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Entretien avec Costa Gavras : « Il n’y avait aucune comparaison à faire entre les pouvoirs algérien et grec »

Entretien avec Costa Gavras : « Il n’y avait aucune comparaison à faire entre les pouvoirs algérien et grec »

Costa Gavras est le deuxième grand invité du 23e Salon international du livre d’Alger (SILA) après le prix Nobel chinois, Mo Yan. Le cinéaste franco-grec a signé, dimanche 4 novembre, ses mémoires « Va où il est impossible d’aller », paru en 2018, aux éditions du Seuil, à Paris. Il a reçu également la Médaille de Mérite national « Al Athir », décernée par le président Bouteflika.

Costa Gavras est le réalisateur de « Z », le film qui a donné à l’Algérie son premier Oscar en 1970. Plusieurs de ses films ont eu une audience internationale comme « Missing », « Etat de siège » « L’aveu », « Mad city » et « Eden à l’ouest » (certains sont projetés actuellement à la salle Ibn Zeydoun à Alger). Interview.

« Va où il est impossible d’aller » est le titre choisi pour vos mémoires. Avez-vous finalement atteint cet « impossible », recherché de votre départ forcé de Grèce dans les années 1950 ?

Sans l’avoir planifié, je suis arrivé beaucoup plus loin de ce que j’avais espéré au début. Grâce à la France et à l’Algérie, d’une certaine manière. Je considère l’Algérie comme mon troisième pays. Le film « Z » a pu se faire en Algérie (en 1969). Ce long-métrage a lancé ma carrière, ouvert la voie à la façon avec laquelle je voulais faire des films. Grâce à ce succès (le film a été primé notamment au Festival de Cannes), et à l’aide de l’Algérie, j’ai pu faire ce que je voulais dans le cinéma après. Un succès mondial d’un film donne de la liberté totale. De cette manière, je n’ai pas fait des films alimentaires, comme on dit, mais les films que je voulais faire réellement. Donc, j’ai eu la chance d’aller dans des endroits où je ne rêvais pas d’aller. Quand vous êtes migrant, on vous apprend, dès le départ, de rester tranquille, de ne pas espérer trop.

Faire profil bas, en somme…

Oui, accepter ce qu’on vous donne. Je n’ai jamais accepté, je voulais avoir plus. La chance a dépassé cet espoir et cette ambition.

Le film « Z », pour vous, est une manière d’atteindre cet impossible, de réaliser un rêve…

« Z » a été, pour moi, un moment de grande liberté. Personne ne voulait faire ce film, personne n’y croyait. Moi, tous les acteurs et le co-scénariste, nous avons cru au film. C’était un cri contre une dictature (la dictature des colonels en Grèce qui s’est installée en 1967 en obligeant le Roi Constantin II à quitter le pays). Et cela, le public l’a compris. Les producteurs français n’ont rien compris. Ils ont alors refusé de financer le film. L’Algérie a accepté de le soutenir et de le réaliser sur place.

« Z » (qui revient sur la répression des communistes en Grèce) a eu un retentissement international. Il vous a donc libéré dans le sens où vous avez choisi, dès le départ, ce qu’on peut appeler le cinéma politique, contestataire…

Oui, le film m’a permis de faire ce type de cinéma. C’est-à-dire parler de notre vie d’une autre manière, un peu intellectuelle, détachée. J’ai abordé le sujet avec tout ce que j’avais dans le cœur surtout, plus que la tête. C’est cette voie que j’ai choisie pour le cinéma.

Avez-vous eu toute la liberté de tourner le film en Algérie ?

Le ministre de l’Information Mohamed Seddik Benyahia a lu et apprécié le scénario. Il a eu ensuite l’aval du président Houari Boumdiène. Nous avons pu tourner facilement. Nous avons travaillé avec des techniciens algériens qui n’avaient pas une grande expérience dans le domaine du cinéma, le pays était tout jeune. L’enthousiasme de tout le monde en Algérie pour que le films se déroule dans de bonnes conditions a fait tout le reste.

Costa Gavras lors d’une conférence au Salon du livre d’Alger (© TSA)


« Z » a critiqué le pouvoir des colonels en Grèce. En même temps, un autre colonel, Houari Boumediène, était président…

Ahmed Bedjaoui (critique et universitaire) m’a raconté une belle histoire. Boumediène a lancé à Lakhdar Hamina : « Tu me propose un film avec des colonels, alors que nous sommes des colonels qui ont pris le pouvoir ! » (Après le coup d’État militaire de juin 1965). Lakhdar Hamina était resté figé. « Mais, on va faire ce film. Si les colonels grecs sont des fascistes, nous sommes des Révolutionnaires », avait repris Boumediène. Il avait raison. Il n’y avait aucune comparaison à faire entre les deux pouvoirs (algérien et grec).

Vous penchez souvent vers les films politiques traitant du pouvoir, de la corruption, de l’argent, de l’autoritarisme. Un choix idéologique ?

Les gens pensent que j’ai un programme de films politiques. Je n’ai aucun programme. J’ai fait des films avec des histoires qui me passionnent et qui me touchent profondément. Parfois, je peux attendre deux ans avant de réaliser un film. La raison en est simple : je réalise le long-métrage que je veux faire. Cela exprime parfois une passion du moment. Nous pouvons tous être des victimes d’une politique malfaisante ou d’une politique qui ne correspond pas à nos idées démocratiques. Ce sont les hommes qui m’intéressent dans cet extraordinaire mouvement du monde, avec l’économie, les problèmes sociaux, etc.

Un cinéaste qui veut faire des films comme il l’entend peut-il avoir facilement le soutien des producteurs ?

Le cinéaste devrait être libre pour faire ce qu’il veut, mais ce n’est pas toujours facile. Pour réaliser des films, il faut malheureusement avoir de l’argent. Ce n’est pas comme le peintre avec sa palette de peinture ou l’écrivain avec sa plume, qui ne coûtent pas cher. On est obligé parfois de se soumettre à des pressions ici et là pour imposer telle ou telle idée.

Votre prochain film sera consacré à la Grèce…

Le film sera concentré sur l’Europe et sur son mauvais comportement par rapport à la crise grecque et d’autres crises. L’Europe n’est plus celle que ses fondateurs ont voulue, n’est plus l’Europe complètement démocratique qu’elle devait être. La victime est la Grèce actuellement (en raison d’une grave crise économique après un fort endettement).

Consta Gavras signe ses mémoires au Salon du livre d’Alger SILA 2018 (© TSA)


L’Allemagne domine l’Europe, selon vous. Comment ?

C’est un fait. L’Allemagne est un pays riche qui n’a pas de dettes. Tous les autres pays ont des dettes et se soumettent à cette puissance énorme. Ce n’est ni correcte ni démocratique.

L’idée de l’Europe n’est-elle pas à bout de souffle ?

Je ne le pense pas. Il y a une volonté chez les Européens d’avoir une Europe unie, sans frontières et une monnaie commune. Le président français a promis de ramener l’Europe à ce qu’elle devrait être. J’espère qu’il va réussir, sinon l’Europe ressemblera à un super marché.

Le cinéma fait en Europe s’intéresse-t-il à l’humain ou tourne-t-il en rond ?

Le cinéma se trouve devant une phase très difficile. L’introduction du numérique dans l’image entraîne des changements radicaux partout. On ne connait pas tous ces changements. Certains vont arriver. Si on ne lutte pas efficacement, de grosses compagnies vont contrôler le cinéma à travers cette numérisation. Les États européens financent faiblement le cinéma. C’est regrettable.


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