
Pendant des siècles, l’accusation de « peuple déicide » a nourri l’antijudaïsme chrétien et contribué à la persécution des juifs. Le renversement de cette représentation occidentale s’est réalisé à travers l’émergence de deux concepts stratégiques : les « valeurs judéo-chrétiennes » et le « péril vert ».
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Le premier concept redéfinit les références identitaires de l’Occident, tandis que le second désigne un nouvel adversaire après la disparition du « péril rouge ».
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D’où vient l’expression « judéo-chrétienne » ?
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1- L’expression valeurs « judéo-chrétienne » a pris une dimension politique aux États-Unis durant les années 1930 et 1940 lorsque des responsables juifs ont démarché des catholiques et des protestants les incitant à utiliser cette expression pour combattre l’antisémitisme et défendre une « identité nationale commune ».
Pendant la guerre froide, cette mystification a servi, avec le poids des premiers lobbies juifs, à distinguer l’Occident du communisme athée. Son usage s’est ensuite renforcé dans les milieux conservateurs américains.
Par la suite, l’activisme de différents cercles politico-religieux juifs a consisté à phagocyter le christianisme, à s’approprier ses références morales et religieuses, puis à isoler peu à peu les musulmans en les érigeant en figure de l’étranger menaçant.
Le christianisme, une religion qui prêche la compassion, la justice et la solidarité envers les opprimés se trouve parfois enrôlée au service d’un projet politique sioniste qui classe les vies, les souffrances et les droits par ordre d’importance. La foi sert alors à légitimer le pouvoir, et les valeurs universelles s’effacent devant les alliances stratégiques.
Les juifs, persécutés pendant des siècles en Europe, portent une mémoire qui impose de combattre l’antisémitisme. Mais cette mémoire perd de sa force universelle quand on s’en sert pour discréditer toute critique d’Israël pour sa politique criminelle ou pour rendre inaudible la souffrance d’un autre peuple qui subit un génocide à ciel ouvert.
Dans le même temps, les musulmans sont de plus en plus souvent enfermés dans une identité collective suspecte. Sommés de se justifier, à tout bout de champ, associés à la violence et présentés comme étrangers aux valeurs universelles, ils subissent une stigmatisation qui tend à faire de la violence un attribut intrinsèque de l’islam.
Le « péril vert » pour remplacer le communisme
2- Le deuxième coup de « génie », si l’on peut dire, du sionisme international a consisté à forger le concept de « péril vert ». La chute du communisme, à la fin des années 1980, a privé l’Occident de son grand adversaire idéologique, et la disparition de l’Union soviétique a brouillé les repères hérités de la guerre froide.
En se présentant comme la citadelle de la démocratie au milieu des monarchies autoritaires du Moyen-Orient et comme l’avant-poste occidental face au fondamentalisme musulman, Israël a rapidement compris qu’il devait préserver sa valeur stratégique et opérationnelle. Pour cela, il lui fallait trouver un adversaire de substitution au « péril rouge » communiste.
En 1992, Leon T. Hadar, analyste juif américain spécialiste de la politique étrangère des États-Unis, publie une analyse consacrée au « péril vert ». Son analyse met en lumière la recherche d’un nouvel adversaire idéologique et il monte en épingle la construction d’une menace islamiste globale dans le débat stratégique américain.
Le 11 septembre 2001 a consolidé cette lecture en plaçant la lutte antiterroriste au cœur de la politique étrangère américaine. L’islam, l’islamisme et le djihadisme ont été confondus, et la suspicion s’est étendue à des populations entières.
Présenter l’ensemble comme un choc des civilisations a permis de passer sous silence les intérêts matériels et les calculs géopolitiques. Désigner un ennemi commun facilitait aussi la mobilisation des opinions, et réduisait au silence ceux qui dénonçaient le prix payé par les peuples arabes et musulmans.
Le musulman remplace le juif
Aujourd’hui, dans certains discours politiques et médiatiques, particulièrement en vogue en France parmi les fascistes du Rassemblement National et les médias de Bolloré, le musulman occupe une place comparable à celle qu’occupait naguère le juif. Il est présenté comme un corps étranger, un ennemi de l’intérieur sur lequel les sociétés européennes projettent leurs peurs et leurs frustrations.
Entre certains médias connus pour faire le lit de l’extrême droite et de faux politiciens comme le raciste Éric Zemmour, qui déverse sa haine des Maghrébins et des Africains en les qualifiant de « hordes de barbares », pour mieux vendre sa théorie fumeuse du grand remplacement, le débat public s’enlise dans les amalgames et la stigmatisation tandis qu’une rhétorique de haine contribue à banaliser le racisme.
Certains responsables de la droite, qui s’éloigne de plus en plus des valeurs républicaines, ne sont pas en reste. Bruno Retailleau, candidat à la présidentielle – que les méchantes langues surnomment Le Nabot Léon de la Vendée- entend ainsi inscrire les racines judéo-chrétiennes de la France dans la Constitution, dans le cadre de sa campagne haineuse visant les musulmans de France.
Une telle proposition soulève la question de la place accordée aux différentes composantes de l’histoire et de l’identité françaises.
Sous la plume venimeuse des idéologues de la fachosphère et dans leurs discours haineux, une partie du débat public a été transformée en affrontement de civilisations. Le soutien à Israël y est érigé en preuve de fidélité aux valeurs occidentales, tandis que les musulmans sont relégués à la marge et que toute contestation est assimilée à une hostilité envers l’Occident lui-même.
Ainsi des valeurs dites « judéo-chrétiennes » sont appliquées à la carte, et les droits humains dépendent du rapport de force et des alliances.
Alors que la réponse sensée n’est pas d’opposer les musulmans aux juifs, ni l’islam au christianisme, mais d’exiger la même justice pour tous, sans privilège identitaire et sans hiérarchie entre les victimes.
*Amar Belani est ancien ambassadeur d’Algérie