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Algérie – France : les messages de Macron

Anis Belghoul / PPAgency / New Press

À Alger, le président français Emmanuel Macron, en visite de travail et d’amitié mercredi 6 décembre, s’est surtout adressé principalement aux jeunes. « Je compte sur vous, la jeunesse. Il faut changer les logiciels ! », a-t-il lancé dans un bain de foule à la Rue Larbi Ben M’hidi.

« On étouffe ! », crie un jeune. « Vous n’avez qu’à vous desserrez », réplique Macron. L’homme a le sens de la réplique et du contact. Contrairement aux autres présidents français, Jacques Chirac mis à part, le nouveau chef d’État français a dépassé les verrous du protocole pour aller discuter directement avec les gens amassés des deux côtés de la Rue Ben M’Hidi à Alger.

Il n’a trouvé aucune gêne à prendre des selfies avec les jeunes et à toucher la main aux présents. Dans ses échanges, souvent nourris, Macron invitait la nouvelle génération à regarder vers l’avenir et ne « plus être otage du passé ». Il répondait à un jeune qui l’interrogeait sur le refus de la France de reconnaître les crimes coloniaux. « Il ne doit pas y avoir de tabous entre nous. Nous devons avoir des projets d’avenir. C’est un pays jeune. Je veux que la jeunesse algérienne construise son avenir, en partie grâce à la France, en Algérie », a-t-il dit à un Français, d’origine algérienne, qui lui parlait de la gratuité de l’enseignement en Algérie.

« Donnez des visas aux jeunes », a crié une femme. « Visas, visas », a répété, le ton amusé, le président français.

« Un visa, ce n’est pas un projet de vie »

« Trop de jeunes m’ont demandé un visa ce matin. Un visa, ce n’est pas un projet de vie. Un projet de vie, c’est d’avoir une formation, d’essayer d’avoir un travail, une famille », a déclaré Macron, lors de la conférence de presse, à la fin de la visite, animée sans la présence d’un responsable algérien à ses côtés.

Le président français a plaidé pour dépassionner la question de visas parlant de la nécessité d’octroyer plus de facilités notamment pour les intellectuels, les artistes, les journalistes et les hommes d’affaires. « Il faut avoir plus facilement un visa pour aller travailler de part et d’autre de la Méditerranée. Il faut une politique volontariste dans ce domaine. Il y a une communauté de vie qui suppose une circulation plus facile, on va améliorer les choses », a-t-il promis, tranchant avec le discours de la diplomatie française sur les questions consulaires, habituellement prudent.

À El Watan et El Khabar, il a souhaité que les journalistes et hommes de religion français aient plus facilement des visas algériens. Dans son entretien à TSA, il a appelé à « changer les mentalités collectives » sur la question des visas. « Durant les dernières années, on a doublé le nombre de visas. Plus de 400.000 visas ont été donnés l’année dernière », a-t-il annoncé.

Parler aux jeunes à travers les nouveaux médias

Pour expliquer ses idées et détailler ses projets sur la coopération bilatérale avec l’Algérie et sur les questions régionales, le président français a préféré s’adresser aux Algériens à travers TSA via un entretien vidéo. Un exercice inédit pour un chef d’État français en visite en Algérie.

Une manière de s’inscrire pleinement dans la politique de communication actuelle, plus rapide, plus fluide et plus visible. Macron, 39 ans est un homme qui sait que les médias traditionnels sont partiellement dépassés et que le meilleur moyen de « parler » efficacement aux jeunes est d’utiliser l’internet.

Macron s’est appuyé également durant sa visite sur les réseaux sociaux. Les étapes de sa visite étaient en partie diffusées en live sur Facebook et sur Twitter.   « Réconcilier les mémoires, c’est trouver le chemin qui permet aux femmes eu aux hommes nés en Algérie de pouvoir y revenir, quelles que soient leurs histoires », a écrit Macron sur son compte Twitter. « Merci aux Algériens pour votre accueil aujourd’hui. Entre nos deux pays, nous avons une histoire commune, tournée vers l’avenir », a-t-il noté sur sa page Facebook. Le statut est accompagné d’une vidéo montrant une femme, d’un certain âge, prenant dans les bras le chef d’État français. « Bienvenu, Monsieur le président », disait-elle.

Avenir, Histoire commune, jeunesses croisées, diaspora, investissement, partenariat, nouvelle page et binationaux étaient les mots les plus utilisés par Macron à Alger. Le langage de communication est soigné mais parfois spontané. Macron, qui a rencontré le président algérien, a peu évoqué Abdelaziz Bouteflika. Il a dit seulement vouloir « construire avec lui », après une audience d’à peine une heure à Zéralda.

Startupeurs et écrivains à table

Au siège de l’ambassade de France, Macron a déjeuné avec des écrivains, des membres de la société civile algérienne et des startupeurs. À table, il y avait, entre autres, Boualem Sansal, Kamel Daoud et Dilem, selon le quotidien Le Figaro. La culture et la nouvelle économie paraissent stratégiques, pour le président français, pour la consolidation des rapports avec l’Algérie avec qui il veut « ouvrir une nouvelle page », en s’appuyant sur les jeunes.

« J’ai besoin d’entendre tout le monde. Il y avait des intellectuels que je respecte profondément, des écrivains dont j’aime la littérature, des entrepreneurs, des caricaturistes qui m’ont, d’ailleurs, jamais épargnés et qui m’ont toujours amusé », a précisé Macron à une question d’une journaliste française de Mediapart qui lui reprochait de faire dans « le paradoxe » en parlant avec les autorités algériennes et avec « les voix critiques », « peu entendues en Algérie ».

« Il m’arrive de déjeuner en France avec ceux qui me critiquent aussi», a-t-il répondu. La journaliste insiste : « Ils m’ont parlé d’une société malade, d’un régime malade ». « Donc, rendez-en compte ! Il n’y a pas de paradoxe, je suis venu ici, je suis libre. En transparence avec les autorités algériennes, j’ai rencontré des gens qui pensent différemment et qui vivent une autre expérience de l’Algérie, parce que c’est cela un pays, des expériences multiples. J’y vois une volonté de ne rien cacher et de tout entendre. Les autorités algériennes ont accepté qu’il ait cet échange. Il y avait les voix des plus jeunes qui veulent aller plus loin et plus fort, des intellectuels critiques, des créateurs et de religieux présents autour de la table. Là aussi, il n’y a pas de paradoxe, il y a de la liberté », a-t-il répliqué.

« C’est vous qui êtes bloqués »

Macron s’est déplacé à la librairie du Tiers-monde (où il a accordé son entretien à TSA) pour insister sur l’importance de la culture alors que ses prédécesseurs préféraient visiter les usines et les chantiers de travaux publics. D’ailleurs, l’actuel locataire du Palais de l’Élysée n’aime pas être comparé aux autres chefs d’État français. « Je n’appartiens pas à la même génération et nous n’avons pas la même histoire. La question est : si vous, quand vous me posez cette question, vous ne le faites pas avec les mêmes préjugés et les mêmes présupposés que vos confrères quand ils s’adressaient à Valéry Giscard d’Estaing. Parfois, c’est vous qui êtes bloqués. Et là, vous l’êtes. Moi, je ne suis pas bloqué, je suis très décomplexé. J’ai reconnu des choses sur le passé, toutes les pages. J’ai demandé aussi des efforts au gouvernement algérien parce qu’il y a chez mois des Françaises et des Français qui aiment furieusement l’Algérie et qui veulent pouvoir y revenir. Ne me posez pas les questions d’il y a vingt ans. C’est à vous de pouvoir ouvrir votre esprit et de ne pas regarder les choses avec celui de dix, vingt ou trente ans !  », a répondu Macron sèchement à un journaliste algérien qui l’interrogeait, lors de la même conférence de presse, à la fin de la visite, sur la différence entre lui et les autres présidents français.

« L’ambition que j’ai pour les relations entre l’Algérie avec la France n’a rien à voir avec ce qu’on fait depuis des décennies. C’est une Histoire nouvelle qui s’écrit », a-t-il poursuivi.

« Abdelkader, un héros »

Macron a parlé de l’Émir Abdelkader, considéré comme le fondateur de l’État algérien moderne, en termes élogieux, assez rares dans le langage officiel français, le qualifiant de « héros du peuple algérien qui s’est battu contre la France ». « La force de ce héros algériens, c’est qu’il a su ne pas s’enfermer dans le passé, c’est qu’il a su ne pas s’enfermer dans les pages les plus sombres. Il est devenu ami de la France. Soufi, il a protégé les chrétiens. Il a voulu construire un vrai nationalisme algérien en regardant l’avenir et en n’étant pas l’otage de son propre passé », a-t-il déclaré à TSA.

Créer l’École 42 à Alger

Lors de sa conférence de presse et ses entretiens avec les responsables algériens, le chef d’État français a beaucoup insisté sur la formation des jeunes et sur l’éducation.

« Si nous voulons que le développement économique se fasse et qu’il ait plus d’entrepreneurs et de PME qui viennent s’implanter ou se développer en Algérie, il faut que des formations soient mises en place et permettent à la jeunesse de prendre toute sa place. J’ai proposé la création d’une école de formation en matière numérique. C’est pour cela que M. Xavier Niel m’accompagne dans la délégation qui, à Paris, a créé l’École 42. Je souhaite qu’on puisse créer un projet similaire ici à Alger pour permettre aux jeunes algériens d’avoir des perspectives ici. Je souhaite qu’on puisse former entre 5 et 10.000 jeunes par an dans cette école. Tout est prêt pour l’ouvrir et avoir les formateurs », a-t-il annoncé.

L’École 42 est formée de deux établissements d’autoformation en informatique situés aux États-Unis (Silicon Valley) et en France (Paris) crées par Xavier Niel (fondateur du groupe de télécommunications français Illiad et copropriétaire du groupe de presse Le Monde).

Macron a, par ailleurs, plaidé pour le développement des doubles diplômes pour l’enseignement supérieur. « Notre volonté est d’ouvrir plus d’écoles françaises et plus de formation en français en Algérie », a-t-il dit.  Aux journalistes, il a dit : « Vous avez devant vous un ami de l’Algérie et du peuple algérien ». Côté algérien, aucun responsable n’a commenté la visite et les annonces du président français à Alger.

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