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Le Maghreb à l’épreuve de la guerre en Iran : l’heure des choix stratégiques

Les pays du Maghreb suivent la guerre contre l’Iran. Ils constatent l’effondrement du parapluie militaire américain. Le Maroc doit s’inquiéter plus que les autres.

Le Maghreb à l’épreuve de la guerre en Iran : l’heure des choix stratégiques
Le Maghreb à l’épreuve de la guerre en Iran | ID 3050685 | Des © Wael Hamdan | Dreamstime.com
Karim Kebir
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C’est sans aucun doute parmi les leçons majeures à tirer de la guerre contre l’Iran, qui est à sa quatrième semaine, au-delà de ses conséquences économiques : le parapluie sécuritaire que certains États pensaient assuré par les grandes puissances se révèle largement inopérant.

Confronté à la logique implacable et froide des intérêts stratégiques, il ne résiste pas à l’épreuve des faits. Les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Qatar, la Jordanie, le Koweït et, dans une moindre mesure, l’Arabie saoudite, en ont fait l’amère expérience.

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Non seulement ces pays n’ont pas été protégés par “l’oncle Sam” contre les missiles et les drones iraniens, mais ils se sont retrouvés sommés de sécuriser eux-mêmes les bases américaines installées sur leur sol.

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Pourtant, ces pays ont dépensé des fortunes colossales pour l’achat de l’armement américain et ont investi des milliards de dollars sur le territoire américain pour s’assurer la protection de la première puissance mondiale.

Pour Hasni Abidi, spécialiste du monde arabe et directeur du Cermam (Centre de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, basé à Genève), cet épisode marque un tournant.

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« Un sentiment d’abandon »

« Tous les États du Golfe ont des relations privilégiées avec les Américains. Non seulement le système de sécurité, les systèmes de défense aérienne sont fournis par les Américains, mais aussi des accords de coopération, des accords même de défense. Les États du Golfe abritent des bases militaires, c’est normal, des positions aussi militaires. Malgré cela, chez les pays du Golfe – j’ai constaté en étant présent sur place –, il y a un sentiment d’abandon tout de même parce qu’aujourd’hui, les Américains leur demandent plutôt de protéger leurs bases américaines alors que la sécurité des États du Golfe elle-même est malmenée », observait-il sur Radio Orient.

Ce sentiment d’abandon est non seulement confirmé par Nayef bin Nahar, universitaire et penseur qatari, mais ce dernier va plus loin, en accusant les États-Unis et Israël de viser tout le Moyen-Orient, particulièrement le Golfe, et non seulement l’Iran : « L’objectif de tout cela est de faire d’une pierre deux coups : renverser le régime en Iran et abattre le modèle du Golfe, l’épuiser et le saigner à blanc — le tout en préparation des bouleversements à venir dans la région ».

Les frappes de missiles et de drones visant des infrastructures énergétiques dans la région ont, à ce titre, mis en lumière cette vulnérabilité. Aussi, l’image de richissimes monarchies paisibles, où il fait bon vivre et où le business est florissant, est fortement écornée.

Depuis le Maghreb, cette situation est scrutée avec attention et confine à la réflexion. Car au-delà du Golfe, c’est toute la crédibilité et la solidité du système d’alliances qui est questionnée.

« Une crise majeure vue » du Maghreb

« (Vue du Maghreb) cette guerre est perçue comme une crise majeure, non seulement une crise dans le système international, mais il y a un effacement complet des Organisations des Nations unies », analyse Hasni Abidi.

Ce spécialiste du monde arabe rappelle l’attachement des pays du Maghreb « aux règles internationales« , au « droit international » et au « rôle des Nations Unies« .

« Donc cette guerre illustre finalement l’affaiblissement, la marginalisation des instances internationales. Elle est vue comme une crise parce qu’il y a des conséquences directes sur les pays du Maghreb, sur le plan énergétique, sur le plan sécuritaire. Et troisième point, sur le plan politique, c’est-à-dire qu’il y a – c’est un peu tôt pour le dire – des prémices en quelque sorte des nouvelles reconfigurations, des nouvelles alliances, probablement des axes un peu qui se posent quand on voit les pays du Golfe eux-mêmes s’interrogeant sur la pertinence du parapluie sécuritaire américain. Les pays du Maghreb aussi s’interrogent justement sur les conséquences de cette guerre à moyen terme sur leur position sur le plan international », souligne-t-il.

Selon lui, seule l’alliance américano-israélienne semble aujourd’hui indéfectible, tandis que les autres partenaires apparaissent exposés. « Aujourd’hui, on a l’impression que le seul axe, la seule alliance qui est solide et qui a résisté à toute turbulence, y compris cette dernière guerre en Iran, c’est bien sûr l’axe américano-israélien ».

Dans le même temps, les alternatives supposées à l’hégémonie américaine révèlent leurs propres limites. Ni la Russie, ni la Chine ne sont en mesure-ni réellement disposées-à offrir une protection équivalente.

Engagée dans la guerre en Ukraine, la Russie privilégie ses priorités stratégiques, quitte à abandonner certains alliés, comme elle l’avait fait avec Bachar El Assad qu’elle avait soutenu lors du « printemps arabe ».

Quant à la Chine, son agenda est dominé par la question de Taïwan et la préservation de ses intérêts commerciaux globaux. « Donc la guerre actuelle ne fait que confirmer cette thèse selon laquelle les puissances régionales ou celles que l’on pensait comme des alternatives à l’hégémonie américaine ont aussi leurs calculs, leurs contraintes et elles ne peuvent pas et ne veulent pas assurer la sécurité à d’autres États du Sud au dépens de leurs intérêts », résume Hasni Abidi.

Ce double désengagement, occidental et alternatif, intervient alors que le système international est fortement fragilisé.

L’effacement de l’ONU, incapable de faire respecter le droit international- comme on l’a vu lors du génocide, selon des spécialistes du droit international, perpétré par Israël à Gaza-accentue ce sentiment d’incertitude.

Pour les pays du Maghreb, historiquement attachés au multilatéralisme, le réveil semble brutal. Encore plus pour le Maroc dont la doctrine diplomatique est similaire à celle des monarchies du Golfe.

Face à ce nouvel environnement, une réévaluation stratégique s’impose. L’Algérie, dont la doctrine est fondée sur le non-alignement, puisée notamment dans son héritage révolutionnaire, a déjà amorcé une diversification de ses partenariats. Mais cela ne suffit plus visiblement.

Au Maghreb, le Maroc est le pays le plus vulnérable

« Vous savez, encore une fois, je reviens aux pays du Golfe où j’ai passé une semaine, parce que les pays du Golfe, c’est un excellent exemple : ces pays-là qui ont tout misé sur les États-Unis. Et aujourd’hui, ils se retrouvent dans une situation de difficulté, dans une situation de vulnérabilité (…) », souligne-t-il.

Pour le Maghreb, la question se pose d’une « manière différente« , selon lui.

« C’est vrai que, par exemple, l’Algérie a la Russie comme partenaire stratégique, souligne Hasni Abidi. Son armement est russe. Mais en même temps, l’Algérie constate que même les pays les plus proches des États-Unis, en investissant des milliards aux États-Unis, en achetant à coup de milliards des armes américaines, n’ont pas pu bénéficier de cette protection face à des drones et à des missiles. Donc la pertinence de cette alliance avec les Américains ne résiste pas à l’analyse. Cela ne veut pas dire que les accords avec la Russie ou la Chine offrent une sécurité à l’Algérie ou à un autre pays« , développe Hasni Abidi.

« En revanche, cela va probablement susciter une réflexion dans tous les pays du Maghreb sur la nécessité de trouver une formule où chaque État pense d’abord à ses intérêts pour non seulement diversifier ses relations stratégiques, mais surtout penser à une protection nationale », complète-t-il.

Cette nécessité dépasse le seul cas algérien. L’ensemble du Maghreb est concerné. La dépendance énergétique pour le Maroc et la Tunisie, les vulnérabilités commerciales et les enjeux sécuritaires obligent à repenser les priorités.

L’Algérie, dépendante des importations de certains produits stratégiques comme les céréales, et des routes maritimes, doit composer avec des coûts logistiques en hausse et une insécurité accrue des échanges.

Surendetté et très dépendant des États-Unis et d’Israël, le Maroc, engagé dans des projets structurants en perspective de la Coupe du monde, doit intégrer des exigences sécuritaires et budgétaires croissantes.

La Tunisie, liée à l’Europe et aux institutions financières internationales, « subit également les répercussions d’un contexte international bouleversé ». « Cette guerre redistribue les cartes ; elle va finalement hiérarchiser un peu les priorités. L’Europe a désormais d’autres préoccupations que l’Afrique du Nord : elle doit s’occuper de l’Ukraine, mais aussi de ses propres enjeux énergétiques. C’est donc un défi supplémentaire pour les pays du Maghreb », estime Hasni Abidi.

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