search-form-close
Le tifo, des stades à la politique

Le tifo, des stades à la politique

Le mouvement populaire a emprunté au football ce qu’il a de plus artistique : le tifo. En la matière, c’est la ville de Bordj Bou Arréridj qui épingle un autre petit record. Chaque vendredi, une longue banderole est étalée le long de la façade principale du « Palais du peuple », cette carcasse de chantier baptisée ainsi depuis le début du mouvement populaire à cause du nombre impressionnant de manifestants qui s’entassent sur ses balcons encore sans balustrades pour dominer la place où se déroule le rassemblement hebdomadaire.

Depuis le 22 février, la ville de Bordj, à 250 kilomètres à l’est d’Alger, dans les Hauts-Plateaux algériens, n’est plus que la capitale des Bibans et de l’électronique. Elle est aussi celle du Hirak. Peut-être exagéré au vu de l’ampleur des marches qui ont lieu à Alger, mais le titre n’est pas totalement usurpé puisque celles qui se déroulent à Bordj sont aussi impressionnantes, tant par le nombre de manifestants que par leur ingéniosité.


Le tifo de Bordj, de forme rectangulaire, mesure approximativement quinze sur quatre ou cinq mètres. Une devise est portée en haut en arabe et en anglais, jamais en français. Elle change chaque vendredi. « La justice est base de toute gouvernance », « nation, sagesse, avenir »…

Les habitants de M’sila, pas loin de Bordj, ont fait mieux, pas pour un tifo, mais pour un drapeau. Celui qu’ils ont étalé le 3 mai mesure 300 mètres de long.


Tifo contre le roi saoudien

Apanage des supporters de football depuis quelques années, le tifo a débordé les stades pour investir l’arène politique à la faveur du déclenchement du mouvement populaire pour le changement. A vrai dire, ce qu’on voit chaque vendredi à la place Audin à Alger, à Bordj Bou Arréridj ou ailleurs – de nombreuses wilayas se sont mises au tifo-, ce n’est pas le tifo proprement dit, mais sa forme la plus élémentaire, celle que les ultras des clubs sportifs appellent la « bâche ».

Le tifo, mot italien dérivé de tifosi, supporters, lui-même dérivé de tifare, fanatisme ou enthousiasme, est en fait une animation visuelle collective exécutée par les supporters dans les gradins, généralement avant le début d’une rencontre, à l’aide de différents matériaux (fanions, ballons de baudruche, voiles, banderoles…). Il reste que football et politique ne se sont jamais aussi bien mariés que dans cette Algérie révolutionnaire.

Les pionniers en la matière en Algérie sont les supporters des deux plus grands clubs de la capitale, le Mouloudia et l’USMA. Le traditionnel match entre les deux équipes, dit le derby algérois, est l’occasion pour leurs galeries respectives de rivaliser d’ingéniosité pour exécuter des fresques qui émerveillent au-delà des frontières du pays.

Le premier tifo politique pour ainsi dire des supporters algériens a été déployé en décembre 2017 par les supporters de l’équipe de football de Aïn M’lila. Sous les portraits jumelés du président Donald Trump et du roi d’Arabie saoudite, il était écrit : deux revers d’une même médaille. Suffisant pour déclencher un mini-incident diplomatique entre les deux pays, vite étouffé par les excuses publiques présentées par le Premier ministre Ahmed Ouyahia.

L’opium des peuples ne fait plus d’effet

Mais l’utilisation des tribunes des stades pour exprimer des messages politiques remonte à bien loin. L’épisode le plus connu est celui des supporters de la JSK qui ont fait entendre le fond de leur pensée au président Boumediene venu assister à la finale de la Coupe d’Algérie 1977 entre le club de la Kabylie et celui de Hussein-Dey.

C’était la première fois, dit-on, que Boumediene s’est fait malmener et huer par la foule depuis le coup d’Etat de 1965. Depuis, la galerie de la JSK s’est imposée comme la plus politisée du pays, scandant dans les tribunes des slogans en faveur de la reconnaissance de l’identité amazighe ou vilipendant le pouvoir en place.

Plus tard, cet « éveil » atteindra les supporters d’autres clubs. Ceux de l’USMA avaient déjà dénoncé en 1997 la fraude électorale en chantant : « On vote RCD, on nous sort RND ». Dans les mois qui ont précédé le mouvement du 22 février, la rivalité entre les deux galeries algéroises a donné naissance à deux chefs-d’œuvre en matière de chanson contestataire : Souk Ellil (le marché de la nuit) est merveilleusement repris par les fans du Mouloudia tandis que ceux de l’USMA entonnent un tube plus expressif : makach erraïs, kayen tesouira (il n’y a pas de président, il y a un cadre).

Paradoxalement, ce sont les supporters d’un club dirigé par un des plus proches fidèles du président Bouteflika qui ont été les premiers à dénoncer la mascarade du cinquième mandat. Ali Haddad, homme d’affaires connu pour sa proximité avec le cercle présidentiel, a racheté le club algérois en 2010, bien sûr pas pour en faire une tribune de contestation du pouvoir.

Depuis au moins deux décennies, le régime algérien, comme tout régime autocratique qui tient à sa survie, a tout misé sur le football pour éviter les tensions sociales et politiques. En 2009, Bouteflika avait mobilisé tous les moyens de l’Etat algérien pour envoyer des contingents de supporters à Khartoum où l’équipe nationale affrontait celle de l’Egypte. Après la défaite de cette dernière, Hosni Moubarak a réuni un conseil de guerre. L’enjeu, disent les connaisseurs du fonctionnement des dictatures du tiers-monde, n’était pas tant une place en Coupe du monde que le devenir même des régimes en place. C’était « malheur au vaincu » et la suite on la connait.

Ce sport n’a jamais mérité son attribut d’opium des peuples que dans cette Algérie de Bouteflika. Mais le mouvement populaire du 22 février va tout changer. Le 14 mars, à la veille du 4e vendredi de contestation, les supporters des deux clubs algérois ont décidé contre toute attente de boycotter le derby MCA-USMA en signe de solidarité avec le mouvement populaire.

Le mot d’ordre partagé sur les réseaux sociaux est magnifique : on ne fait pas la fête quand sa mère est malade. Ils se sont donné rendez-vous le lendemain pour marcher ensemble dans les rues d’Alger. L’opium ne semble plus faire son effet.

  • Ailleurs sur le Web

  • Les derniers articles

close