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« Il aura manqué à l’Algérie un Hô Chi Minh ou un Mandela »

« Il aura manqué à l’Algérie un Hô Chi Minh ou un Mandela »

Chronique livresque. Militant de la première heure du PPA, Mohamed Mechati intègre l’Organisation Spéciale (OS) dès sa naissance en 1947. L’OS ? Branche paramilitaire du PPA-MTLD chargée de préparer la lutte armée. Y sont affectés les éléments les plus aguerris et les plus sûrs et les plus déterminés. Mechati en fait partie comme chef de section. C’est que l’homme ne recule devant rien, un véritable casse-cou que personne n’impressionne, pas même son chef Boudiaf comme on le verra plus tard.

C’est un militant de M’Sila, Mohamed Boudiaf, qui sera désigné responsable de l’OS pour le département de Constantine qui englobait à l’époque pratiquement tout l’Est algérien. L’équipe de Boudiaf ? Une « dream team » : Larbi Ben M’Hidi, Didouche Mourad, Gherras Abderrahmane – un militant que Mechati admire-, Brahim Chergui, futur patron de la ZAA.

« Boudiaf supervisait leur travail en venant faire son contrôle le visage masqué d’une cagoule ». La confiance règne. Mais c’est vrai qu’on n’est jamais assez prudent par ces temps ou une dénonciation peut vous mener à l’échafaud et, dans le meilleur des cas, au cachot.

Rencontre avec Boudiaf, Ben M’Hidi et Didouche

En 1949, l’autorité du parti l’informe qu’il est muté à Alger. On l’informe aussi qu’il doit être le lendemain à 11h à la place du Gouvernement. Ceux qui l’attendent sauront le reconnaître. Cédons-lui la parole, car une rencontre pareille sauve toute une vie : « Le lendemain à l’heure dite, trois personnes inconnues sont venues à moi. L’une d’entre elles, (j’ai reconnu la voix de l’homme à la cagoule, Si Tayeb, soit Mohamed Boudiaf) m’annonça d’emblée : « Ton travail, maintenant, c’est ici à Alger, tu t’appelles Mansour. » Il demanda à la seconde (en fait Ben M’Hidi dit Hakim), de me donner de l’argent et à la troisième (Didouche Mourad, dit Abdelkader) de me prendre en charge jusqu’au lendemain, 10 heures, même endroit ».

Récapitulons, en une journée, il rencontre trois futurs grands dirigeants de la Révolutions algérienne. Combien d’Algériens auraient souhaité donner leur vie pour faire pareille rencontre qui sauve justement une vie.

Voilà Didouche en train de faire le guide à Mechati. Ils déjeuneront à Meissonnier dans le restaurant des parents de Didouche, visiteront la Kasbah où Didouche est comme chez lui. Le soir, il dînera et passera la nuit chez la famille Didouche, rue des Mimosas au Golf. Mechati décrira Didouche comme « un homme plein de vie, sportif, aimant le cinéma. »

Le lendemain, retour à l’action. Boudiaf l’informe qu’il a été choisi pour assumer la fonction de chef de zone de l’OS dans l’Algérois : de Birkhadem à Ksar El Boukhari en passant par Médéa, Palestro et bien d’autres villes. En tout 9 villes. Dans cette mission, il apprend que le moindre geste peut être fatal au militant. Il serre donc les dents, ne se confie à personne, apprend à passer inaperçu et surtout comprend la souffrance de ceux qu’il visite. La discipline imposée par Boudiaf lui donne l’urticaire. Pour un rien, Boudiaf ordonne qu’on bastonne et qu’on humilie le malheureux.

« …Boudiaf avait ordonné cette mission punitive pour le même cas de figure : le fléchissement du militant A. Mida. Comme ce dernier a réussi à nous échapper, nous n’avions pu témoigner après coup de la dignité de cet homme qui n’avait pas recherché la protection de la police ». Pour un fléchissement, on bastonne, drôle de discipline qui a été, un certain moment, le meilleur pourvoyeur de militants sincères mais fragiles aux forces d’occupation. Mais à la guerre comme à la guerre.

Devant la répression sévère des militants de l’OS par les forces françaises, le parti décide son gel. Mechati fut affecté à Mascara dans un territoire qui comprenait aussi bien la ville de l’Émir que Saida, Ain Sefra, Mecheria, Ben Ounif, Bechar, Geryville et Kenadsa. Comme un malheur n’arrive jamais seul, le PPA implose à cause du « zaimisme » de Messali qui avait demandé la présidence à vie. Mais la majorité des membres du bureau politique et du comité central, Hocine Lahouel en tête, ne l’entendaient pas de cette oreille. Fou de rage, Messali fit paraître, dans l’organe du parti, une lettre circulaire dans laquelle il les traitait de contre-révolutionnaires et de déviationnistes. À leur tour, les membres du BP et du CC le traitèrent de mégalomane et d’incompétent.

Devant cette situation, Hocine Lahouel battit le rappel de Boudiaf activant alors en France, pour lui demander de « reprendre en main l’organisation de l’OS, de la régénérer en une force nouvelle capable de ressusciter l’espoir du passage à l’action armée, avec ou sans Messali.

Ce sera fait, avec la création du CRUA (Comité Révolutionnaire pour l’Unité et l’Action). Boudiaf confia alors à Mechati la tâche de réactiver l’OS dans le Constantinois. Ce qu’il fit avec beaucoup de détermination. À la fin de sa mission, il rencontra Boudiaf pour lui rendre compte. Clash. « Nous avions rendez-vous sur le pont de Sidi Rached. Cette rencontre fut houleuse et provoqua mon premier différend personnel avec lui. Je le vis arriver de loin, déjà crispé, furieux, marmonnant des insultes. J’étais surpris. Que se passait-il ? « Quelle honte ! Vous avez reçu les messalistes à Constantine ! » Je venais juste de rentrer d’Ain Touta et, bien sûr, je ne comprenais rien à sa colère. Il m’en dit un peu plus. C’était tout simple (et dans le fond, choquant !) : lui, Boudiaf, ayant été tabassé avec Rabah Bitat par des partisans de Messali à Alger, aurait voulu qu’à Constantine nous en fassions de même avec les messalistes. Or, je plaidai qu’au contraire, la restauration de la confiance passait par l’écoute des uns et des autres, comme cela avait été le cas dès avant mars et l’avènement du CRUA (CRUA contenant bien le mot « unité » en son centre) ».

C’en était plus que ne pouvait supporter l’ombrageux et orgueilleux Boudiaf. À partir de ce moment, il fera comprendre à Mechati qu’il ne fait pas partie de son équipe. Bien plus tard, il aura ces mots très durs sur Boudiaf : « Pour moi, simplement ce constat navré : l’homme de M’Sila, fier et cassant, réfractaire aux objections, était resté égal à lui-même ; très peu démocrate, dirions-nous aujourd’hui… » Mechati n’est-il pas injuste avec Boudiaf ? S’il était cet autocrate qui n’entendait que lui-même, l’aurait-il invité à faire partie des 22 – qui sont pour lui 21, selon son décompte – ? On y arrive d’ailleurs.

La réunion des « 21 » avec un Boudiaf qui s’« autoproclame chef »

Selon Mechati, c’est Boudiaf lui-même qui dressa la liste de personnes de son choix convoquées à Alger pour une réunion sans ordre du jour, prévue au Clos Salembier, dans la maison de Derriche Lyes, militant de l’OS. Commentaire de Mechati, décidément remonté contre Boudiaf : « Boudiaf, je pense, voulait être le seul grand maître d’œuvre et, larguant les autres responsables nationaux, s’était autoproclamé chef ».

C’est Boudiaf qui accueille Mechati. Il le place entre Souidani Boudjemaa et Bouchaib Ahmed. Le narrateur n’est pas dupe : « Il avait son idée : éparpiller les éléments de Constantine dont il se méfiait depuis l’accrochage qu’il avait eu avec moi sur le pont de Sidi Rached. Quand les derniers arrivants furent placés par ses soins, Boudiaf alla rejoindre Ben Boulaid, Ben M’Hidi, Didouch et Bitat, tous quatre assis sur un matelas, dos au mur. En somme, son équipe déjà formée en bureau. »

Il ajoute plus loin une accusation d’une extrême gravité : « Toutefois, je tiens à redire que cela fut le premier coup d’État du militaire contre le politique ; que tout avait été arrangé au préalable par Boudiaf pour que soit cautionné ce simulacre de nouveau comité en chef de la révolution. En avaient été écartés l’autorité légitime du parti, Lahouel Hocine, secrétaire général ordonnateur du politique et du militaire, ainsi que les deux membres du CC au CRUA, Dakhli et Bouchebouba ».

On verra la version de Boudiaf dans la chronique de la semaine prochaine consacrée à son livre « La préparation du Premier novembre ».

Selon Mechati, pour l’élection de la direction de la Révolution, Boudiaf leur a demandé d’élire deux membres de son équipe. L’auteur votera pour Benabdelmalek, hors équipe de Boudiaf non pas parce qu’il était de Constantine, précise-t-il, mais parce qu’il parlait bien ainsi que pour ses qualités humaines. Il votera également pour Ben Boulaid dont il appréciait le caractère calme et posé.

Mechati conteste toutefois cette forme d’élection : « Conformément à l’esprit de la clandestinité, les deux élus étaient censés choisir à leur tour les autres membres de cette direction, normalement parmi les personnes de l’assemblée. En fin de compte, on s’est retrouvé…avec Boudiaf et son bureau ! »

Pas de quoi s’étonner, en fait, ni pousser des cris d’orfraie : les mœurs démocratiques n’ont jamais eu cours au FLN qui ne connaît qu’une loi : celle du rapport de force, celle du plus fort. Les 3 B (Boussouf, Belkacem, BenTobbal) en sont la parfaite illustration. Abane en a été même la victime. Mais dans le cas présent, la cooptation par Boudiaf, élu, dans le plus grand secret (comme l’autorise la motion des 22 qui l’autorisait à choisir son bureau) de Ben M’Hidi, Didouche, Ben Boulaid et Bitat répondait à des critères de proximité, d’entente et de participation à un certain nombre d’actions communes. Et c’est tout à fait normal. Il n’allait quand même pas choisir des militants avec lesquels il y avait des points de discorde.

Ben Boulaid fut choisi pour rencontrer Messali et le convaincre de se rallier à l’équipe. Le Zaim, toujours aussi centré sur lui-même refusa net : « La révolution, c’est moi qui la ferai ! » Comme certains éléments du Constantinois n’avaient pas apprécié la réunion « controversée » d’Alger, il fut décidé d’une contre-réunion pour rectifier ce qui devait l’être. C’est Didouche qui était l’émissaire de Boudiaf à la réunion, lequel « Didouche, rejetait, selon Mechati, avec emportement toutes nos propositions. Au cours de nos discussions, Gherras et moi avions demandé une nouvelle réunion à Alger, en vue d’une meilleure planification du déclenchement de la guerre. Didouche a été intraitable et répétait : « Non ! Vous suivez ; celui qui ne marche pas, ira en prison ! » Son entêtement et ses menaces à la limite de la brutalité nous ont paru insupportables et n’ont fait que confirmer la manipulation lors de la désignation anormale des cinq membres du bureau. »

Les dés étant jetés, la lutte armée choisie comme seule option, Mechati apprendra que le bureau s’est renforcé d’un sixième membre : Krim Belkacem. Il s’interrogera, aussi, sur les affectations des responsables pour les différentes régions du pays qui « se feront selon une logique parfois à rebours de l’efficacité et des plus surprenants, ainsi : Didouche Mourad, grand connaisseur de sa ville, n’aura pas la responsabilité d’Alger au 1er novembre, mais de Constantine. C’est au contraire Rabah Bitat le Constantinois, aucunement familier de la capitale et de ses environs, qui sera à la tête du commandement d’Alger. Ben M’Hidi sera désigné pour l’Oranie, avec comme adjoint les Constantinois Benabdelmmalek et Boussouf, comme si ce département n’avait pas ses hommes de valeur (Boutlilis, Bensaid, Benalla, Bouchaib et Fartas, dont trois d’entre eux à l’état-major de l’OS ». Amer, il conclura qu’il s’agit de petits calculs de Boudiaf pour contrecarrer le groupe de Constantine. Il dira que les conséquences de ces choix furent désastreuses pour la Révolution.

Quant à lui, au mois d’octobre, il remettra un stock de détonateurs qu’il avait en sa possession à Chihani Bachir, lieutenant de Ben Boulaid : « J’avais de bons rapports avec lui et même de l’estime. Il avait été médersien, possédait l’arabe et le français, était un bon tribun et un bon organisateur ».

Le dernier mot de Chihani, qui sera tué, comme on le sait, par son frère de combat Abbes Laghrour : « Fais attention à toi ! » Mechati ajoutera : « Je savais à quoi m’en tenir ». Après avoir pris le large notamment pour se soigner de sa tuberculose en France, il deviendra malgré tout l’un des chefs du FLN dans ce pays. Arrêté, il y fera cinq ans de prison à Fresnes. Il ne sera libéré qu’en 1961.

Quand le ministre Bouteflika fait la leçon à son diplomate

À l’indépendance, il est aux Affaires étrangères avec le grade de chargé d’affaires à l’ambassade d’Algérie à Bonn. Dix-huit mois plus tard, à la suite du décès de Khemisti et à la nomination de Bouteflika, il sera rappelé à Alger. Au niveau du ministère on exige désormais des diplômes pour les nominations des anciens militants. Ces nouvelles instructions, mettent de facto, Mechati hors-jeu. Il parle de coups fourrés en haut lieu. Il fut rétrogradé de conseiller 1re classe au grade de secrétaire 3e classe.

Pire : on l’informe qu’un contrôle financier en Allemagne avait fait ressortir un découvert dans sa gestion. Ce qu’il conteste formellement : « Cela m’a fait sursauter de fureur, car en réalité, c’était plutôt l’État qui m’était encore redevable vu qu’à cette période nous étions tous payés avec des avances sur salaire dans l’attente d’une régularisation ». Il apprendra fortuitement que des poursuites se préparaient contre lui. « J’ai donc demandé à voir mon chef Bouteflika par une lettre datée du 26 juillet 1965. Je me souviens avoir été reçu d’emblée de façon hargneuse. Il n’a pas voulu m’écouter : « Pour les deniers publics, je suis intraitable. La justice fera son travail…puis méchamment : Vous avez écrit à Ben Bella ! » Je lui ai répondu que non, j’avais écrit au président de la République. Il a rétorqué : « Et moi votre patron, vous êtes passé au-dessus de ma tête ! » – « Pas du tout. C’est d’abord à vous que j’ai écrit, et vous ne m’avez pas répondu. » Ensuite, il m’a demandé si je pouvais le prouver, et ma réponse fut affirmative ; l’entretien se termina ainsi, en m’envoyant remettre mes lettres à son chef de cabinet d’alors, monsieur Tedjini. »

En dépit de ses dénégations, il fera quand même 5 jours de prison à El Harrach ! « Sans rien boire, ni manger, de colère et d’impuissance contre l’injustice des nouveaux maîtres. » Il en fut meurtri à vie. Est-ce ainsi que finissent les militants ? Il fut relaxé. Mais l’homme est blessé à vie. La France elle-même n’avait pas réussi cet exploit. Il lui avait tenu tête vaillamment. Mais que pouvait-il faire face à ses frères de combat à part rugir et gémir.

Et cette conclusion en forme de blâme à tous les dirigeants algériens : « Finalement, ce qui a manqué à l’Algérie c’est un véritable mouvement révolutionnaire et d’authentiques leaders d’envergures, de ceux, par exemple, que le Vietnam avec Hô Chi Minh et l’Afrique du Sud avec Mandela, ont connus. »

*Mohamed Mechati, Parcours d’un militant. Chihab Editions, PP : 560 DA.

 

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