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Algérie – UE : les clés pour comprendre le bras de fer

Dans cet entretien, l’économiste Brahim Guendouzi donne les clés pour comprendre le contentieux commercial entre l’Algérie et l’Union européenne.

Algérie – UE : les clés pour comprendre le bras de fer
Guendouzi Brahim / Facebook - Radio Tizi- Ouzou
Aicha Merabet
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Brahim Guendouzi est professeur d’économie à l’université de Tizi-Ouzou. Dans cet entretien à TSA, il donne les clés pour comprendre le durcissement du bras de fer entre Alger et Bruxelles, après la décision de l’Union européenne de lancer une procédure d’arbitrage contre les restrictions sur le commerce et l’investissement de l’Algérie.

Brahim Guendouzi avance cinq clés principales : la place du gaz algérien en Europe, la volonté de l’Algérie de redresser son économie et de relancer son industrie, les inquiétudes de l’UE pour sa place et son influence en Algérie face à la politique de diversification des partenaires de l’Algérie, et comment l’UE voit son partenaire du sud de la Méditerranée.

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Après l’avoir placée sur sa liste des pays à risque en matière de blanchiment d’argent, l’Union européenne a lancé une procédure d’arbitrage contre l’Algérie qui a exprimé sa surprise et demandé une réunion du Conseil d’association. Dans ce bras de fer, quels sont les atouts de l’Algérie ?

En l’espace d’un mois, l’Union européenne a pris deux initiatives hostiles à l’encontre de son partenaire l’Algérie : son inscription sur sa liste noire des pays ne respectant pas les règles de lutte contre le blanchiment d’argent en se référant au classement sur la liste grise du Gafi, et le recours à la procédure d’arbitrage portant sur quelques contentieux commerciaux de moindre importance comparativement au volume des échanges entre les deux parties.

De par ses positions claires et constantes, l’Algérie demeure un acteur clé dans l’espace euro-méditerranéen. Au moment le plus fort de la crise ukrainienne en 2022, elle a montré toute sa disponibilité sur le plan énergétique vis-à-vis de l’UE en lui garantissant la sécurité de ses approvisionnements en gaz naturel.

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Tout comme elle affirme son engagement pour assurer une offre d’hydrogène vert à l’horizon 2040 dans le cadre de la transition énergétique ainsi que le développement des énergies renouvelables. Au demeurant, l’Algérie a fait de l’UE son premier fournisseur en biens et services puisque près de la moitié de ses importations proviennent des pays européens.

Alors que l’Algérie a agi comme un partenaire énergétiquement fiable dans une période de vulnérabilité majeure pour l’Europe, l’UE choisit de durcir le ton sur un différend commercial limité.

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Comment l’UE est-elle arrivée à avoir des doutes sur une relation structurellement forte avec l’Algérie au point de recourir à un arbitrage ? La position algérienne suit tout simplement une logique de souveraineté économique et non pas une escalade juridique.

D’où l’urgence pour l’UE de dissocier clairement le traitement d’un différend commercial conjoncturel de la dynamique globale du partenariat politique. Il est clair que l’Algérie, de par son positionnement géopolitique et en tant que fournisseur d’énergie de premier plan, soit un partenaire privilégié de l’UE. Des préoccupations communes existent telles que la sécurité en Méditerranée, la sécurité énergétique, le changement climatique, le développement durable, la circulation des personnes, etc.

Que risque l’Algérie ?

Il est clair que l’engagement de l’UE dans une procédure arbitrale marque un tournant juridique et diplomatique décisif dans ses relations avec l’Algérie. Ce qui était jusqu’ici un différend commercial modéré, pouvant être résolu par la négociation, vient de basculer vers une confrontation formelle.

Toujours est-il, tant que le collège arbitral (au nombre de trois) n’est pas complet, la procédure peut être suspendue ou réorientée. Une solution amiable reste encore possible, notamment via une session urgente du Conseil d’association dont l’Algérie a appelé à la réunion.

D’autant plus qu’elle a déjà mis en avant le caractère provisoire et non discriminatoire des mesures commerciales contestées. L’Algérie se réserve le droit de protéger son industrie naissante et de réguler son commerce extérieur du fait qu’elle reste encore dans la catégorie des pays monoexportateurs car dépendant à 90 % des revenus des hydrocarbures.

Il en est de même pour des mesures de sauvegarde qui peuvent être éventuellement mises en place dans le souci de prémunir le marché national de certains dommages graves. Tout ceci pouvant se justifier du point de vue des pratiques commerciales internationales, y compris de la part des pays européens eux-mêmes, qui avaient par le passé recouru à certaines de ces mesures quand il s’agissait de préserver leurs intérêts commerciaux dans un contexte de concurrence exacerbée.

Dans tous les cas, la question de la souveraineté économique demeure un principe inaliénable pour l’Algérie, même si elle est par ailleurs fortement engagée pour bâtir un partenariat avec l’UE plus équilibré et gagnant-gagnant, tel que c’est réaffirmé à maintes reprises par les plus hautes autorités de l’État algérien. Le meilleur argument de cette volonté de l’Algérie est sa riche relation bilatérale avec l’Italie, que ce soit sur le plan énergétique, commercial, le niveau des investissements atteints ainsi que sa coopération économique globale.

L’UE se plaint de ce qu’elle qualifie de « restrictions au commerce et à l’investissement » mises en place par l’Algérie. Pourtant, en matière d’investissement, son bilan en Algérie est très faible. Que cherche Bruxelles ?

L’Algérie a demandé la révision de l’Accord d’Association avec l’UE, « clause par clause », car considérant que la question de fond se pose en termes de déséquilibres flagrants des échanges commerciaux au détriment de son économie nationale, des difficultés d’accès du produit « made in Algeria » sur les marchés européens et surtout de la faiblesse des flux d’IDE à destination de l’Algérie.

Ajouté à cela, le démantèlement tarifaire, certes progressif, mais ayant entrainé un manque à gagner en matière de recettes fiscales de plus de 1000 milliards de DA entre 2005 et 2020.

La nouvelle trajectoire que l’Algérie veut insuffler à son économie en termes de régulation de ses importations et d’encouragement de la production locale par une politique de substitution aux importations, la diversification de ses partenariats au-delà de l’Europe, notamment avec la Chine, l’Inde, le Qatar ou la Corée, particulièrement en termes d’investissements dans différents secteurs stratégiques, semble ne pas trop plaire à l’UE qui veut maintenir l’Algérie dans sa zone d’influence.

Pendant les années 2000, l’Algérie a ouvert son marché aux produits européens, et l’UE en a profité, mais en échange, l’Europe s’est montrée avare en matière d’investissement. N’y a-t-il pas une forme d’égoïsme de la part des Européens ?

Le paradoxe est que l’Algérie soit devenue un vaste marché ouvert aux entreprises européennes, sans qu’elle n’arrive elle-même à placer ses produits manufacturés dans un quelconque circuit de distribution des pays membres de l’UE, du fait de la forte protection non tarifaire exercée par la Commission de Bruxelles.

À ce titre, il est intéressant de reprendre quelques chiffres déjà cités par des responsables algériens chargés du commerce extérieur, faisant ressortir que l’Algérie a importé pour 320 milliards de dollars de marchandises en provenance de l’UE entre 2005 et 2019, alors que ses exportations hors-hydrocarbures vers la même zone et durant la même période sont restées dérisoires, soit de l’ordre de 15 milliards de dollars.

Les attentes en termes d’investissements directs étrangers (IDE) sont également décevantes même avec une nette amélioration du climat des affaires et de la règlementation liée aux investissements. Les importants engagements financiers consacrés pour le développement du secteur énergétique afin de continuer à honorer ses engagements en matière de livraison de gaz naturel, de pétrole et de dérivés n’ont pas été appréciés à leur juste valeur dans un contexte de crise énergétique aigüe dans l’espace européen.

Au-delà du conflit commercial, que se cache-t-il derrière cette procédure d’arbitrage ? L’UE s’inquiète-t-elle pour sa place en Algérie où la Chine ne cesse de renforcer sa présence ?

Effectivement, l’Algérie a entamé un repositionnement géopolitique actif, visant à élargir ses partenariats au-delà de l’Europe. Ce recentrage s’inscrit dans une stratégie d’ouverture vers des acteurs technologiques et industriels non occidentaux (Chine, Corée, Inde, Japon), en espérant bénéficier de transferts technologiques et de savoir-faire, tout en contournant les rigidités européennes.

Ce repositionnement ne vise pas à rompre avec l’Europe, mais à corriger un déséquilibre flagrant. Cela peut être également considéré comme un message clair, signifiant que l’Algérie veut être traitée comme un partenaire économique souverain, non comme « un élève à sanctionner » !

L’Algérie perçoit désormais la Commission de Bruxelles comme un partenaire intransigeant et normatif, en décalage avec les approches plus pragmatiques de certains États membres (Italie, Allemagne, Portugal, Slovénie). L’UE est perçue par l’Algérie comme un acteur davantage focalisé sur la conformité que sur la construction de la confiance. D’où la préférence algérienne d’aujourd’hui pour des partenaires bilatéraux “fiables” et mutuellement avantageux.

Pour terminer, l’attitude de la Commission européenne vis-à-vis de l’Algérie semble confirmer certaines critiques formulées à son encontre par le président américain Donald Trump, selon lesquelles elle entrave plus qu’elle ne favorise l’action économique et stratégique, particulièrement dans un monde multipolaire.

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