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Liberté de la presse : le lourd héritage de Bouteflika

Liberté de la presse : le lourd héritage de Bouteflika

Les journalistes algériens célèbrent cette année la journée mondiale de la liberté de la presse dans un contexte particulier. L’Algérie vit depuis près de deux mois et demi un mouvement de contestation populaire sans précédent, déclenché par le rejet du cinquième mandat de Bouteflika pour déborder sur une revendication plus profonde, le démantèlement du système politique en place depuis l’indépendance et de ses pratiques.

Le long règne de Bouteflika fut marqué par un rétrécissement du champ des libertés et on ne peut pas dire que celles de la presse et d’expression ont été épargnées.

L’homme est parti sous la pression de la rue et de l’armée et laisse beaucoup de zones de non droit et de libertés confisquées, donc à conquérir. L’ancien président n’a pas légué un désert médiatique, mais le secteur est pour le moins chaotique, souffrant d’un déficit de régulation sans doute voulu et d’un musellement jamais vu depuis le parti unique.

Avant le 22 février, ses soutiens n’avaient que les chiffres pompeux à mettre en avant pour illustrer ses réalisations en faveur de la presse, comme pour tous les autres secteurs du reste. Une pléthore de journaux écrits, autant de sites électroniques, une cinquantaine de radios nationales et régionales et quelques chaînes TV privées.

Pour le contenu, la liberté d’expression et les conditions d’exercice de la profession, les contre-vérités des autorités sont systématiquement démenties par les classements des organismes internationaux et la réalité du terrain. Dans le dernier classement de RSF, publié à la mi-avril, l’Algérie arrive à une peu reluisante 141e place sur 180 pays.

Des pressions multiformes

Sous Bouteflika, beaucoup de journalistes sont passés par la case prison au mépris de la Constitution qui l’interdit formellement. Un d’entre eux, Mohamed Tamalt, n’en est pas sorti vivant. Il est mort des suites d’une grève de la faim en décembre 2016 au pénitencier d’El Harrach où il purgeait une peine de deux ans de réclusion pour outrage au même Bouteflika.

Et il a fallu que le vent de révolte du 22 février souffle sur le pays pour que d’autres, comme le blogueur Merzoug Touati, échappent au même sort. Dans les premières années de son règne déjà, Bouteflika avait jeté en prison le journaliste Mohamed Benchicou et fermé son journal, le Matin.

Aussi, s’il ne l’a pas inventée, Abdelaziz Bouteflika n’a pas relâché la pression instituée dans les années 1990 sur la jeune presse indépendante naissante, notamment à travers un odieux chantage à la publicité.

L’agence qui monopolise les annonces publicitaire du secteur public, l’Anep, a continué à fonctionner suivant le modèle que lui ont voulu les dirigeants du pays au milieu des années 1990, dont un certain Ahmed Ouyahia.

Les journaux ont proliféré, créés surtout par les soutiens et proches du régime, et ont gracieusement profité de ce monopole au détriment des rares titres qui disposent d’un lectorat et qui ont choisi de faire leur travail d’informer au lieu de servir de caisse de résonance aux thèses officielles, comme le sont les médias publics qui coûtent pourtant les yeux de la tête au contribuable.

Les années Bouteflika ont aussi coïncidé avec l’apparition de chaînes télé privées et de sites d’information électroniques. Ces nouveaux médias captent aujourd’hui l’essentiel de l’audimat, mais le pouvoir ne leur reconnait aucune existence légale. Des textes ont été adoptés, mais jamais appliqués, comme pour les chaînes de télévision qui activent à ce jour avec le statut de sociétés de droit étranger. D’autres lois qui devaient réguler les autres activités du secteur comme la publicité et le sondage d’opinion, ont été envisagées mais jamais élaborées.

Résurgence des vieux réflexes et signes inquiétants

L’héritage de Bouteflika en matière des médias et de liberté de la presse est lourd. Dès les premières manifestations appelant à son départ, les journalistes se sont sentis à juste titre aussi concernés que le reste du peuple. Dès le 28 février, soit la veille du deuxième vendredi, ils ont tenu un rassemblement au centre d’Alger pour dire non au cinquième mandat et réclamer plus de liberté.

La répression du rassemblement n’a pas empêché ceux des médias publics de monter au créneau, une première depuis l’indépendance, pour dénoncer le black-out sur l’information liée aux manifestations.

Meriem Abdou était la première à dénoncer la censure en démissionnant de son poste de rédactrice en chef de la chaîne III de la radio nationale. Avant même d’obtenir le renoncement de Bouteflika au cinquième mandat, le mouvement populaire a permis de lever la chape de plomb qui pesait sur les médias publics. Ce qui était impensable il y a seulement quelques mois s’est produit vendredi 29 mars, lorsque l’ENTV a retransmis en direct les marches populaires fustigeant Bouteflika et son système.

Bouteflika a démissionné le 2 avril mais les manifestations ne se sont pas estompées, les Algériens maintenant leur revendication d’une vraie transition qui débouchera sur le départ de tout le système. L’armée a pesé dans l’abdication du président et s’en tient désormais à la solution constitutionnelle.

Depuis, on assiste à la résurgence des réflexes qui ont fait la triste réputation d’une partie de la presse algérienne. Certes, aucun journaliste ou média n’a été inquiété depuis le départ de Bouteflika, mais il n’échappe à personne que les médias lourds publics sont vite redevenus la caisse de résonance qu’ils ont toujours été pour la voix officielle. A la différence près que maintenant les journalistes n’ont plus peur de le dénoncer, comme l’ont fait ceux de l’ENTV lundi passé. Et c’est déjà un immense pas vers la liberté…

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