
Je me suis établi une règle depuis la sortie de mon dernier livre, Vérités sans tabous : ne pas répondre aux invectives ni même aux critiques. Je considère en effet avoir dit tout ce que j’avais à dire sur le sujet et posé même les questions qui me dérangent personnellement. J’enfreins la règle cette fois-çi car la « chronique livresque » de Bekhti Ould Abdallah me parait sérieuse et se veut constructive. Elle est cependant quelque peu décrédibilisée par une introduction excessive et entachée de jugements tranchés et inexacts.
Je ne suis en effet ni « révolté », ni « rageur ». L’immense majorité des retours que j’ai eus de personnes ayant lu Vérités ont trouvé au contraire qu’il y avait non seulement une certaine retenue mais aussi de la distance même si je reconnais bien volontiers n’avoir pu échapper complètement à l’empathie et à la subjectivité.
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Exigerait-on de moi de rester de glace devant un sujet aussi sensible qui a tourmenté la mémoire familiale durant de longues décennies de résignation silencieuse ? Devrais-je charger un peu plus un dirigeant assassiné dans les conditions effroyables que l’on sait et qui de surcroît a été maintes fois diffamé ? Au demeurant, je ne pouvais tout de même pas mettre sur le même pied l’assassin et sa victime. Quant à la rigueur de ma démarche, je me plierai de bonne grâce aux jugements des lecteurs.
Je n’ai pas non plus l’âme d’un charognard qui « découpe et déguste » ses victimes. Ceux qui me connaissent ou m’ont lu savent que ce n’est ni mon style ni ma disposition d’esprit. Je pense au contraire avoir fait preuve d’une certaine pudeur. Les jugements portés sur les uns et les autres, y compris sur Abane, sont dans l’immense majorité des cas, entre guillemets, empruntés à des acteurs, témoins ou auteurs.
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J’ai également trouvé un peu trop facile le reproche qui m’est fait de m’en prendre aux cinq colonels, « personnes décédées et sans défense ». Sans défense ?! Vraiment ? Un soupçon d’indignation, aurait été le bienvenu devant les attaques perfides et répétées contre Abane, assassiné et, lui, réellement sans défense. « Personnes décédées peut-être ignobles, peut être pas, toujours est-il sans défense… », écrit l’auteur de la chronique. Si ce jugement, certes prudent, n’est pas de l’empathie, c’est quoi alors ? Monsieur Ould Abdallah, n’est-il pas gagné, à son corps défendant, par ce relativisme destructeur qui a moralement désarmé notre société et nos mœurs politiques ? Ce désarmement moral qui donne la prime au plus fort et a plutôt tendance à accabler le faible, le perdant et la victime ?
Bekhti Ould Abdallah se soucie de défendre la mémoire de Mahmoud Chérif. Je comprends cela. Néanmoins, sur cet ancien responsable, je ne retire rien des faits que j’ai avancés. Quant au mot traître, à aucun moment je ne l’ai accolé au nom de l’ancien chef de la wilaya I, devenu membre du CCE. J’ai certes évoqué le témoignage d’un responsable qui était sous ses ordres, lequel m’a rapporté un certain nombre d’anomalies graves concernant l’armement dans le département de Mahmoud Chérif au GPRA. Ces anomalies étaient le fait d’un collaborateur direct de Mahmoud Chérif, un certain Kouara Mabrouk. Découvert, ce dernier avait fini par rejoindre l’ennemi.
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J’ai également souligné le fait que Mahmoud Chérif avait disparu très tôt des écrans de la Révolution. Pourquoi ? Je n’ai trouvé de réponse précise nulle part. Quant au jugement élogieux de Mehri qui fut son collègue au GPRA, sur la personne de Mahmoud Chérif, je n’émets pas le moindre doute sur sa sincérité. L’ancien colonel de la wilaya I fut assurément quelqu’un de « dévoué, patient, affable… » Comment du reste en aurait-il pu être autrement, lui qui est rentré dans la Révolution par une toute petite porte ? Mais le problème n’est pas là. Il faut juste interroger les anciens hauts gradés des Aurès Nememcha pour avoir une idée plus complète du parcours et du personnage que fut Mahmoud Chérif dont Si Allal Thaalbi encore vivant m’avait assuré qu’il excellait surtout dans le rôle de boutefeu pour se faire une place au sommet du pouvoir FLN à Tunis.
Je ne m’étendrais pas plus sur la légitimité de Mahmoud Chérif à devenir chef de la wilaya I avant de monter au CCE, alors qu’une année auparavant il jouait sa vie face à Lazhari Cheriet. Les moudjahidine aurésiens en parleraient bien mieux que moi.
Autre excès de l’auteur de la chronique : Vérités sans tabous, dernier volume (360 p.) d’une tétralogie dont la préparation, la rédaction ont nécessité plusieurs décennies, est réduit au « cri déchirant d’un homme qui pleure son oncle ». On a le droit d’écrire ce qu’on veut tant que les limites de la décence et de la bienséance sont respectées. Et c’est de bonne guerre. Mais comme dit l’adage tout ce qui est excessif tombe dans l’insignifiance. Jugement facile sans préjuger de sa bonne foi. Que répondre ? Que 60 ans après les faits, les pleurs, les cris, la vengeance ne sont plus de mise quand la vérité fait encore défaut. Que casser la chape, lever le voile, pour que celle-ci commence à poindre, voila le seul credo de Vérités sans tabous. Ce à quoi semble du reste adhérer la suite de la chronique, car paradoxalement, mis à part les critiques de forme, aucun problème de fond n’est soulevé.
Monsieur Ould Abdallah s’étonne à juste titre qu’Abane ait suivi ses bourreaux au Maroc. « Un suicide en forme d’aveuglement », écrit-il. Aveuglement, sans doute pas. Abane est plutôt une tête brûlée qui ne recule devant aucun défi. Il y a également une autre explication que je n’avais pas cernée au moment où j’avais bouclé le livre : le dilemme. Pour Abane, partir au Maroc, alors qu’il avait un doute sur l’authenticité de sa mission, c’est prendre le risque de mourir. Ne pas partir alors que le devoir l’appelle et que la situation l’exige, c’est risquer un discrédit fatal et une mort politique. Sa sacralisation du devoir révolutionnaire n’aura alors plus de sens aux yeux des militants et des autres dirigeants. Il a donc choisi de partir quitte à mourir physiquement. On est bien d’accord, la ruse et l’intelligence (lhila ou lfhama) sont deux choses bien distinctes.