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Les bienfaits de l’Algérie à la France : quand l’histoire repasse les plats

Depuis le Moyen Age, l’Algérie n’a pas cessé d’apporter des bienfaits à la France, détaille l’historien et anthropologue Ali Farid Belkadi dans cette tribune.

Les bienfaits de l’Algérie à la France : quand l’histoire repasse les plats
Les bienfaits de l’Algérie à la France depuis le Moyen Age. / Par Faith / Adobe stock
Ali Farid Belkadi
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Dans cette tribune adressée à TSA, Ali Farid Belkadi détaille les apports de l’Algérie à la France depuis bien avant 1830. Du Moyen Age jusqu’à aujourd’hui en passant par colonisation, il explique que l’Algérie a donné et continue de donner à la France : matières premières, produits agricoles, médecins, ingénieurs, écrivains…

Une richesse humaine et culturelle

L’histoire longue entre la France et l’Algérie est un champ magnétique où circulent, souvent malgré les violences, des transferts humains, intellectuels et culturels. Ce que l’Algérie a apporté à la France dépasse largement les récits convenables que l’on aime parfois répéter. Il s’agit d’un apport massif, continu, structurant, inscrit dans le temps long, depuis bien avant 1830, et surtout après.

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La présence continue de savants, de lettrés, d’artisans, de commerçants et de voyageurs venus du Maghreb central, nom médiéval de l’Algérie,  a nourri les ports méditerranéens français dès le Moyen Âge.

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Marseille, port tourné vers l’Orient, a vu transiter des manuscrits, des plantes médicinales, des techniques agricoles et des objets d’art que les marchands d’Ifriqiya, d’Alger et de Béjaïa diffusaient dans les circuits européens.

Le rôle de Béjaïa dans la circulation savante du XII siècle, qui permit par exemple l’introduction du zéro et de l’algèbre dans les écoles méridionales via Fibonacci, appartient à cette histoire ancienne des connexions intellectuelles.

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Un apport humain massif au XX siècle

Au XX siècle, les bienfaits humains fournis par l’Algérie à la France sont aussi considérables qu’indéniables. La France a puisé dans la population algérienne – colonisée et juridiquement subalterne – des forces vives décisives lors des deux guerres mondiales.

Près de 173.000 Algériens ont été engagés dans la Première Guerre mondiale, dont des dizaines de milliers ne sont jamais revenus. En 1939-1945, de nouvelles cohortes furent mobilisées ou enrôlées dans les bataillons nord-africains, présents sur tous les fronts européens. L’effort humain fourni par ces hommes a contribué à la survie même de la France libre en 1940-1942.

Cette contribution militaire s’est doublée d’un apport économique considérable. Pendant les Trente Glorieuses, une fraction immense du labeur algérien a contribué à la reconstruction de la France métropolitaine.

Les ouvriers venus du Maghreb central ont bâti routes, ponts, réseaux ferroviaires, cités ouvrières, usines, chantiers navals, barrages hydrauliques. Ils furent la main-d’œuvre invisible mais décisive dans l’industrialisation française d’après-guerre.

Une dynamique culturelle et intellectuelle

L’Algérie a aussi offert à la France un espace de formation, parfois involontaire, pour une part de ses élites intellectuelles. L’École d’Alger, la production littéraire et philosophique d’auteurs ayant grandi ou séjourné en Algérie, ont façonné des pans entiers de la pensée française contemporaine, dont le domaine scientifique d’Adrien Berbrugger à Stéphane Gsell et Gabriel Camps.

La présence algérienne en France a introduit de nouvelles grilles de lecture, une révision des rapports coloniaux, un élargissement des horizons littéraires et anthropologiques. 

Des chercheurs d’origine algérienne ont renouvelé l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la linguistique et la médecine française.

Les arts et les traditions musicales, culinaires et artisanales introduites par les migrations algériennes ont profondément modifié les usages urbains, la gastronomie, la scène culturelle française. Ce patrimoine immatériel, né de circulations parfois contraintes, fait désormais partie de la texture même de la société.

L’espace énergétique et économique

Pendant toute la période coloniale, l’Algérie a fourni terres agricoles, céréales, matière première, minerais, et plus tard énergie. Les transferts de richesses se sont effectués massivement vers la France et ont soutenu, dans la durée, le développement de secteurs économiques entiers. L’Algérie a offert un débouché commercial, une manne foncière, un espace stratégique et un réservoir de ressources sans équivalent dans l’empire.

Après 1962, les accords énergétiques et commerciaux ont contribué à la sécurité énergétique française. Le gaz algérien, en particulier, a joué un rôle stabilisateur dans la diversification énergétique de la France durant les décennies 1970-2000.

Une contribution morale et historique

Enfin, l’Algérie a offert à la France un miroir. Non un miroir complaisant, mais un miroir critique, qui oblige la nation française à interroger ses récits, ses certitudes, et ces zones où la France ne regarde jamais, qui demeure volontairement inaperçu dans le débat public français lorsqu’il s’agit de l’Algérie et de sa présence humaine, intellectuelle et professionnelle en France. Ces domaines ne sont pas des oublis accidentels ; ils relèvent d’un refoulement collectif.

L’Algérie a, par sa résistance, contribué à faire tomber les illusions impériales françaises et à ouvrir la voie vers une redéfinition nécessaire des rapports entre peuples. La guerre de libération algérienne a servi de modèle à de nombreuses luttes anticoloniales. L’indépendance algérienne a, en creux, libéré la France d’un fardeau colonial qui la déchirait et paralysait son avenir.

Les bienfaits de l’Algérie à la France ne sauraient être réduits à un catalogue. Ils sont tissés dans la longue durée d’une relation asymétrique, violente. Ils relèvent du patrimoine humain, des savoirs, de l’économie, des arts, de la critique morale. Ils ne sauraient être oubliés lorsque certains s’acharnent à ne voir dans l’Algérie qu’un fardeau ou une altérité menaçante.

Le legs algérien est une partie constitutive de l’histoire française. L’ignorer, c’est renoncer à comprendre l’une des matrices profondes de la France contemporaine.

Apports de l’Algérie à la France – Citations d’experts, données vérifiables, éclairage historique

Selon les chiffres officiels publiés par le Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM), la France compte actuellement environ 15.000 médecins titulaires d’un diplôme obtenu en Algérie, en exercice sur le territoire français. C’est l’un des contingents étrangers les plus importants, tous continents confondus. Ces médecins représentent aujourd’hui une fraction décisive du fonctionnement du système hospitalier et des déserts médicaux.

Le rapport du CNOM (Atlas de la démographie médicale)  le confirme : « Les praticiens diplômés d’Algérie constituent l’un des premiers ensembles de médecins diplômés hors Union européenne exerçant en France. » (Atlas CNOM, édition annuelle).

Ces médecins soutiennent les services d’urgence, les hôpitaux publics, la psychiatrie, la gériatrie, la médecine générale rurale et périphérique. Sans eux, une partie du système de santé français serait à l’arrêt.

Exemples d’analyses d’experts

Le démographe de la santé Patrick Guérin observe :
« Les médecins venus du Maghreb central, en particulier d’Algérie, assurent aujourd’hui la continuité de soins dans les régions où les médecins formés en France se font rares. Leur rôle est vital dans la démographie médicale française. »

Le chercheur Claude Le Pen, Economiste de la santé,  souligne : « Sans les praticiens étrangers, et notamment algériens, le fonctionnement des hôpitaux publics serait gravement compromis. La France importe ce qu’elle n’a pas voulu former ». Comprendre :  ce qu’elle n’a pas voulu former hier, durant la colonisation de l’Algérie »

Pour le sociologue Michel Pialoux : « L’Algérie est devenue un pilier invisible du système médical français. »

Quelques données structurantes

– Plus de 1 médecin sur 10 dans certains départements ruraux est diplômé d’Algérie.

– Dans les services d’urgence de Seine-Saint-Denis, de Lyon, de Marseille ou de Lille, près de 30 % des effectifs peuvent être d’origine algérienne ou maghrébine.

– Selon les chiffres de la DREES, 27 % des médecins étrangers hors UE exerçant en France sont diplômés d’Algérie.

– En psychiatrie publique, certains hôpitaux dépassent 45 % de médecins diplômés en Algérie.

Une présence ancienne et continue

Dès les années 1960, la France a bénéficié d’une arrivée progressive de médecins algériens. Le professeur Philippe Joutard, spécialiste des circulations postcoloniales, écrivait : « En matière de santé publique, l’Algérie a donné beaucoup plus à la France que l’inverse. Les flux de médecins ne sont pas des accidents ; ils prolongent une histoire commune d’institutions, de formations et d’échanges interrompus en 1962 mais jamais totalement rompus. »

Un apport humain cumulatif : la guerre, la reconstruction, la médecine

Ces chiffres s’ajoutent à une histoire longue où l’Algérie a fourni à la France – souvent au prix du sang – des contributions décisives.

173.000 Algériens mobilisés durant la Première Guerre mondiale.
134.000 Algériens engagés dans l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale.

Des dizaines de milliers de travailleurs algériens dans la reconstruction (1945–1975).

– Et aujourd’hui : 15.000 médecins algériens, plus 45.000 infirmiers, aides-soignants, techniciens et paramédicaux d’origine algérienne, selon les données croisées de la DREES et des ARS.

L’historien Benjamin Stora lui-même, souvent critiqué pour son approche différée de la colonisation, admet néanmoins :

« L’Algérie a été un réservoir de forces pour la France. Forces militaires, forces de travail, forces intellectuelles. »

Une contribution économique discrète mais massive

L’économiste Thierry Pech note : « Le travail des immigrés algériens représente plusieurs points de PIB cumulés sur cinquante ans. C’est énorme, la France a bâti son État-providence en partie grâce à cette main-d’œuvre. »

Une étude de France Stratégie (2019) conclut que la contribution nette des immigrés aux finances publiques est positive, et que les Algériens, par leur ancienneté et leur forte insertion professionnelle, figurent parmi les contributeurs les plus importants, particulièrement dans les métiers pénibles ou sous-dotés.

Un dernier mot, sans emphase

Dans un pays où l’on débat souvent des coûts, rarement des apports, les chiffres rappellent une évidence : la France contemporaine ne fonctionnerait pas sans la présence algérienne.

Les 15.000 médecins diplômés en Algérie ne sont que la partie la plus visible d’un échange historique où l’Algérie, longtemps dominée, a pourtant constamment nourri la France – en travailleurs, en soldats, en intellectuels, en artistes, en soignants. La France en tire encore aujourd’hui un bénéfice considérable.

Une atmosphère délétère nourrie par les fabricants de peurs

Il se dégage depuis plusieurs années, sur certaines chaînes de télévision généralistes ou dites « d’opinion », une atmosphère de suspicion xénophobe soigneusement entretenue par des polémistes – toujours les mêmes- en perte de souffle, dont la rhétorique repose sur un mécanisme aussi ancien que grossier : désigner l’Algérien comme figure expiatoire de tous les dérèglements sociaux en France.

Cette mécanique de la stigmatisation fonctionne par insinuation continue, répétée, 24 heures sur 24, saturant l’espace public d’un discours sordide qui prétend analyser alors qu’il ne fait qu’accuser, imputer, incriminer.

La fabrique du soupçon

Le procédé est simple. Il consiste à amalgamer faits divers, anxiétés sociales et interrogations identitaires pour produire une narration pseudo-politique où l’Algérien devient la variable d’ajustement de la colère nationale.

Le migrant, le Franco-algérien ou l’Algérien résidant en France sont convoqués comme personnages commodes d’une dramaturgie anxiogène. À défaut d’arguments, on mise sur la répétition. À défaut de nuance, on privilégie la déclamation.

Les marchands et autres fournisseurs de haine au crépuscule de leur influence

Ces animateurs, éditorialistes ou chroniqueurs qui s’époumonent chaque jour, chaque soir, relèvent moins de l’analyse que du commerce de la peur.

Leur registre est celui de l’usure intellectuelle : mêmes slogans, mêmes anathèmes, mêmes obsessions. Ils ne cherchent ni la solution ni la compréhension, mais l’entretien d’une tension permanente dont dépend leur existence médiatique grassement rémunérée. Ce sont des promoteurs de vacarme, non des producteurs d’intelligence ni de raisonnement.

Un imaginaire colonial recyclé

Leur discours, sous des apparences « nouvelles », recycle un vieux fonds de représentations coloniales où l’Algérien est décrit comme rétif, ingouvernable, menaçant.

Ce stéréotype, forgé au XIX siècle, sert aujourd’hui de matrice aux nouvelles xénophobies télévisuelles : on n’accuse plus un peuple en tant que tel, on parle « d’insécurité », « d’ensauvagement », « d’incompatibilité culturelle », autant de codes pour dire ce que l’on ne veut plus assumer explicitement.

Un paradoxe que l’histoire nie

Ironie de l’histoire : cette atmosphère hostile est entretenue alors que l’Algérie, par sa main-d’œuvre, ses médecins, ses chercheurs, ses ingénieurs, continue de contribuer de manière décisive au fonctionnement quotidien de la France.

Elle offre ce que les polémistes ignorent ou refusent de voir : un apport humain, historique et économique colossal. La réalité contredit frontalement la narration haineuse, mais cette contradiction ne semble guère troubler ceux qui vivent de l’amnésie.

Une conclusion sans ornements

Ainsi se déploie, soir après soir, une mise en scène du soupçon. Elle ne dit rien du réel, sinon l’épuisement intellectuel de ceux qui l’animent. Elle révèle surtout ce que ces discours cherchent à masquer : l’Algérien n’est pas la cause des fractures françaises. Il en est, trop souvent, le bouc émissaire commode.

Un  renversement historique

L’idée selon laquelle la présence algérienne actuelle en France ne serait qu’un « retour de manivelle » de l’ancienne présence française en Algérie, relève d’une grille de lecture pertinente.

Elle saisit quelque chose d’essentiel dans la logique des dynamiques historiques : une relation coloniale finit toujours par revenir, métamorphosée, au cœur même de la puissance qui l’a initiée.

Le déplacement du centre de gravité

L’expansion coloniale française en Algérie a provoqué un renversement démographique dont les effets se font sentir un siècle plus tard.

La France, après avoir imposé son administration, sa langue, ses structures économiques et ses flux migratoires vers l’Algérie, voit désormais ces flux circuler en sens inverse. Ce n’est ni une vengeance historique ni une loi morale. C’est la conséquence mécanique d’un siècle et demi d’intégration forcée des destins.

Une loi de la matière appliquée à l’histoire

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », écrivait Lavoisier pour décrire les équilibres profonds de la matière.

Cette maxime, arrachée à la chimie du XVIII siècle, s’applique avec une précision presque ironique aux trajectoires historiques entre la France et l’Algérie.

Ce qui fut domination devient circulation. Ce qui fut extraction devient dépendance. Ce qui fut unilatéral devient bilatéral. Les flux se recomposent, jamais dans le vide, toujours dans la continuité des forces accumulées.

La colonisation avait prétendu figer le rapport entre les deux peuples dans une hiérarchie administrative et raciale. Un siècle plus tard, ce rapport s’est transformé en interdépendance démographique, intellectuelle, médicale.

Lavoisier écrirait aujourd’hui que dans l’histoire comme dans la matière, les relations s’altèrent, se renversent, se recomposent. Rien ne disparaît : les effets du passé se redistribuent dans le présent.

La France récolte, sous d’autres formes, les trajectoires qu’elle a elle-même déclenchées. Rien ne s’évapore : ni les violences, ni les compétences, ni les circulations humaines. Tout se transforme, selon une alchimie historique qui ne pardonne ni l’amnésie ni la simplification.

La mobilité comme héritage imposé

La colonisation a créé un déséquilibre durable dans les structures sociales, économiques et territoriales. Les Algériens ont été soumis à une économie d’extraction qui a appauvri les campagnes, déplacé les populations, détruit des horizons d’emploi et comprimé les savoir-faire locaux.

De là découle, après l’indépendance, une mobilité structurée par l’histoire coloniale elle-même. Les routes migratoires d’aujourd’hui sont la projection prolongée des routes administrées d’hier.

L’ironie de l’histoire

D’un point de vue strictement analytique, la France n’est pas « peuplée » par les Algériens : elle est habitée par une population issue d’une ancienne colonie à laquelle elle a imposé, durant 132 ans, un système politique, juridique et économique la reliant intimement à elle. L’ironie, si ironie il y a, réside dans ce simple fait : ce que la France a voulu unilatéral est devenu bilatéral.

La relation de domination s’est transformée en relation de dépendance. La France, qui a longtemps exploité ressources et hommes en Algérie, dépend aujourd’hui de milliers de médecins, ingénieurs, techniciens et travailleurs algériens.

Ce n’est pas un « retour de manivelle » moraliste ; c’est un rééquilibrage structurel de deux histoires enchevêtrées.

La démographie comme mémoire involontaire

Chaque fois que se lève un discours alarmiste sur la « présence algérienne » en France, il ignore que cette présence est l’héritage direct, profondément rationnel, des dispositifs coloniaux. La colonisation a créé les conditions de son propre retour différé. Elle a généré une familiarité forcée, des circulations linguistiques, des liens administratifs et une interdépendance économique qui se perpétuent sous d’autres formes.

Être moqueur reviendrait à dire : la France a semé en Algérie des déplacements de population, des dépendances juridiques, des asymétries économiques ; elle récolte aujourd’hui la matérialisation démographique de ce passé, qu’elle feint d’oublier.

Non par justice immanente, mais par simple logique historique. L’histoire retourne à sa source comme le fleuve vers la mer.

*Historien/Anthropologue

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