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Appels à manifester contre le 5e mandat : l’Algérie retient son souffle

Appels à manifester contre le 5e mandat : l’Algérie retient son souffle

Des appels à manifester contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika ont été lancés depuis quelques jours, de façon anonyme pour la plupart.

Ces appels invitent les Algériens à exprimer leur rejet de la candidature de Bouteflika à deux dates bien distinctes. Les appels anonymes ont fixé la date des manifestations au vendredi 22 février, alors que le mouvement Mouwatana a appelé à sortir dans la rue, deux jours après, le dimanche 24 février, qui coïncide avec la célébration du double anniversaire de la célébration de l’UGTA et de la nationalisation des hydrocarbures.

Doutes sur l’origine de l’appel à manifester le 22 février

L’appel à manifester le 22 février, « après la prière du vendredi » est surgi de nulle-part et a envahi les réseaux sociaux en quelques jours pour devenir l’un des sujets les plus abordés par les internautes algériens.

L’origine de cet appel reste inconnue et ce mystère soulève plusieurs questions et inquiétudes et toutes les hypothèses sont envisagées.

La première piste pointée du doigt par les plus sceptiques est celle des islamistes. Beaucoup pensent voir dans la forme de l’appel, sa date et son heure, soit un vendredi, à la sortie des mosquées, la signature des islamistes.

Cette hypothèse suscite l’inquiétude, certains craignant que les manifestations soient récupérées et instrumentalisées au profit de vues idéologiques, notamment les sympathisants de l’ex-FIS.

Des marches pacifiques comme à Kherrata ou comme à Alep ?

L’argument de « la main étrangère » est également avancé, notamment par les pro-Bouteflika et ceux qui sont hostiles à toute action de rue. Cette main étrangère est identifiée par certains comme étant des « services étrangers » qui activent pour « déstabiliser l’Algérie ».

Un discours qui reprend des éléments de langage utilisés par les officiels dans de leurs appels à la « sagesse » qu’ils justifient par les « menaces » planant sur l’Algérie et l’instabilité géopolitique du voisinage immédiat du pays.

Les exemples syriens et libyens sont couramment cités pour dissuader les Algériens de sortir dans la rue. Des publications sur les réseaux sociaux mettent en avant des photomontages de villes libyennes et syriennes avant et après les guerres civiles qui les ont ravagées après le déclenchement de ce qui est appelé printemps arabe. Les auteurs de ces messages ne manquent pas d’expliquer que « les Syriens (ou Libyens) sont sortis pour manifester pacifiquement et ne sont plus rentrés chez eux depuis ».

La marche imposante organisée par les opposants au cinquième mandat à Kherrata, samedi 16 février, et le rassemblement de milliers de sympathisants de Rachid Nekkaz à Khenechla, hier mardi 19 février, sont utilisés comme contre-argument à cette thèse.

Les deux manifestations se sont passées dans le calme, sans heurts ni destruction de biens publics. Les forces de l’ordre déployées dans les deux villes ne sont pas intervenues et aucune provocation n’a émané d’aucune partie. Ces deux manifestations sont, pour beaucoup, des preuves de la capacité des Algériens de s’exprimer en recourant à la rue sans qu’il n’y ait pour autant de dérapage.

Appels à la sagesse

Quelle que soit l’origine des appels à manifester et les motivations de leurs auteurs, l’inquiétude des citoyens et des autorités est réelle. Selon nos informations, les services de sécurité prennent au sérieux ces appels et anticipent une participation importante des citoyens. Des rapports ont été envoyés à leurs hiérarchies pour ne pas sous-estimer les appels à manifester.

Sur les réseaux sociaux, les appels à ne pas manifester pour éviter tout dérapage sont nombreux, même s’ils le sont bien moins que les appels à manifester. Des internautes ont exprimé leur opposition aux marches du vendredi en raison de l’origine suspecte des appels à manifester.

Le risque de débordement, de violences ou de saccage de biens publics ou privés est réel, comme c’est le cas pour toutes les manifestations, mais il est d’autant plus grand que les marches, si elles ont lieu, sont initiées par des auteurs inconnus.

Une configuration qui fera que les éventuelles manifestations ne seront pas encadrées, contrairement à celles qui ont été organisées par des collectifs ou des syndicats, à l’image des marches en soutien à Cevital à Bejaia.

La peur du chaos est diffusée, elle est palpable auprès des citoyens, notamment sur les réseaux sociaux. Elle est perceptible dans les appels à la sagesse lancés par beaucoup d’Algériens. « Si vous attrapez un casseur, arrêtez-le et livrez-le à la police », « Ne vous en prenez pas aux biens publics, ce sont les biens de tous les Algériens », « n’attaquez pas les forces de l’ordre, ce sont nos frères », préconisent beaucoup de pages et groupes qui ont adhéré à l’idée de manifester ce vendredi.

Une partie de l’opinion est aujourd’hui tiraillée entre le désir d’exprimer son rejet du cinquième mandat, voire de tout le système, et la peur de débordements, de violences et de dérapages incontrôlés. « Des groupes voyous peuvent s’infiltrer parmi les manifestants pour casser. La police va intervenir et opérer des arrestations. Ça risque de finir mal », craint Farid, qui n’a pas encore pris encore la décision de manifester.

Le souvenir de la décennie noire, les déclarations de certains officiels aidant, est encore présent à l’esprit de la plupart des Algériens, qui redoutent un retour aux années d’instabilité et de violences.

Quelle attitude pour les autorités ?

Il n’est pas sûr que les appels anonymes à manifester fassent sortir massivement les Algériens dans les rues, même si des indices sérieux laissent croire que des rassemblements plus ou moins importants auront bien lieu. Mais la plus grande inconnue, la plus cruciale, reste le comportement qu’adopteront les autorités face aux manifestants.

Pour l’instant, les forces de l’ordre ont adopté une attitude qui consiste à encadrer les manifestations mais sans intervenir. Des manifestants ont bien été arrêtés à Ain Beida et Bordj Bou Arréridj, a rapporté El Watan, mais ils ont été relâchés sans qu’ils ne soient poursuivis. A Kherrata et à Khenchela, les manifestations, plus massives, n’ont été émaillées d’aucune violence ni répression.

La mise en garde de Ouyahia

Les pouvoirs publics, à travers les interventions de membres du gouvernement qui appellent à la « sagesse », à la « raison » et à la « préservation de la stabilité du pays », tout en avertissant contre le recours à la rue, restent toutefois mesurés et n’affichent, pour l’instant, pas d’intention franche de tenir la rue par la force. Des éléments positifs qui permettent d’espérer que les scénarios les plus alarmistes pourront être évités. Même si Ahmed Ouyahia a averti contre le recours à la rue.

« Mais, pas de recours à la rue pour la présidentielle ou en dehors. L’Etat a prouvé par le passé qu’il peut maîtriser la rue. Nous avons fait comprendre au groupe, qui sillonnait le pays en appelant en boycott, de demander des salles. Mais, ils ne feront pas sortir le peuple dans la rue. Nous les empêcherons de maitriser la rue ou de nous créer de l’anarchie », a menacé le premier ministre, le 2 février, lors d’une conférence de presse.

Mais au-delà du comportement des autorités face aux manifestations, il existe un risque plus pressant qui plane sur l’ordre public. Il s’agit du comportement des partisans du cinquième mandat.

L’attitude du maire de Khenechla qui a cadenassé, mardi, sa mairie pour empêcher la légalisation des signatures en faveur de Rachid Nekkaz, après avoir menacé les partisans de ce candidat, ce qui a failli mettre le feu aux poudres. Le wali est intervenu ensuite pour calmer les esprits, en prenant la décision de suspendre l’élu.

Ce comportement est dangereux et nuisible aussi bien aux opposants, qu’aux partisans du cinquième mandat et même aux pouvoirs publics.

Dans ce contexte, de nombreuses inconnues persistent et laissent peu de visibilité. La seule constante est l’inquiétude partagée par les autorités et les citoyens, quel que soit leur bord politique. A un jour de la date fixée par les appels anonymes à manifester, l’Algérie retient son souffle.

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