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Lettre ouverte au Pape avant sa venue à Hippone et à Tagaste

« Augustin revient d’abord à l’Algérie par le sol, par l’histoire, par la continuité des lieux. Le nier serait prolonger, sous des formes savantes et policées, une vieille opération de dessaisissement. »

Lettre ouverte au Pape avant sa venue à Hippone et à Tagaste
Lettre ouverte au Pape Léon XIV avant sa venue à Hippone et à Tagaste (Algérie) | ID 393659465 © Marco Iacobucci | Dreamstime.com
Ali Farid Belkadi
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TRIBUNE. Sainteté le Pape Léon XIV, votre venue à Hippone et à Tagaste ne devrait pas être un simple déplacement pastoral, encore moins une séquence de protocole destinée à célébrer un grand nom abstrait, séparé de la terre qui l’a vu naître. Elle devrait être un acte de vérité.

Car saint Augustin, si haut qu’il se dresse dans l’histoire universelle du christianisme, n’appartient pas d’abord aux abstractions qui l’ont recouvert. Il appartient à une géographie, à une mémoire, à une profondeur historique concrète.

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Il est né à Tagaste. Il a exercé son épiscopat à Hippone. Il a pensé depuis l’Afrique du Nord. Il a écrit depuis cette terre. Il a vécu dans ce monde africain que tant de récits ultérieurs ont exploité comme réservoir de prestige spirituel, avant d’en éloigner les héritiers.

Il ne s’agit pas ici d’une querelle de préséance ni d’une appropriation de circonstance. Il s’agit d’un rétablissement. Augustin revient d’abord à l’Algérie par le sol, par l’histoire, par la continuité des lieux. Le nier serait prolonger, sous des formes savantes et policées, une vieille opération de dessaisissement.

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L’Afrique fournit les hommes, les sanctuaires, les textes, les génies ; puis d’autres centres recueillent, codifient, interprètent et finissent par parler comme dépositaires naturels de ce qui n’est pourtant né ni chez eux ni d’eux. Voilà le mécanisme. Il a longtemps fonctionné contre la vérité des terres du sud. Il serait temps qu’il cesse.

Augustin restitué à sa source

On a beaucoup dit d’Augustin qu’il fut Père de l’Église, philosophe, théologien de la grâce, penseur du temps, analyste du désir, docteur de la Cité de Dieu. Tout cela est exact. Mais on l’a si souvent élevé qu’on a fini par le décoller.

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Plus sa gloire devenait universelle, plus son lieu semblait devoir s’effacer. Comme s’il fallait, pour entrer dans le patrimoine du monde, cesser d’appartenir à sa terre.

Comme si l’universel ne pouvait être atteint qu’au prix d’une extraction. Cette habitude n’est ni neutre ni innocente. Elle relève d’une vieille grammaire impériale.

Les périphéries sont admises à produire des grandeurs, à condition que ces grandeurs changent ensuite de tutelle symbolique.

Henri-Irénée Marrou, l’un des grands noms des études augustiniennes au XXe siècle, formulait cette annexion avec une franchise presque candide. Après avoir rappelé qu’Augustin était « un Romain d’Afrique », il concluait que « toute sa formation, toute son activité ont fait de lui un des nôtres, un Européen d’Occident ».

La formule est éclairante. Elle dit en peu de mots toute une logique de captation : l’Afrique est admise comme lieu de naissance, mais l’Occident se réserve le droit de prononcer l’appartenance véritable.

L’origine est tolérée, puis absorbée. Le sol natal est reconnu, mais la souveraineté symbolique est déplacée. C’est précisément contre cette vieille mécanique qu’il faut aujourd’hui rétablir les choses. Qu’Augustin soit entré dans le patrimoine universel de la pensée chrétienne ne l’arrache nullement à Tagaste, à Hippone, à la Numidie, ni à l’Afrique du Nord. Bien au contraire, c’est parce qu’il fut de cette terre qu’il put devenir une figure du monde.

Augustin, pourtant, ne tombe pas du ciel latin. Il surgit d’un monde africain précis, conflictuel, dense, lettré, traversé par les tensions de la romanité, de la foi, des langues, des schismes, des pouvoirs et des fidélités locales.

Tagaste n’est pas un simple point sur une carte. Hippone n’est pas une station biographique. Ce sont les coordonnées réelles d’une existence et d’une œuvre. Ce sont les lieux sans lesquels Augustin devient une statue déplacée. En venant à Hippone et à Tagaste, il ne suffira donc pas de saluer un saint ; il faudra rendre visible le lien organique entre un homme, une pensée et une terre.

L’Algérie et le droit de nommer ses sommets

L’Algérie n’a pas à demander la permission de reconnaître dans Augustin l’un de ses plus hauts fils. Un peuple qui a soutenu l’une des plus grandes révolutions anticoloniales du XXe siècle n’a pas seulement reconquis un territoire ; il a reconquis le droit de relire sa propre durée.

La souveraineté ne se réduit pas aux frontières et aux institutions. Elle vaut aussi pour les morts, pour les ruines, pour les langues anciennes, pour les figures dont la mémoire a été administrée de loin. Un peuple libre n’est pas seulement celui qui se gouverne dans le présent. C’est aussi celui qui récupère le droit d’interpréter ses commencements.

L’une des violences les plus profondes de la domination coloniale fut de mutiler la continuité historique des peuples soumis. On leur enlevait les terres, mais aussi la pleine possession de leur passé. On fragmentait leur durée. On isolait les strates. On classait les héritages selon des usages politiques. On enseignait que certaines grandeurs nées chez eux ne leur appartenaient plus tout à fait.

L’Algérie a payé ce prix. On lui a parfois refusé toute profondeur avant l’époque moderne. On lui a parfois concédé l’Antiquité, mais à condition qu’elle soit relue comme un vestibule de l’Europe. On lui a souvent demandé d’admirer ses propres sommets à travers les commentaires d’autrui. Augustin résiste à cette confiscation. Il oblige à penser l’Algérie dans sa longue durée. Il rappelle que cette terre fut aussi l’une des matrices intellectuelles majeures du christianisme ancien.

L’universalité n’exige pas l’amnésie

Il n’est nullement nécessaire d’arracher Augustin à l’Église universelle pour le rendre à l’Algérie. La contradiction n’existe que pour les esprits habitués à confondre universel et déracinement.

Les grandes figures appartiennent au monde entier sans cesser d’appartenir d’abord à leur lieu d’émergence. Plus elles rayonnent, plus il importe de rappeler de quel sol elles se sont levées. Faute de quoi l’universel devient une machine à blanchir les provenances, à lisser les géographies, à faire oublier que la pensée a toujours une terre natale.

Une parole venue de Rome pourrait ici faire œuvre de justice. Il suffirait de dire clairement qu’Augustin est inséparable de l’Afrique du Nord et, dans la géographie contemporaine, de l’Algérie.

Il suffirait de rappeler que l’Afrique chrétienne n’est ni une annexe oubliée ni une note de bas de page, mais l’un des grands foyers de la formation intellectuelle du christianisme. Il suffirait de reconnaître que le prestige romain, aussi réel soit-il, n’épuise pas la vérité des origines. Une telle parole n’ôterait rien à l’Église. Elle lui rendrait, au contraire, un supplément de justesse.

Hippone et Tagaste, non des décors mais des preuves

Il y a toujours un danger, dans les voyages officiels, à transformer les lieux en simples théâtres. On vient, on s’incline, on prononce quelques mots sur la paix, sur la mémoire, sur la fraternité, puis l’on repart en laissant intactes les hiérarchies d’hier.

Ce serait ici une faute. Hippone et Tagaste ne sont pas des noms aimables dans un itinéraire pontifical. Ce sont des preuves. Des preuves que la pensée chrétienne n’a pas été produite par les seuls centres qui ont ensuite dominé la mémoire.

Des preuves que le sud de la Méditerranée ne fut pas une marge passive, mais un espace de création théologique, de tension spirituelle, de gouvernement ecclésial, de débats doctrinaux et d’invention intellectuelle.

Il faudrait donc que votre visite refuse le ton muséal. Augustin n’est pas un vestige sous vitrine. Il est un point de vérité. Et cette vérité est simple : on ne peut pas célébrer Augustin avec justice tout en laissant son enracinement africain dans la pénombre. Le faire serait répéter, sous les apparences du respect, la vieille habitude qui consiste à louer les génies nés au sud à condition de les désarrimer de leur peuple.

Marie, le Christ et l’Algérie méditerranéenne

Un mot doit être dit aussi sur la terre qui vous accueillerait. En Algérie, dans cette Afrique du Nord où vécut Augustin, les noms de Marie et du Christ n’ont jamais été intégralement recouverts par l’oubli. Le Coran a conservé à Maryam une place éminente.

« Ô Marie, Dieu t’a élue, t’a purifiée, et t’a élue au-dessus des femmes des mondes. » Le texte coranique appelle Jésus « le Messie, Jésus fils de Marie », « une parole » venant de Dieu, « un esprit » venant de Lui. Les théologies divergent, nul ne l’ignore, et nul ne demande de les confondre. Mais la révérence demeure. Marie n’y est pas effacée. Le Christ n’y est pas traité en étranger. Tous deux demeurent dans la mémoire religieuse de cette terre.

Le rappeler à Hippone et à Tagaste aurait de la tenue. Non pas au titre d’un dialogue convenu, mais comme rappel d’un fait de civilisation. La Méditerranée a davantage de couches communes que ses polémistes ne le supportent.

En terre d’Algérie, l’Antiquité chrétienne et les siècles de l’islam ne sont pas deux blocs hermétiquement clos. Ils relèvent d’une histoire sédimentée, conflictuelle certes, mais continue. Une parole assez forte pour le reconnaître serait plus utile que cent déclarations tièdes sur la coexistence.

Ce que l’on attend de Rome

Ce qui serait attendu de votre bouche n’est ni une flatterie diplomatique ni une formule vague sur les racines africaines du christianisme. Les phrases usées ont assez servi. Il faudrait une parole nette.

Dire qu’Augustin appartient à l’Église universelle, mais qu’il appartient d’abord à la terre qui l’a vu naître, grandir, penser et mourir. Dire que l’Afrique du Nord fut l’un des grands théâtres de la formation chrétienne antique. Dire que les héritages universels ne doivent plus être administrés au prix de l’effacement des peuples qui les ont portés. Dire enfin que la vérité historique vaut mieux que les élégances de chancellerie.

Une telle déclaration aurait une portée qui dépasserait Augustin lui-même. Elle toucherait à la manière dont l’Église entend aujourd’hui relire son rapport aux géographies longtemps minorées, aux mémoires blessées, aux histoires dont le centre s’est trop souvent cru propriétaire. Elle montrerait que l’universalité catholique n’est pas une abstraction suspendue au-dessus des peuples, mais une architecture capable de reconnaître les provenances au lieu de les dissoudre.

Pour que justice soit faite

Votre sainteté, si vous venez à Hippone et à Tagaste, ne venez pas seulement honorer un grand mort. Venez réparer une vieille omission. Venez dire que saint Augustin ne saurait être célébré contre sa terre. Venez dire que l’Afrique du Nord n’est pas un simple décor de l’histoire chrétienne, mais l’une de ses sources vives. Venez dire que l’Algérie n’a pas à être tenue à distance de ses propres sommets. Venez dire que l’universel cesse d’être juste lorsqu’il oublie d’où il procède.

Un peuple qui a vaincu l’ordre colonial au prix d’une guerre immense ne demande pas qu’on le flatte. Il demande qu’on cesse de lui soustraire ses figures, ses traces et ses hauteurs. Augustin n’est pas un captif à transférer d’un camp mémoriel à un autre. Il est un fils de cette terre, devenu bien commun de l’humanité. Il suffit de reconnaître le premier terme pour sauver le second.

Que votre parole, à Hippone et à Tagaste, ne se contente donc pas de bénir des pierres. Qu’elle restitue un homme à sa provenance, une mémoire à son sol, une vérité à l’histoire. Alors seulement votre visite prendra rang d’événement. Sinon, elle ne sera qu’une cérémonie de plus dans le long cortège des admirations sans justice.

Ali Farid Belkadi est Historien/Anthropologue


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