
Mohamed Amine Bousbia, 35 ans, est candidat tête de liste du FNA (Front national algérien), à la mairie de Chéraga. Natif de cette commune de l’ouest d’Alger, il a obtenu en France une maîtrise en sciences économiques.
Comment êtes-vous venu à la politique ?
Je me suis présenté aux élections locales de 2012 sur une liste Ahd 54, juste pour apprendre et voir comment ça fonctionne. Je n’étais pas politisé. C’était de la découverte du domaine politique. En 2017, beaucoup de citoyens sont venus me solliciter pour me porter candidat. Vu le profil des candidats des autres partis, il n’y avait pas d’alternatives. Nous nous sommes alors coalisés et avons créé la liste 45, celle du FNA. Avec nous, il y a d’anciens militants du FFS, du FLN et du RND. C’est une liste-coalition de gens de Chéraga qui veulent travailler pour la ville. Nous avons vu le programme du parti avant d’élaborer un programme local.
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Pourquoi avez-vous pris la décision de faire de la politique ?
Je me suis rendu compte qu’il y avait une continuité dans la gabegie. Chéraga est la cinquième commune la plus riche d’Algérie après Hassi Messaoud, Oran, Dar El Beida et Skikda. À Alger, la richesse de Dar El Beida vient des taxes aéroportuaires. À Chéraga, sont implantés les sièges sociaux de Naftal, d’Ooredoo, de Schneider et d’autres sociétés. Le budget communal de Chéraga dépasse les 3 milliards de dinars. Les statistiques ne sont pas faciles à trouver. Il y a des excédents budgétaires. Donc, il n’y a pas d’austérité locale. Lors de la dernière mandature, la wilaya a demandé des rallonges budgétaires aux mairies pour combler les déficits. Je suis donc venu à la politique parce que j’ai vu la situation se dégrader de jour en jour à Chéraga, là où je suis né.
Comment ?
Il y a d’abord l’anarchie dans l’urbanisme. Au quartier Al Qala’a, qui est situé derrière la base des forces aériennes, l’eau potable est inexistante. Ce quartier existe depuis l’époque coloniale. Les habitants s’approvisionnent en eau potable dans une fontaine publique. C’est pas normal du tout ! L’eau est parfois polluée en raison d’infiltrations d’eaux usées. L’enveloppe consacrée au projet de construction de distribution d’eau est estimée à 4 millions de dinars seulement alors qu’on installe des ronds-points à 10,8 millions de dinars. C’est de la mauvaise gestion. Dans ma liste, il y a des gens qui ont des compétences. Notre objectif est d’améliorer la gestion et instaurer la bonne gouvernance. Le Premier ministre a exhorté les prochains présidents d’APC à créer la richesse localement. Je suis certain que ceux qui sont actuellement en place ou en course n’ont pas la capacité de créer cette richesse.
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C’est un problème de compétence donc ?
Sur les 14 listes électorales à Chéraga, seules deux comportent des candidats avec bac +. Les candidats du FLN et du RND ont le niveau d’enseignement moyen (CEM) et moins ! Il faudrait imposer un seuil de compétence en fonction du budget. Dans une petite ville de l’intérieur du pays, on ne peut pas exiger un niveau d’instruction élevé. Mais pour les grandes agglomérations, il faut imposer un certain niveau en raison de l’importance du budget à gérer. La résidence d’État de Club des Pins, le commandement des Forces aériennes et le commandement de la Gendarmerie nationale dépendent de la commune de Chéraga. Il y a de l’interaction avec de hauts commis de l’État. Il faut donc un certain niveau d’instruction pour faire face, aider et réagir. Quel est l’intérêt d’avoir un maire qui ne peut pas défendre les citoyens ?
Pensez-vous que le président d’APC a toutes les prérogatives ?
Le sujet est complexe. Les prérogatives existent déjà, il faut juste savoir les utiliser et réussir à être efficace. Après, si le président d’APC a les compétences pour avoir plus de prérogatives, il faut y aller. Le président d’APC est le premier responsable local. Il doit assurer les besoins primaires comme l’eau, l’assainissement, les routes… Si à ce niveau-là, le maire est défaillant, les répercussions vont aller au-delà. Ce n’est donc pas un problème de prérogatives, mais de compétence et de gouvernance.
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Le président d’APC n’a aucun mot à dire sur l’investissement local actuellement…
C’est vrai. Le président d’APC n’a pas encore la décision en matière d’investissement. Il y a plein de tutelles et d’agences (Andi, Aniref, etc). Le président d’APC peut faciliter les choses : amener une route, assurer l’éclairage public par exemple. Mais l’investissement lui-même, c’est compliqué. Le problème est que la plupart des maires n’ont pas les compétences nécessaires pour gérer ce genre de problématiques. Le niveau décisionnel par rapport à ces projets ne peut être transféré qu’une fois établie la compétence du responsable local, du président d’APC.
Que proposez-vous pour améliorer les conditions de vie à Chéraga ?
D’abord, le changement de la gestion communale. L’une de nos priorités est d’installer un progiciel de gestion, ERP (Entreprise ressource planning), dans les services de la commune. L’ERP envoie, par exemple, des alertes dès que le délai légal de livraison d’un document (comme le permis de construire) est dépassé. Le responsable et le représentant de la population sont informés à temps. Le problème aujourd’hui réside dans la méconnaissance des droits et des obligations des citoyens. Il y a aussi de la rétention de l’information. Le citoyen crée des problèmes quand il n’a pas de réponses de la part des responsables. Le président d’APC est obligé de répondre aux doléances des citoyens dans le cadre de ses prorogatives. S’il ne peut le faire, il doit expliquer pourquoi. Il ne doit pas dire non, mais expliquer. Cet effort de pédagogie n’est pas fait aujourd’hui. Nous avons beaucoup de propositions dans notre programme comme la construction d’une maternité. La commune de Chéraga compte au moins 120.000 habitants avec plusieurs quartiers avec des disparités.
De quel genre ?
Des disparités sociales surtout. Certains habitants accèdent aux transports et aux écoles, d’autres non. Il faut homogénéiser la ville et décentraliser les services de la commune. Dans notre programme, nous prévoyons de désigner un représentant de la population par quartier.
De la démocratie participative, en somme…
Exactement. Nous n’allons pas créer des comités de quartiers, mais des associations de quartiers avec des assises citoyennes réellement représentatives. Des assises qui se tiennent tous les deux ans avec une assemblée générale annuelle et la présentation d’un bilan. L’association de quartier propose tous les travaux qui concernent le quartier et de la commune au-delà. Elle participe aussi à l’élaboration du cahier de charges. Il y a des spécificités locales que parfois les membres de l’APC ne connaissent pas. Des spécificités que seuls les habitants connaissent. L’association a le rôle de contrôler aussi. Le président d’APC et les représentants ne peuvent pas être partout. Autant que les techniciens qui peuvent céder parfois aux avances de porteurs de projets. D’où la nécessité d’avoir un contrôle citoyen sur les travaux menés dans un quartier. Un comité communal va ensuite vérifier sur le terrain avant de convoquer l’entrepreneur pour s’expliquer. Son payement dépendra de sa réponse. C’est une sorte de contrat de garantie qu’on établit entre nous et le citoyen.
Comment comptez-vous lutter contre la bureaucratie ?
Le prologiciel ERP va beaucoup aider dans la lutte contre la bureaucratie. Nous allons tenter de faciliter le flux des personnes qui viennent chez nous, de repenser l’état civil. Nous allons par exemple créer un bureau dédié aux entreprises, un guichet réservé aux personnes à mobilité réduite, aux personnes âgées et aux femmes enceintes. Nous pensons à créer un bureau de conseil pour les associations. Les associations seront les relais de l’action de la municipalité. Il est possible de retenir les jeunes qui veulent partir en les responsabilisant. Il est important qu’ils s’impliquent et qu’ils se sentent citoyens à la faveur d’un projet participatif.
Quelles sont les priorités à Chéraga ?
Il faut commencer par régler le problème de la distribution d’eau, de l’assainissement, des routes et de la connexion au réseau électrique. Au début du mandat, nous allons faire un audit du foncier et des biens communaux pour clarifier la situation. Il y a beaucoup de biens communaux cédés à des particuliers qui, pour certains, ne payent pas le loyer. La location se fera aux enchères avec contrat. Nous allons également faire un audit de l’organigramme pour rendre efficiente l’administration de la municipalité. Nous comptons faire le bilan de tout ce qui a été fait auparavant pour dégager notre responsabilité. Notre action doit démarrer sur de bonnes bases.
Qu’en est-il du logement ?
C’est un dossier explosif. Il y a un problème de régularisation des hwach et des ex-domaines coloniaux. Des domaines où les gens habitent depuis plus de 60 ans qui ne savent pas s’ils vont y rester ou être transférés et relogés ailleurs. D’autres citoyens habitent dans des zones de sécurité comme à Bouchaoui marine en face de Club des Pins. Eux aussi ne savent pas s’ils vont être relogés ou pas. Donc, il faut clarifier les choses pour eux. On leur dit depuis 1962 qu’ils vont partir ailleurs. Et du coup, ils ne sont pas branchés au réseau de distribution d’eau. En 2017, les gens ne peuvent pas vivre sans eau ! Pour nous, c’est la priorité des priorités. Nous allons créer des entreprises communales pour le ravalement de façades, de syndics d’immeubles et de transports.