Débats et Contributions

Lettre à Abdelkader Bensalah, président de l’Etat

Tribune. Un dialogue pour l’abolition des privilèges et l’égalité citoyenne.

C’est une bien curieuse démarche, à laquelle nous contraint la situation particulière du pays, que celle de s’adresser à l’une des personnalités les plus impopulaires du moment.

Même protégé du bruit extérieur par les cénacles fermés dans lesquels s’est, depuis toujours, complu le personnel du Pouvoir auquel vous appartenez, vous n’êtes pas sans savoir que chaque vendredi, dans toutes les régions du pays, s’expriment  de formidables manifestations populaires qui réclament incessamment votre départ et celui du gouvernement.

Vous écrire ne m’avait, jusqu’ici, jamais traversé l’esprit, pas même  en 1997, quand vous aviez profité de votre position de Président du Parlement pour déclarer que l’attribution du Prix Sakharov du Parlement Européen pour la Liberté de l’Esprit à Salima Ghezali était une agression envers l’Algérie.

Dans la pure tradition des systèmes autoritaires vous aviez usé de la technique haïssable de l’inversion accusatoire pour prétendre que votre démarche visait à défendre l’Algérie et la mienne à tourmenter mon pays.

J’avais eu l’honneur de faire, à l’école de grandes figures patriotiques, l’apprentissage militant de l’humilité face à l’arrogance du Pouvoir. Et aussi appris de Hocine Aït Ahmed, de Abdelhamid Mehri et d’autres  figures d’envergure, qu’aucune illégitimité politique n’empêche un militant d’aller vers le dialogue quand il s’agit de relever le défi  de construire une alternative aux dérives sanglantes auxquelles nous avait soumis un « système pourri »  truffé « de traîtres, criminels et mercenaires».

Forte de l’enseignement de ces grandes figures, j’avais porté le discours dialoguiste jusque devant le Parlement Européen auquel il n’était demandé que d’encourager les autorités nationales à ouvrir un dialogue avec l’opposition.

Ces grandes figures, qui nous manquent si cruellement aujourd’hui, n’avaient cessé de  demander que des gages d’ouverture d’un dialogue sérieux soient publiquement donnés par une partie institutionnelle irrécusable, celle dont le peuple réclame aujourd’hui l’accompagnement. En l’occurrence l’ANP.

Le Pouvoir leur avait répondu, parfois par votre propre bouche, tantôt que leur offre était « rejetée globalement et dans le détail », et tantôt par une folklorisation insultante de la notion de dialogue politique.

De votre côté vous disposiez à l’époque, et d’une certaine manière aujourd’hui encore, de la force de frappe d’une cohorte de plumes, ouvertement au service du Pouvoir ou adoubées comme Club d’Opposition Premium par les fameuses « forces anticonstitutionnelles », qui ont, des années durant, usé et abusé qui de l’insulte, qui de la diffamation, qui du propos malveillant pour traîner dans la boue quiconque avançait l’idée de « dialogue sérieux»

Malgré ce que le régime auquel vous appartenez nous a, durant des décennies, infligé, il me semble que tomber dans le piège d’exiger un  dialogue direct avec l’ANP, au nom de votre  disqualification  politique, ne peut servir ni le pays, ni la construction  démocratique, nécessairement complexe et truffée d’obstacles, ni l’instauration de nouvelles pratiques politiques pour l’Algérie de demain.

Alors, aujourd’hui, je prends acte de la proposition d’ouverture d’un « dialogue sérieux » émise par le chef d’état-major, dont l’Institution militaire serait la garante, pour m’adresser à vous en tant que représentant de l’institution présidentielle, comme prévu par la loi dans cette conjoncture particulière, et  relever quelques points à clarifier dans les discours de ces dernières semaines.

–         Il n’est pas juste de dire qu’il n’y a pas eu de proposition politique de sortie de crise qui respecte le cadre constitutionnel. Il y a eu des propositions de dialogue constructives, dont certaines de haute facture, antérieures aux discours du chef d’état-major, et elles devront être prises en compte car elles relèvent, pour nombre d’entre elles, de cet esprit d’initiative citoyenne que la dictature a toujours traité par le déni, la répression ou le mépris.

–        Changer d’attitude à l’égard de l’initiative citoyenne fait partie de l’amorce du changement de paradigme que nécessite la construction d’un espace public progressivement débarrassé des scories les plus nocives des pratiques et de l’esprit du système.

–        La référence aux années 90 dans les discours du chef d’état-major, qui se veut pédagogique, doit inclure, pour l’être vraiment, le fait que des hommes politiques comme Abdelhamid Mehri, Hocine Ait Ahmed et quelques autres  ont fait prévaloir l’intérêt supérieur de l’Algérie quand certains généraux entraînaient le pays sur la pente de la violence.

–        Historiquement, dans l’option du  traitement de la crise par le dialogue, comme pour la construction démocratique des institutions, la primauté revient au politique sur le militaire.

–        S’il ne fait aucun doute que l’ensemble du pays doit se féliciter que l’ANP ait mis à profit ces dernières années pour se renforcer en formation, structuration et potentialités, aucun militant  sincère ne peut, a contrario, accepter que soit mise à profit l’extrême débilisation de la scène publique induite par les « années Bouteflika » et par l’action de la police politique pour imposer une inféodation du politique au militaire.

–        Par ailleurs, il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que les mesures prises jusqu’ici, avec l’arrestation des ailes « financières » et « politico-policières et de renseignement » du clan dominant, l’ont été dans une logique de « containment d’urgence » pour réduire l’intensité des actions nuisibles du « Gang » que dénonce  avec force le peuple à travers le Hirak.

–        Il reste encore les ailes bureaucratiques, médiatiques et politiques, du « Gang » et les autres coteries criminelles, dont la neutralisation exige la collaboration de toutes les forces saines du pays.

–        C’est seulement par la neutralisation des « intrants de la corruption » dans la formation  du système partisan à travers la fraude électorale, les pratiques de basse police, les financements illégaux et l’appropriation abusive des symboles historiques, culturels et religieux que pourra se construire un système de représentation politique crédible.

–        C’est un vaste chantier dont l’ampleur ne doit pas, pour autant, servir d’alibi pour privilégier les voies de la cooptation qui ne fera que reporter indéfiniment la souveraineté populaire que le peuple réclame de toutes ses forces.

–        C’est sur ces questions de souveraineté populaire effective que doit en priorité porter le dialogue, et sur les conditions à réunir pour juguler les possibilités de renouvellement de la prééminence d’un clan, ou de plusieurs, sur les lois et sur la représentation politique du pays.

–        « L’abolition des privilèges » a été historiquement  proclamée par la Révolution française le 4 Août 1789 mais on peut la retrouver inscrite dans l’esprit même des principes islamiques et berbères qui ont inspiré l’Appel du 1er novembre et la Plate-forme de la Soummam, sans que pour autant ces principes ne se retrouvent aujourd’hui formulés en critères nets de sélection des élites alliant compétence et représentativité.

–        C’est d’ailleurs l’une des nombreuses techniques d’empêchement du politique utilisées par les dictatures que de saturer l’espace public de propositions, aussi farfelues que les candidatures grotesques, qui ont dénaturé jusqu’au sérieux des institutions.

La construction politique d’un espace public digne et cohérent suppose une ingénierie rigoureuse et de longue haleine pour réduire la proportion des clowns, charlatans et autres philistins que les spins doctors mettent sur la trajectoire  de la construction de la légitimité institutionnelle.

–         La désinstitutionnalisation du politique est l’une des pratiques favorites des tenants de l’inégalité des citoyens  devant des lois, non écrites, mais bien ancrées dans les mœurs du régime.

–        Pour cela, les informations sur les réseaux constitués par le « Gang » évoquées par le chef d’état-major devraient être portées à la connaissance de tous  pour assainir une scène publique  dévoyée de ses missions de représentation et de dialogue constructif par des majorités factices et des influences toxiques.

–        Plutôt que de garder les dossiers dans les tiroirs, le chef d’état-major doit les rendre publics pour ne pas être suspecté d’utiliser à son profit ce personnel sans scrupule ni principes habitué à « changer de crèmerie » pour être toujours au service des donneurs d’ordre.

–        Le peuple a fait tomber le mur de la peur, c’est à lui que doit revenir, par les urnes, le droit de construire les citadelles de l’Etat de Droit.

–        Aux institutions régaliennes de l’Etat, qui disposent de toute l’information disponible, de décliner les critères sur la base desquels elles envisagent de sélectionner les « parties concernées » par le dialogue, et au reste de l’opinion, des structures, forces et personnalités nationales intéressées par une sortie concertée et ordonnée de la crise,  de juger du sérieux de l’entreprise à l’aune du sérieux des critères retenus.

–        Après, le dialogue pourra commencer sous les auspices des conditions qui auront présidé à sa préparation. Pour le meilleur ou pour le pire.


*Journaliste, militante politique

Important – Les tribunes publiées sur TSA ont pour but de permettre aux lecteurs de participer au débat. Elles ne reflètent pas la position de la rédaction de notre média.

Les plus lus