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La gouvernance par l’absurde au temps du covid-19

La gouvernance par l’absurde au temps du covid-19

CONTRIBUTION. Dans un pays qui depuis son indépendance accorde plus d’attention à l’édification d’une mosquée qu’à la construction d’un hôpital, peut-on s’étonner que son système de santé soit mis à mal et ébranlé à la moindre secousse comme l’actualité nous le prouve et de manière dramatique ces jours-ci ?

Au risque de déplaire et de me faire traiter de suppôt du colonialisme, je me fais un devoir de rappeler que la majorité de nos plus grands centres hospitalo-universitaires de la capitale datent de l’époque coloniale.

Des hôpitaux datant de l’époque coloniale

Mustapha Bacha, Bab El Oued, Birtraria, Thénia, Rouiba, Béni Messous, Douéra, El Harrach, Parnet et j’en oublie sûrement, sont tous des hôpitaux qui ont été construits par le colonisateur et datent pour certains de plus d’un siècle. Et évidemment ce constat est malheureusement valable pour toutes les grandes villes du pays.

| Lire aussi :Crise de l’oxygène : le Premier ministre lance un appel aux Algériens

Non, je ne suis pas un adepte de la théorie des bienfaits du colonialisme qui reste indiscutablement un crime contre l’humanité.

Toutefois, la réalité est là. Cruelle et  douloureuse. Nous n’avons pas su construire notre pays et nous en payons le prix aujourd’hui avec des structures vétustes, dépassées et complètement inopérantes.

Le pouvoir, dont les réflexes n’ont pas changé, nous sert à la moindre crise toujours la même recette comme mode de gouvernance, à savoir beaucoup de démagogie et de populisme, une bonne dose d’islamisme et le tout enrobé d’une autosatisfaction béate.

Sinon, comment expliquer qu’en pleine flambée du covid-19, on permet l’ouverture des marchés aux moutons en pleine ville où des citoyens se bousculent dans une promiscuité incroyable sans aucune mesure de protection au su et au vu des autorités sensées nous protéger !

Comment expliquer qu’en pleine ascension pandémique le pouvoir n’ait pas eu le courage de fermer les mosquées et d’annuler la prière de l’Aïd ? Et cela malgré les mises en garde de nombreux spécialistes qui redoutaient une nouvelle vague avec ce nouveau variant qui mettrait en péril tout notre système de santé.

Et évidemment ce qui devait arriver, arriva. Tout le monde apprend de ses erreurs sauf nos gouvernants plus soucieux de plaire aux islamistes que d’anticiper comme le voudrait toute bonne gouvernance.

Bon nombre de pays comme la Mauritanie ou le Maroc ont eu ce courage et ont tout simplement fermé les mosquées aux fidèles.

Et le comble de la myopie volontaire de nos décideurs, pour donner l’impression de faire quelque chose nos gouvernants viennent de décider de la fermeture des mosquées pendant les horaires de confinement !

En dehors de ces horaires, pas de soucis, les prières collectives peuvent se faire y compris celles du vendredi qui drainent beaucoup de fidèles. Le virus serait en congé?

Comment nos gouvernants peuvent espérer rester crédibles et être entendus quand chaque soir les medias étatiques (télévision et radio) viennent avec l’aide de « spécialistes maison » nous égrener dans des émissions surréalistes des chiffres de la pandémie qu’un enfant ne croirait pas.

Comme d’habitude, là aussi, sans aucun débat contradictoire, des invités triés sur le volet se relaient sur les plateaux radio et télé pour pérorer pendant des heures sans aucun intérêt tout en prenant garde de ne jamais contredire la version officielle du pouvoir. Aucune opinion contradictoire, aucun débat, un unanimisme qui fait peur.

C’est à la fois de l’amateurisme contreproductif et un déni du droit du citoyen à une information crédible et plurielle.

Vouloir infantiliser le citoyen en lui servant une information qui ne correspond pas à la réalité de son vécu fait que plus personne ne croit nos gouvernants.

Nos concitoyens se tournent vers des medias privés, que le pouvoir a pris à son propre piège et qui sont eux aussi souvent peu recommandables, essayent aujourd’hui de dénoncer comme étant trop alarmiste à son gout. L’arroseur arrosé…

Oui, en Algérie de 2021, on meurt par manque d’oxygène et sans que le ciel ne tombe sur la tête d’aucun de nos responsables !

Des malades sont morts et d’autres continuent de mourir parce que les hôpitaux n’ont pas été approvisionnés en oxygène.

Des scènes absolument terrifiantes et choquantes de parents de malades courant ou vidant un camion d’oxygène circulent sur les réseaux sociaux. C’est une honte pour notre pays. Or, la réponse de notre pétillant ministre de l’Industrie pharmaceutique était la suivante: « Nous n’avons pas de problème d’oxygène, nous en avons en quantité suffisantes mais c’est son transport qui pose problème ».

Et ceci est sensé suffire comme explication au petit peuple que nous sommes. « Ouf, les malades décédés et leurs parents doivent être soulagés, ce n’était qu’un problème de transport!«

Dans n’importe quel pays qui se respecte, le responsable du secteur aurait été forcé à démissionner sur le champ sans préjudice d’éventuelles poursuites judiciaires parce qu’il y a eu morts d’hommes (même si celles-ci sont involontaires).

Chez nous, dans l’Algérie nouvelle, la dilution des responsabilités et les impunités sont toujours de mise. Je remarque que même M. le Président de la République, il n’y a pas longtemps de cela, nous disait que nous avions le meilleur système da santé d’Afrique. Aujourd’hui, il est resté complètement silencieux devant ce drame. Ce qui doit être intolérable pour les dizaines de familles qui ont perdu des proches. Montrer son empathie, parler à ses concitoyens, rassurer et en même temps s’engager à faire toute la lumière sur ce drame auraient été, à mon sens, un geste fort attendu de la part du premier magistrat du pays. Malheureusement, seul un silence assourdissant nous est parvenu jusqu’à ce jour des hauteurs d’El Mouradia.

Pareillement, notre Premier ministre fraîchement intronisé à cette fonction y va de son analyse en disant sur un media lourd, je le cite : « Je demande à notre peuple d’éviter les cas de panique qui sont propagés sur les réseaux sociaux avec la publication de fausses informations et l’exploitation de la détresse des malades et de leurs proches ». Un peu et on nous accuserait de la pénurie d’oxygène. Evidemment qu’il y a des personnes mal intentionnées qui diffusent des fake news et là elles doivent être identifiées et déférées devant la justice.

Par ailleurs, M. le Premier ministre omet sciemment de dire qu’il y a aussi beaucoup de vidéos intenables, choquantes d’émeutes et de parents de malades courant derrière des camions d’oxygène pour prendre leurs contenus à leurs malades agonisants. Et ces vidéos diffusées sur les réseaux sociaux sont, quant à elles, tout à fait réelles et d’actualité.

Comment peut-on demander à un parent de ne pas céder à la panique quand un être cher à lui agonise devant ses yeux faute d’oxygène ? C’est complètement surréaliste !

Non M. le Premier ministre, ce qui s’est passé est inacceptable, indigne de notre pays et ne pas le reconnaître c’est faire mourir ces victimes une deuxième fois.

« Nous n’avons pas d’eau depuis des semaines »

Oui, la pandémie est mondiale. Oui, le virus tue. Oui, ce variant est déroutant. Oui, oui et oui.

Mais mourir par manque d’oxygène alors que celui-ci serait disponible et qu’on n’aurait pas de moyens pour le transporter reste totalement inacceptable. Et les responsabilités de tout un chacun dans ce drame doivent être clairement identifiées et sanctionnées.

Je ne peux m’empêcher de montrer que l’impunité chez nous est devenue une culture et de citer le cas de l’hôpital mère -enfant où j’exerce en tant que Professeur de chirurgie pédiatrique.

Nous n’avons pas d’eau depuis des semaines et ceci nous contraint à arrêter même l’activité des urgences. Oui, je dis bien les urgences ! Et cela sans que le ciel ne tombe là aussi sur la tête d’aucun responsable.

Dans le même registre, nos gouvernants n’apprennent pas les leçons. Nous l’avions écrit en 2020 dans une contribution. Le wali d’Alger, dans un show semblable à une foire aux enchères, vient de décréter que tous les services d’Alger doivent dorénavant prendre en charge les malades atteints du covid-19. Evidemment, sans plus de précisions, sans véritable réflexion, en confondant place et lit d’hospitalisation. Sans nous dire comment faire pour le personnel, comment faire avec toutes les pathologies en dehors du covid-19 et qui attendent depuis des mois.

« Non, on ne fait pas de l’Algérie bashing »

On nous demande d’exécuter sans poser de questions. L’important étant les chiffres et le nombre de places gagnées qu’on va déclarer le soir à la télé.

Pour illustrer la bêtise de cette gestion autoritaire, voici un exemple pratique: en tant que chef de service de chirurgie pédiatrique dois-je dans le service que je dirige, prendre en charge à la fois des malades atteints du covid-19 tout âge confondu et continuer à opérer des enfants que j’hospitalise avec leurs mamans et cela dans la même structure ?

Personne ne m’a ,à ce jour, donné une réponse claire. Et quand je prends mon exemple, je ne fais qu’illustrer ce que vivent mes confrères des autres spécialités.

Ecrites en  juillet 2020, ces interrogations sont toujours d’actualité un an après. En effet, que faire de tous les malades qui ont des pathologies médicales ou chirurgicales lourdes chroniques et dont l’état va sûrement se détériorer faute de prise en charge ? L’histoire se répète et ces questions restent toujours sans réponse.

On nous parle de la vaccination anti-covid, eh bien parlons-en ! Apres un démarrage plus que poussif où il avait fallu que le Président de la République lance un véritable ultimatum aux responsables du secteur. Nous pensions que finalement ça allait démarrer surtout qu’on constatait un engouement chez certains de nos concitoyens pour cet acte de prévention mais la triste réalité des choses nous a vite rattrapé et fait déchanter. Amateurisme, manque d’anticipation, bricolage, absence de stratégie, tous ces termes seraient un doux euphémisme devant ce que vivent les éventuels candidats à la vaccination.

Des personnes âgées fragiles sont obligées de faire des chaines de plusieurs heures debout à partir de 4 heures du matin, sous un soleil de plomb sans être assurées de se faire vacciner faute de quantités insuffisantes de vaccin. Evidemment, de tout cela, ni les medias étatiques, ni nos « spécialistes maison », ni nos gouvernants n’en disent un mot.

D’ailleurs, que fait l’Agence algérienne de sécurité sanitaire installée en grande pompe par le Président de la République et sensée être en première ligne dans cette lutte sans merci contre le covid-19 ?

A part l’idée géniale de laver les rues des grandes villes avec l’eau de mer pour contrer le virus émise par son président, rien qui mérite qu’on s’y intéresse. Encore un organisme budgétivore et inutile.

Non, on ne fait pas de l’Algérie bashing. J’aime mon pays et je n’ai aucune leçon de patriotisme à recevoir de qui que ce soit. Mais pour moi, aimer son pays c’est aussi oser se dire les vérités même celles qui font mal à notre ego collectif.

Nous n’avons pas su construire notre beau pays et nous en portons tous aujourd’hui et à des degrés divers une part de responsabilité.

*Professeur de chirurgie pédiatrique

[email protected]


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