Direct Live Search
Search

Maroc : l’extrême précarité du Rif, l’autre face cachée de la crise de Ceuta

Près de trois ans après le séisme destructeur d’Al Hoceïma, la crise de Ceuta dévoile l’extrême précarité et la marginalisation de la région du Rif au Maroc.

Maroc : l’extrême précarité du Rif, l’autre face cachée de la crise de Ceuta
La crise de Ceuta dévoile une nouvelle fois l’extrême précarité du Rif au Maroc / Photo par Eugenesergeev | Dreamstime.com pour TSA
Sonia Lyes
Durée de lecture 4 minutes de lecture
Clock 4 minutes de lecture

L’évasion massive de Marocains vers Ceuta fin juillet a dévoilé au monde entier la face cachée et peu reluisante du royaume, l’un des pays les plus inégalitaires au monde, et l’extrême précarité de la région du Rif d’où sont issus la plupart des « évadés ».

L’assaut tant redouté n’a finalement pas eu lieu. Les appels lancés sur les réseaux sociaux à une nouvelle tentative massive de franchissement de la frontière de Ceuta, au Maroc, le 15 août dernier, n’ont débouché que sur quelques tentatives isolées.

A lire aussi : Jamel Debbouze : son restaurant à Paris épinglé pour vente de vins israéliens

Quelques dizaines seulement ont tenté de franchir la frontière, dont la majorité sont des ressortissants subsahariens avant d’être arrêtés, ont annoncé les autorités marocaines.

A lire aussi : Le Sahara occidental au Ticad 2025 : nouveau revers pour le Maroc

Il faut dire que Madrid et Rabat avaient, entre-temps, pris les devants en renforçant considérablement leur dispositif sécuritaire.

Évasion de Marocains vers Ceuta : la crise persiste

Trois semaines après l’assaut massif du 30 juillet, qui avait vu des dizaines de milliers de personnes tenter de gagner Ceuta et provoqué plusieurs dizaines de morts, la crise ne connaît pas de dénouement, notamment avec la présence de plusieurs dizaines de mineurs dans l’enclave, un véritable casse-tête pour l’Espagne et l’UE.

A lire aussi : Gaza : l’ONU déclare officiellement l’état de famine et accuse Israël

Et faute de reconnaître sa faillite dans cette crise, le Makhzen, dans une tentative de noyer la question, a cherché à lui conférer une dimension territoriale.

En effet, quelques jours après la crise, le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a publiquement réaffirmé la revendication de Rabat sur Ceuta et Melilla.

Madrid a immédiatement rejeté toute discussion sur la souveraineté des deux enclaves, qualifiées par les responsables espagnols de parties intégrantes et « intouchables » du territoire national.

Pour certains observateurs, la crise de Ceuta illustre de nouveau la capacité de Rabat à user de la pression migratoire comme instrument de négociation. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois : en 2021, un assaut similaire a été organisé par les autorités marocaines pour infléchir la position espagnole, notamment sur la question sahraouie, au moment où les relations entre les deux pays étaient fortement dégradées.

La récente crise provoquée semble s’inscrire dans la même démarche et avec à la clé plusieurs objectifs : d’abord, faire pression sur le gouvernement de Pedro Sánchez après le rapprochement amorcé entre Madrid et Alger.

Ensuite, sanctionner une Espagne, probablement sur inspiration américano-israélienne, devenue l’un des pays européens les plus critiques à l’égard de la politique israélienne au Proche-Orient.

Enfin, accentuer les tensions, histoire de l’isoler, entre Madrid et certains de ses partenaires européens comme l’Italie en exploitant la question migratoire.

Certains analystes vont plus loin et voient derrière la revendication marocaine sur Ceuta un enjeu beaucoup plus vaste : celui du contrôle stratégique de l’espace maritime autour du détroit de Gibraltar. La comparaison avec le détroit d’Ormuz, dont la récente crise au Moyen-Orient a rappelé l’importance stratégique pour le commerce mondial et les approvisionnements énergétiques, nourrit cette lecture.

Le détroit de Gibraltar constitue lui aussi une voie maritime majeure et un espace où s’entrecroisent des intérêts européens, américains et marocains. Une stratégie dont on peut deviner la main des lobbys sionistes.

La crise de Ceuta dévoile une nouvelle fois l’extrême précarité du Rif

Reste que derrière cette lecture géopolitique se trouve une autre réalité, beaucoup plus terre à terre, sociale et amère : celle de milliers de Marocains, pour la plupart des jeunes, qui cherchent à quitter leur pays. C’est peut-être le paradoxe le plus révélateur de la crise de Ceuta.

En voulant transformer la pression migratoire en instrument géopolitique, Rabat s’est mise à nu et a exposé au monde une réalité moins flatteuse : l’existence d’une importante population qui ne croit plus suffisamment en son avenir pour accepter de rester.

Une population laissée-pour-compte, confrontée à un quotidien difficile et qui peine à vivre dans des conditions de dignité. Une grande partie des candidats au départ provenait d’ailleurs de milieux modestes et de régions du Nord du Maroc, notamment du Rif, cette région berbérophone marginalisée et qui porte encore les stigmates d’un développement inégal et d’un sentiment ancien d’exclusion.

Il suffit de replonger dans les images du puissant séisme d’Al Hoceïma de septembre 2023 pour voir l’ampleur de la misère, de la souffrance et la vulnérabilité de cette partie du pays.

Preuve de la marginalisation du Rif, près de trois ans après cette tragédie, des sinistrés sont toujours dans la rue. Le chef du gouvernement Aziz Akhannouch l’a vérifié lors de sa visite à Imlil où il fait face à la colère des habitants dont les maisons ont été détruites par le tremblement de terre.

Et elle n’est pas la seule. Régulièrement, les réseaux sociaux relaient des vidéos de régions, notamment montagneuses, où l’on manque de tout : de routes, d’eau, d’écoles et de moyens de transport.

Dans un reportage publié ce mercredi, le quotidien « Le Monde » décrit une « jeunesse marocaine, de plus en plus diplômée et connectée, qui se heurte à la précarité, aux salaires faibles et à un coût de la vie qui interdit l’autonomie ».

Derrière l’image d’un Maroc qui se veut en pleine modernisation, les écarts de développement restent importants et des pans entiers de la population continuent de vivre dans la précarité.

Dans ce pays, le chômage touche près de 50 % des jeunes et la région du Rif est la plus touchée en raison du retard qu’elle a accusé dans le développement, selon les chiffres officiels, et l’économie marocaine est largement dominée par des capitaux étrangers.

Région frondeuse et rebelle, le Rif vivait principalement de l’émigration. Ses émigrés en Europe envoyaient de l’argent à leurs familles, mais la composition sociale de l’émigration marocaine et maghrébine en général a changé ces dernières années. Les émigrés sont généralement des cadres qui vivent avec leurs familles dans leur pays de résidence.

Si les transferts des Marocains de l’étranger restent conséquents, l’argent sert principalement pour investir localement, notamment dans l’immobilier, ou passer des vacances.

Le Maroc, un pays qui « vit de son image »

Les images de milliers de jeunes se précipitant vers Ceuta ont donc produit un effet que Rabat n’avait peut-être pas entièrement anticipé. Elles n’ont pas seulement montré la capacité du Maroc à contrôler ou à relâcher ses frontières.

Elles ont également montré l’ampleur du désir de départ d’une partie de sa population. Elles ont révélé la face que le Makhzen, passé maître dans la manipulation et qui « vit de son image », selon la formule du diplomate Abdelaziz Rahabi, cherchait à occulter.

Lien permanent : https://tsadz.co/3hpwn

TSA +