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ENTRETIEN. « L’Afrique constitue désormais une dimension stratégique de la politique étrangère de l’Algérie »

ENTRETIEN. « L’Afrique constitue désormais une dimension stratégique de la politique étrangère de l’Algérie »

Mhand Berkouk, Professeur des universités, expert international en études stratégiques et sécurité internationale

Dans quel contexte est intervenu le 33e sommet de l’Union africaine qui s’est déroulé ce mois à Addis-Abeba?

Mhand Berkouk, Professeur des universités, expert international en études stratégiques et sécurité internationale. Le 33e Sommet de l’Union s’est tenu dans un contexte marqué par une multitude de conflits violents (Libye, Sud Soudan …), prolifération de la menace terroriste notamment avec le déploiement potentiel de milliers de combattants terroristes étrangers, en provenance du Moyen-Orient et d’ailleurs, et l’extension du champ d’action des groupes terroristes et criminels vers l’Afrique de l’Ouest, et la présence étrangère qui devient, de plus en plus inquiétante, pour le continent.

C’est un schéma de conflictualité endémique, de dynamiques crisogenes durables, de crises de construction de l’État post-colonial et citoyen en Afrique, de sous-développement structurel, de pauvreté et de faible intégration sociale des jeunes dans des stratégies nationales qui devraient impérativement prendre en charge leurs besoins afin de leurs donner espoir et confiance dans leurs pays.

Le contexte actuel est aussi marqué par des volontés partagées au sein de l’Union Africaine pour mettre en œuvre son agenda 2063 et son architecture de paix et de sécurité continentale pour une Afrique solidaire, coopérative et consciente des défis de sécurité, de sous-développement et de déficit démocratique que les états africains doivent confronter, dans le strict respect des souverainetés nationales.

Le discours du président Tebboune confirme les engagements de l’Algérie vers l’Afrique et annonce, d’une manière très solennelle, l’importance du continent africain dans l’action internationale de notre pays. La politique africaine constitue, désormais, une dimension stratégique de la politique étrangère de l’Algérie.

Le président Abdelmadjid Tebboune a annoncé la création d’une Agence algérienne de coopération internationale pour la solidarité et le développement (Aldec) à vocation africaine. Quel sera son rôle et qu’apportera-t-elle dans les relations futures de l’Algérie avec les autres pays africains ?

L’Algérie a toujours été fidèle à ses valeurs de solidarité et de soutien aux causes justes. Elle était à l’avant-garde de la défense du droit des peuples à l’autodétermination et du droit des états, notamment africains, au développement. Notre pays a, depuis son indépendance, était aux cotes des peuples africains par la formation de dizaines de milliers de cadres, la construction de leurs capacités institutionnelles, l’aide au développement, l’aide humanitaire, l’effacement de la dette de plusieurs pays africains…. L’Algérie a contribué à l’édification du système de gouvernance continentale, de son architecture de paix et sécurité, des mécanismes de lutte contre le terrorisme et les crimes connexes, notamment le CAERT, AFRIPOL, CISSA, et CEMOC et UFL pour les pays des champs.

Elle œuvre pour la construction d’un véritable épistème de sécurité collective en Afrique par la résolution pacifique des conflits (Éthiopie-Érythrée, Mali…)…. La promotion de la culture de la paix et de la sécurité comme préalable pour un co-développement régional et intégré.

L’Algérie en instituant cette coopération solidaire avec l’Afrique, en créant l’Agence algérienne de coopération internationale, va consolider davantage ses efforts d’aide et de soutien à l’Afrique pour rendre nos actions plus pertinentes, plus visibles et plus fiables de par leurs impacts sur la vie de nos frères et sœurs Africains. La décision prise par le président de la République Mr Abdelamdjid Tebboune est très rationnelle et s’inscrit dans la logique de notre redéploiement diplomatique vers notre profondeur stratégique en Afrique. Elle reflète la volonté politique de notre pays pour contribuer à l’édification d’une Afrique de paix, de co-développement et d’espoir.

Le secrétaire général des Nations unies a affiché son « espoir » qu’un cessez-le-feu soit signé rapidement en Libye. La question libyenne est-elle en passe de trouver une voie politique de règlement définitif ?

Le conflit libyen est en phase de complexification, à cause de la multiplication des acteurs étrangers intervenant dans ce conflit (états, groupes terroristes, mercenaires…), absence de vision partagée des libyens sur le schéma de résolution du conflit et la prééminence du rôle des états-sponsors dans toutes les alternatives possibles de gestion ou de résolution de ce conflit.

Le conflit libyen ne peut être résolu que par la convergence des volontés des protagonistes libyens, de leurs sponsors régionaux ou internationaux, et de l’engagement opératoire de l’ONU pour imposer durablement un cessez le feu et une transition, réelle et réaliste, et le passage d’une logique de gestion du conflit à un processus de résolution du conflit par un engagement participatif des libyens pour préserver leur souveraineté et leur unité nationales.

L’ONU est à l’origine de l’internationalisation de la crise libyenne en adoptant au mois de mars 2011, en moins de quatre semaines (chose inédite dans les annales du Conseil de Sécurité), deux résolutions contraignantes par le Conseil de Sécurité (les résolutions 1970 et 1973).

Ces résolutions, qui ont été rédigées sur la base de « la responsabilité de protéger », ont été vite exécutées sur une base purement utilitaire axée sur le ‘regime change’ qui a causé l’effondrement institutionnel de la Libye, la prolifération d’armes légères et tactiques en Libye et au Sahel.

Cette conflagration a transformé ce pays voisin en bourbier d’insécurité et de menaces asymétriques pour l’Afrique, le Monde Arabe et la Zone euro-méditerranéenne. En cas de non-résolution urgente de ce conflit, la Libye deviendra un nouveau front mondial du terrorisme surtout avec le redéploiement potentiel de milliers de combattants terroristes étrangers en Libye et dans les cercles géo-sécuritaires concentriques en Afrique… la persistance du conflit libyen et de sa transformation en un complexe sous régional d’insécurité produira, éventuellement, un arc de conflictualités allant de la Libye et de la Tunisie jusqu’à la côte atlantique de la Mauritanie, c’est un scénario catastrophe qui nécessite une action urgente et convergente des libyens accompagnée par des résolutions adéquates de l’ONU pour aider les libyens sur le chemin du dialogue politique et des solutions opératoires afin de préserver leurs souveraine nationale et l’unité de la société libyenne.

Des observateurs ont relevé le rôle joué par l’Algérie dans le dossier libyen après une période d’absence. Comment voyez-vous ce nouveau rôle et à quel point Alger peut-elle faire converger les belligérants libyens ?

L’Algérie a toujours défendu une position de principe et constante par rapport au conflit libyen : solution politique inter-libyenne, refus de l’ingérence étrangère et respect de la souveraineté de ce pays voisin. Depuis février 2011, notre pays ne cesse d’appeler les frères libyens à la raison et à l’esprit national et au rejet des options violentes et à la nécessité de trouver des solutions négociées.

L’Algérie a été hôte pour plus de 200 personnalités libyennes entre 2014 et 2015. Ces discussions ont effectivement contribué à la construction du socle politique commun de l’accord politique du 17 décembre 2015.

Notre pays, il faut le souligner, n’a jamais cessé de soutenir nos frères libyens, et sans intention d’ingérence aucune. Elle les a aidés dans les moments difficiles par des efforts constants d’assistance humanitaire et par un respect total et constant de la souveraineté de ce pays voisin, avec lequel nous partageons 982 Km de frontières communes.

Le président Tebboune a toujours insisté, même pendant sa campagne électorale, sur les positions de principe de l’Algérie concernant le conflit en Libye. Il a confirmé l’engagement de notre pays pour aider nos frères libyens à résoudre pacifiquement ce conflit. Le discours d’investiture du président Tebboune reste un texte de référence en ce qui concerne l’engagement de l’Algérie aux cotés des frères et sœurs libyens.

Cet engagement a été transformé en plan d’action diplomatique d’urgence comme le confirme le ballet diplomatique que connait l’Algérie depuis fin décembre 2019, les participations remarquées du président de la République à la Conférence de Berlin sur la Libye et au 33e Sommet de l’Union Africaine, la réunion des pays voisins de la Libye à Alger …. Ce plan d’action a toutes les chances de réussir, et cela pour plusieurs raisons. L’Algérie possède une forte volonté politique, partagée par les autorités publiques et les acteurs politiques et de la société civile, pour jouer le rôle de l’ « honest broker » pour construire un consociatio inter-libyen lui permettant de résoudre ce conflit. L’Algérie a toujours été soucieuse de respecter ses référents normatifs en matière de politique étrangère notamment les principes de souveraineté, la non-ingérence et la résolution pacifique des conflits. L’Algérie entretient des contacts avec toutes les parties dans ce conflit, en toute équidistance et respect de la souveraineté du peuple libyen et de son unité nationale.

A-t-elle par conséquent les capacités de résoudre le conflit en Libye ?

J’estime que l’Algérie a toutes les chances, les capacités et le savoir faire nécessaires pour la réussite de sa nouvelle démarche de résolution du conflit libyen par une conférence sur la paix et la réconciliation nationale qui regrouperait tous les acteurs du conflit, des acteurs internationaux et régionaux impliqués dans ce conflit, les pays voisins de la Libye, de l’ONU, de l’Union Africaine, de la Ligue Arabe et de l’Union Européenne .

L’Algérie qui est un havre de paix… sera encore une fois un acteur de stabilité et un véritable « peace maker » dans la région et dans le monde.

Peut-on encore parler d’intégration africaine alors que le dernier dossier de décolonisation en Afrique, le Sahara occidental, n’a toujours pas trouvé de solution ?

Le Sahara occidental est le dernier cas de décolonisation en Afrique. C’est un territoire occupé, par la force et au détriment de la volonté du peuple sahraoui et de la communauté internationale… C’est une situation de non-droit et une transgression de la légalité internationale. L’Organisation des Nations Unies a inscrit le Sahara Occidental comme un cas de décolonisation depuis les années soixante, la Cour Internationale de Justice dans son arrêt consultatif (1975) ne reconnait pas la souveraineté du Maroc sur le territoire du Sahara Occidental, le Conseil de Sécurité a créé la Minurso pour organiser un référendum d’auto-détermination au Sahara Occidental, et renouvelle chaque année son mandat. La RASD est membre fondateur de l’Union Africaine et participe à la gouvernance continentale et à l’action diplomatique internationale de l’Union africaine.

L’Union Africaine doit reprendre l’initiative pour participer dans l’effort international pour la résolution de ce conflit entre le Maroc et le Polisario, selon le principe du droit des peuples à l’autodétermination.

La position algérienne est construite sur les fondements de la légalité internationale qui sont le principe du droit des peuples à l’autodétermination et celui de la résolution pacifique des conflits. Elle n’a jamais été partie dans ce conflit. Elle a toujours préconisé une solution négociée, juste et durable.

Le président de la République Mr Tebboune a appelé pour la désignation urgente d’un nouvel envoyé spécial du Secrétaire Général de l’ONU pour le Sahara Occidental afin de redynamiser les négociations directes entre les deux parties au conflit : le Maroc et Le Polisario.

L’avenir de l’Afrique, de sa sécurité, de son co-développement et de sa co-solidarité passent nécessairement par une résolution des conflits en Afrique, notamment celui du Sahara Occidental dans le strict respect de la légalité internationale et des droits universels de l’Homme et des peuples.

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