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À Biskra, rencontre avec un agriculteur symbole de la modernisation de l’agriculture en Algérie

Mohamed Tahraoui, PDG du groupe Tahraoui (Crédit : TSA)

Mohamed Tahraoui est président-directeur général du groupe Tahraoui. Implanté à Biskra, ce groupe, créé en 1974, active dans plusieurs secteurs comme l’hydraulique, travaux publics, les matériaux de construction, l’agriculture, les mines, la santé et l’eau minérale.

Le groupe Tahraoui gère des exploitations agricoles à M’ziraa, à 70 km à l’est de Biskra. L’agriculture est-elle une priorité pour vous ?

Mon défunt père, Hadj Ali, a commencé à travailler dans l’agriculture depuis longtemps. L’agriculture est pour nous un défi. Ce n’est pas pour gagner de l’argent ou fructifier l’argent. Tout le monde critique les Algériens parce qu’ils « ne produisent pas assez ». On nous présente comme « des consommateurs et « des incompétents qui ne comptent que sur les recettes du pétrole ». En tout, nous nous paraissons, selon cette vision, incapables d’assurer notre propre autosuffisance alimentaire. Donc, c’est un défi pour nous en tant que groupe pour montrer aux autres que nous ne sommes pas uniquement des consommateurs. Nous sommes des producteurs, capables d’exporter notre production. Notre produit est meilleur que celui qui est consommé en Europe. C’est une réalité. J’ai participé à plusieurs salons internationaux en Europe et je sais de quoi je parle.

Que produisez-vous justement ?

Nous produisons de la tomate, mais pas uniquement ce fruit. Il existe plusieurs variétés de tomates.

Votre groupe est d’ailleurs le seul en Algérie à cultiver la tomate cœur de bœuf (une variété italienne)

Et cette année, nous allons produire huit variétés de tomate, selon les besoins européens. Donc, ce n’est pas par hasard. Tout est calculé et planifié. Nous avons su cerner les besoins et les demandes européens et internationaux, par extension. Nous touchons aussi le Canada. Nous prenons en compte la nécessité de maîtriser la technologie agricole.

Les gens parlent souvent de la hausse des prix et de la spéculation, mais ne savent pas, parfois, ce que c’est l’agriculture. Pour parler de l’agriculture, il faut maîtriser la notion de la saison. En hiver, lorsqu’il fait trop froid, la tomate ne mûrit pas. Donc, il faut suivre certaines techniques modernes parce que la plasticulture ne suffit pas. Nous avons eu des contacts avec des Hollandais, des Marocains et des Tunisiens pour voir comment ils travaillaient.

Appliquez-vous les nouvelles techniques sur le terrain ?

À M’ziraa, nous avons une station moderne pour produire de la tomate. Tout est informatisé. Lorsqu’il fait froid, le chauffage en GPL se déclenche pour garder la température à 14 degrés nécessaire à la serre, alors que dehors, il fait -1 ou -2. Il faut équilibrer la température pour que le plant pousse et le fruit mûrisse. L’irrigation est faite selon un programme élaboré par un ordinateur. Chaque deux heures, par exemple, on donne une à deux minutes d’eau à la plante. C’est pour économiser l’eau. Il en est de même pour la fertilisation. L’humidité est calculée par ordinateur pour savoir quand ouvrir ou pas. Lorsque la température arrive à 33 degrés une brumisation se déclenche pour refroidir la serre. Grâce à ces techniques, nous arrivons à avoir une bonne production avec toute la qualité nécessaire. Le calibrage est automatique.

Donc, il y a un suivi technique continu du processus de production…

C’est un suivi assuré par des ingénieurs agronomes qui encadrent les ouvriers. Ils s’occupent de tout. Par exemple, ils veillent à ce qu’un plant ne donne pas plus de quatre tomates pour avoir un calibrage normal. Nous ne faisons pas de la graine, nous pratiquons la greffe pour éviter les maladies. On peut greffer sur un ou deux bras. Nous avons le choix. Dans les serres traditionnelles, la tomate fait six ou sept bouquets alors que dans nos serres, elle fait jusqu’à 32 bouquets. La différence est énorme. Donc, nous pouvons arriver jusqu’à 200 tonnes par hectares. D’ici deux à trois ans, nous voulons atteindre la barre des 300 tonnes. S’il y aura des exploitations pareilles en Algérie, une centaine ou plus, la quantité sera suffisante pour assurer l’exportation et couvrir les besoins nationaux.

Lorsqu’on augmente la production, nous serons obligés de baisser les prix. Cela doit concerner tous les produits, pas uniquement la tomate pour qu’on arrive à atteindre l’autosuffisance et être à la hauteur de la concurrence. Après pour réguler le marché, c’est à l’État d’intervenir.

Le groupe Tahraoui produit des légumes et des fruits (© TSA)


Vos ingénieurs interviennent à chaque fois dans ce processus de récolte, donc…

C’est cela. Nous laissons quatre fruits pour les tomates grappes. Pour les tomates-cerises, nous laissons entre huit à douze fruits avec un volume qui répond aux normes. C’est une production millimétrée. Nous sommes les seuls en Algérie, vous l’avez dit, à produire la tomate cœur de bœuf. C’est une tomate juteuse destinée pour les grands chefs et la grande cuisine dans le monde. Malheureusement, on ne connait pas assez en Algérie cette variété de la tomate. C’est même la tomate la moins chère sur le marché chez nous alors qu’elle coûte jusqu’à 8 euros le kilo sur le marché européen. On trouve cette tomate sur une période bien déterminée parce qu’elle est très fragile. Elle ne dure pas plus de cinq jours.

Quelle est la surface agricole exploitée par votre groupe actuellement ?

Nous avons 70 hectares couvertes. C’est la plus grande exploitation en Algérie. Nous produisons de tout. 22 hectares sont consacrés à la tomate. Nous avons une station où nous utilisons le goûte-à-goûte et l’autre, celle de M’ziraâ, où la technologie est appliquée. Cela nous permet, à titre d’illustration, de récupérer le surplus de fertilisants et d’eau. Nous arrivons à récupérer jusqu’à 25% de fertilisants. Le chauffage y est en cercle fermé. Nous voulons développer davantage la production sur le plan technique pour arriver à des ouvertures automatiques pour l’aération (sous serre) pour le démarrage des sondes d’irrigation ou d’humidité, etc.

À part les tomates, que produisez-vous ?

Nous produisons le piment, le poivron, l’aubergine, les fèves, les haricots verts et blancs, melons, etc. Je peux vous dire que nous avons la meilleure qualité. C’est pour cette raison que nos produits sont un peu plus chers que les autres. Pour l’emballage, nous utilisons le carton, pas le plastique, pour ne pas abîmer le fruit ou le légume. Nous dépensons pour gagner la confiance. Les gens suivent tout ce qui est hygiène et calibrage. Avant d’emballer, nous essuyons les légumes et les fruits. Le produit doit arriver sain au consommateur. La majorité de nos produits est écoulée au niveau national. Les gens viennent de partout en Algérie s’approvisionner chez nous. Notre particularité est de ne pas mélanger les produits lors du conditionnement. Nous séparons le premier choix du deuxième et du troisième aux fins de permettre au consommateur de choisir, selon ses moyens. Nous faisons comme en Europe. Je pense que c’est une culture à inculquer chez nous.

Vous exportez vers quels pays ?

Actuellement, nous sommes en train de tester le marché européen et canadien, et probablement africain. Nous avons essayé la Côte d’Ivoire. Cela a donné de bons résultats. Nous avons également exporté vers la Russie, un bon marché surtout en hiver.  Nous profitons un peu de l’embargo (la Russie n’importe pas de produits alimentaires de l’Union européenne en réponse à la décision de Bruxelles d’imposer des sanctions à Moscou après l’annexion de la Crimée en 2014). Les Français nous ont conseillés de ne pas exporter vers la Russie en disant qu’ils sont mauvais payeurs. Mais, nous connaissons bien le système international. Nous sommes sur le marché mondial depuis trente ans, à l’import comme à l’export.

Certains producteurs de Biskra se plaignent de la difficulté d’exporter…

Par curiosité, je suis parti, en avril dernier, au Salon international de Perpignan en France (Salon international d’affaires de la filière Fruits et Légumes de l’Euro Méditerranée). Des agriculteurs algériens ont exposé leurs produits sans aucune préparation, au bout de quelques jours les fruits et légumes s’étaient dégradés. C’est mauvais pour la réputation de l’agriculture algérienne. C’est simple : ils n’étaient pas obligés d’exposer. À mon avis, le petit fellah doit rester sur le marché national.

À l’exportation, le phytosanitaire est important. Chez nous, certains fellahs utilisent parfois des pesticides sans maîtriser la durée. Ils peuvent l’utiliser pendant un mois alors que sa durée n’est que de trois jours. Après, il sera impossible d’exporter ces produits. Les laboratoires veillent au grain. Il faut être vigilant, être à jour pour suivre les maladies et leurs traitements par ordinateur. L’exportation est une opération difficile surtout vers l’Europe avec les exigences CE (marquage réglementaire européen).

Les produits agricoles du groupe Tahraoui (© TSA)


À Doucen, des fellahs ont été obligés de détruire leurs produits faute d’écoulement sur le marché national ou d’exportation. Comment faire pour éviter cette situation ?

Le problème est que souvent, les fellahs produisent la même chose. Mon voisin a cultivé la pomme de terre, moi je fais la même chose. Idem pour les poivrons ou les tomates. Après, on se retrouve avec une surproduction sur le marché.

Peut-être qu’il faut orienter les fellahs…

C’est pour cela que je parle de régulation autant au niveau de l’exploitation que dans la vente. L’État doit avoir un répertoire et des surfaces. C’est le travail des services agricoles. Ils doivent savoir qui fait quoi, l’agriculteur ou l’investisseur. La différence entre les deux est que l’investisseur calcule mieux que l’agriculteur. Il vérifie, avant de se lancer, les surfaces déjà exploitées dans sa région. Il peut donc changer de produit.

À Doucen, on a jeté les légumes parce que tout le monde a produit la même chose, la même année. On part souvent de l’idée que ce produit était plus cher la saison écoulée. En juin, il n’est plus possible de vendre la tomate produite en plasticulture à prix élevé parce que la tomate de pleins champs arrive sur le marché.

Vous ne faites pas d’agroalimentaire, pourquoi ?

Nous ne faisons pas dans l’agroalimentaire à Biskra parce que nous produisons des primeurs qui coûtent chers. Si nous les transformons, nous serons perdants. Pour un kilo de concentré de tomate, il faut au moins 5 kilos de produits frais. Faites le calcul : un kilo de concentré de tomate coûte 300 dinars alors qu’un kilo de tomates fraîches est cédé à 100 dinars. Il n’est pas possible de faire la transformation des primeurs. La tomate de plein champ est mieux destinée à cela puisqu’il y a moins d’investissements. Pour le concentré, on utilise une tomate qui coûte 12 ou 15 dinars le kilo. Il est évident qu’on ne peut pas le faire avec une tomate qui coûte 70 dinars le kilo.

Avez-vous tracé un plan de conquête de marchés internationaux après votre expérience en Côte d’Ivoire, en Russie et au Canada ?

Oui, nous nous préparons pour l’année prochaine. Les clients existent. Nous leur ferons des propositions en précisant les dates. On leur dit par exemple que la tomate sera prête en décembre. À chaque fois, on indique la date de la fin de la récolte.

Vous n’êtes pas intéressés par l’Asie ?

C’est loin. Le transport par avion coûte cher. Il y a un certain complexe dans les pays arabes où l’on préfère acheter cher un produit de moindre qualité d’ailleurs que de prendre un produit de qualité d’un autre pays arabe. Notre cible est l’Europe de l’Est comme la Pologne, la République Tchèque, l’Ukraine et la Russie. Nous avons de bons contacts en France avec de gros distributeurs. Il y a quelques jours, nous avons expédié un camion frigorifique espagnol vers Paris avec 23 tonnes de melon à bord. Il a fait la route El Ghazaouet-Almeria-Paris. Nous allons expédier un autre camion les prochains jours. La communauté algérienne en France adore les melons de Biskra, des fruits de qualité. Pour l’Europe de l’Est, nous allons expédier la tomate par camions frigorifiques qui traverseront la Méditerranée par Ferry-boat, plus rapide que le Cargo. Nous devons respecter les dates d’arrivée

Il est dit que Biskra couvre plus de 40% des besoins nationaux en fruits et légumes…

À un moment donné, Biskra couvrait 80 % de ces besoins

Comment justement expliquer « l’explosion » de l’agriculture dans la vallée des Zibans ?

Il y a des traditions agricoles ici. C’est une culture chez les Biskris. Les gens aiment ce qu’ils font. Certains ne sont pas des agriculteurs, mais des investisseurs qui ont des commerces et des biens ailleurs. Ils reviennent aux sources pour se lancer dans l’agriculture dans leurs villages et régions. Cela a fait tâche d’huile et tout le monde s’est mis à investir dans l’agriculture. On a commencé par des petites serres. Au fur et à mesure, cela est devenu une attraction et lorsqu’on gagne de l’argent, on doit investir.

Personnellement, j’encourage les gens qui investissent avec leur argent et qui vont s’efforcer pour travailler afin d’éviter de perdre. L’État doit réguler, point final.

Qu’en est-il des autres activités du groupe Tahraoui ?

Nous faisons tout ce qui est pompes, groupes électrogènes et autres machines. Le « Non » n’existe pas chez nous. Nous ne disons jamais « On n’a pas » à nos clients et aux gens qui viennent chez nous. Nous avons deux entreprises en hydraulique catégorie 9, le maximum pour les entreprises engagées dans les grands projets. Nous avons deux autres entreprises pour les transferts et pour les installations (barrages, pompage d’un barrage vers d’autres stations, etc). Nous sommes dans les agrégats et le béton (le groupe Tahraoui possède une carrière à Foughala, qui est située à 30 km de Biskra, qui produit 250 tonnes/heure d’agrégats). Nous avons aussi une unité d’eau minérale, « Minbâa el Ghizlane » avec une capacité de 32.000 bouteilles/heure (le groupe envisage de se lancer dans la production d’eau gazeuse et jus).

Nous sommes également dans la santé avec l’ouverture prochaine, ici à Biskra, d’une deuxième clinique ultramoderne, équipée de tout. Une équipe de 40 lits avec scanner et IRM. Elle sera spécialisée en ophtalmologie, cardiologie et maternité. L’autre clinique est spécialisée en chirurgie (générale, pédiatrique, urologique, neurologique, etc).

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