
Rien ne va plus entre Alger et Abou Dhabi. En froid depuis plusieurs mois, les relations entre les deux capitales se dégradent de plus en plus et s’acheminent, selon toute vraisemblance, vers une rupture diplomatique. Le processus est, en tous cas, enclenché.
En décidant d’engager les procédures de dénonciation de l’accord bilatéral de transport aérien signé en 2013, comme révélé samedi par l’agence APS, l’Algérie vient de franchir une étape supplémentaire dans son attitude vis-à-vis du richissime émirat du Golfe dont elle n’a pas cessé de dénoncer les agissements « hostiles » depuis plusieurs mois.
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Conclu à Abou Dhabi le 13 mai 2013 et ratifié par décret présidentiel en décembre 2014, cet accord encadrait l’ensemble des services aériens entre les deux pays.
Il accordait notamment aux compagnies désignées de chaque partie le droit de survoler l’espace aérien de l’autre État, d’y effectuer des escales techniques, ainsi que d’embarquer et de débarquer passagers, bagages et fret.
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Sa dénonciation implique donc la suppression du droit de survol, d’atterrissage et d’exploitation commerciale des lignes aériennes, avec pour conséquence directe l’arrêt des vols entre les deux pays, tant pour les compagnies émiraties que pour Air Algérie.
Même si l’article 22 de la convention prévoit un délai maximal de douze mois avant l’entrée en vigueur effective de la dénonciation, le contexte politique actuel et le timing de l’annonce laissent penser que l’application pourrait être accélérée.
Compte tenu de sa portée symbolique et de ses répercussions économiques, qui ne sont pas des moindres, cette décision, certainement mûrement réfléchie, apparaît comme un geste annonciateur d’une rupture diplomatique.
Une évolution prévisible
Il faut dire que cette évolution n’a rien de surprenant. Depuis plusieurs mois, des médias nationaux, s’appuyant sur des « sources autorisées », n’hésitaient pas à pointer du doigt ce qu’ils qualifient « d’agissements hostiles » de la monarchie du Golfe.
Il y a encore quelques semaines, le quotidien El Khabar évoquait la possibilité d’une rupture des relations diplomatiques, citant des sources officielles selon lesquelles les Émirats arabes unis mèneraient « des activités sans précédent visant à déstabiliser » l’Algérie.
Samedi soir, lors de sa traditionnelle entrevue avec des représentants des médias, Abdelmadjid Tebboune est de nouveau revenu à la charge pour tomber à bras raccourcis sur le richissime émirat, qu’il ne cite pas au demeurant, dont il révèle pour la première fois « qu’il a tenté de s’immiscer dans les élections » algériennes.
Alors qu’il louait la qualité des relations entre l’Algérie et trois autres pays arabes (l’Arabie Saoudite, l’Egypte et le Koweït), Abdelmadjid Tebboune a déploré l’exception « émiratie ».
« Il reste un État, pour ne pas dire un mini-État, qui gesticule », a affirmé le président de la République, reprenant à son compte un qualificatif utilisé par la télévision algérienne lorsqu’elle avait chargé l’historien Mohamed Lamine Belghit qui avait dénié la dimension amazighe de l’Algérie dans une émission d’une télévision émiratie.
« Ils s’immiscent dans nos élections, dans la première puis la deuxième élection. Ils se sont mêlés de telle et telle autre affaire », a-t-il dénoncé, sans fournir plus de détails.
En 2024, lors d’une réunion du Haut conseil de sécurité consacré à la situation sécuritaire régionale, le président Abdelmadjid évoquait explicitement « des agissements hostiles à l’Algérie émanant d’un pays arabe frère », une allusion à peine voilée aux Émirats arabes unis.
Plus récemment encore, le chef de l’État s’est montré accusateur. « Partout où il y a des conflits, l’argent de cet État est présent : au Mali, en Libye, au Soudan », a-t-il déclaré, avant de signifier à la monarchie : « Si tu cherches à avoir avec nous les comportements que tu as avec les autres, tu te trompes. Nous avons 5 630 000 martyrs morts pour ce pays. Ceux qui veulent s’approcher de nous, qu’ils le fassent ».
Et épisodiquement, ce sont les journaux, lorsque ce ne sont pas certains hommes politiques, comme Abdelkader Bengrina, qui évoquent les agissements de l’émirat : que ce soit au Sahel ou dans les pays du voisinage.
Un contexte politique régional favorable
Mais au-delà de ces accusations, les différents entre Alger et Abou Dhabi sont nombreux et se cristallisent autour de plusieurs dossiers régionaux.
En Libye, les Émirats arabes unis soutiennent activement le camp du maréchal Khalifa Haftar, tandis que l’Algérie se range du côté du Gouvernement d’union nationale, appuyé par la Turquie et le Qatar.
Au Soudan, également, les deux pays ne sont pas sur la même longueur d’onde, tout comme d’ailleurs au Mali. À cela s’ajoutent deux lignes rouges franchies par les Emirats, loin d’être du goût d’Alger : l’établissement d’un consulat au Sahara occidental occupé et la normalisation avec Israël.
Et si Alger a décidé aujourd’hui de passer à une autre étape, c’est que la détérioration récente des relations entre l’Arabie saoudite, un poids lourd sur l’échiquier géopolitique arabe, et les Émirats arabes unis semble l’avoir conforté dans sa démarche.
Fin décembre, Ryad avait vertement reproché à Abou Dhabi son attitude dans le conflit au Yémen et lui a donné un ultimatum de 24 heures pour y retirer ses militaires déployés dans ce pays. Depuis, les relations entre les deux pays sont extrêmement tendues.
L’isolement relatif d’Abou Dhabi dont l’attitude est désormais de plus en plus contestée par de nombreux pays sur certains dossiers offre donc à l’Algérie l’opportunité pour durcir sa position sans s’exposer.
Reste désormais la question sensible du devenir des investissements émiratis en Algérie. Longtemps favorisés sous la présidence du défunt Abdelaziz Bouteflika, les intérêts économiques d’Abou Dhabi sont nombreux : ports, tabac, immobilier…
L’Algérie défie les Émirats arabes unis
Si certains de ces projets ont viré au scandale, à l’image du projet Dounia Parc, l’emprisonnement en décembre dernier de l’ex-président de la FAF et ancien PDG de la holding publique Madar, Charaf Eddine Amara, pour des soupçons de corruption liés à la société de tabacs algéro-émiratie Staem, se décline comme un tournant tout aussi symbolique dans le refroidissement des relations économiques.
Selon Abdelmadjid Tebboune, les Emiratis menacent de recourir à l’arbitrage international. « Ils menacent de nous appauvrir rien qu’avec l’arbitrage international. Qu’ils aillent à l’arbitrage ! », a défié le chef de l’Etat avant d’ajouter sur un ton de mise en garde : « Ne nous laissez pas regretter le jour où nous vous avons connus».
En dénonçant l’accord de transport aérien, Alger a envoyé un signal politique fort : celui d’une rupture désormais assumée.