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Mohamed Benchicou, la dernière page d’une plume libre

Mohamed Benchicou s’est éteint jeudi à l’âge de 74 ans. Retour sur le parcours d’une figure emblématique de la presse algérienne et d’un journaliste et écrivain sans concession.

Mohamed Benchicou, la dernière page d’une plume libre
Mohamed Benchicou, décédé jeudi à Paris à l’âge de 74 ans, reste comme l’un des journalistes les plus brillants de sa génération / Source image : DR pour TSA
Karim Kebir
Durée de lecture 4 minutes de lecture
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Alors que le monde de la culture et des arts n’a pas encore fini de rendre hommage à l’homme du cinéma et grand comédien Sid Ahmed Agoumi, voilà qu’une autre figure, et non des moindres, emblématique de la presse algérienne, tire sa révérence.

Mohamed Benchicou, décédé jeudi à Paris à l’âge de 74 ans, reste, de l’avis de tous, comme l’un des journalistes les plus brillants de sa génération. Journaliste à la plume acérée, redoutable polémiste, doublé d’un homme de grande culture que seuls pouvaient rivaliser un Djaad, un Ameyar ou encore Nait Mazi, tous partis, mais ayant fait un bout de chemin ensemble dans l’aventure d’El Moudjahid, Mohamed Benchicou laisse la presse orpheline, même si l’exil l’a longtemps éloigné du pays.

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Une presse dont la trajectoire n’est certainement pas celle dont il a rêvé. Il part sans avoir vu les causes pour lesquelles il s’est investi corps et âme s’accomplir.

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Décès de Mohamed Benchicou : l’hommage émouvant de Yasmina Khadra

« Encore un talent qui s’éteint dans un monde en perdition. Encore une plume qu’aucun encrier ne saurait désaltérer. Que c’est triste de devoir rendre hommage à un autre enfant prodige que notre patrie a déshérité, lui qui s’est tellement battu pour elle, pour la liberté, la justice et la démocratie. Parfois, j’ai le sentiment de subir la perte des braves d’Algérie comme une damnation. En particulier lorsque cette perte emporte des talents que j’ai connus et admirés », a réagi le grand écrivain Yasmina Khadra.

Natif de Khemis Miliana, cette ville au pied du Zaccar qu’il a magnifiée dans de nombreux poèmes et chroniques, dont celle qu’il avait consacrée au père de Djamel Bensmaïl, originaire de la même ville, Mohamed Benchicou a entamé sa carrière de journaliste armé de deux leviers qui feront sa réputation : le talent et l’engagement.

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D’El Moudjahid au Matin

On raconte que, durant son passage à El Moudjahid, lui, homme de gauche convaincu, journaliste à la rubrique sportive, n’hésitait pas, dans ses reportages, à glisser des messages politiques. C’était l’époque du parti unique et l’opposition était traquée et étouffée.

À la fin des années 1980, au lendemain de l’ouverture démocratique, il va voir son directeur, Nait Mazi, pour lui annoncer qu’il quitte El Moudjahid pour relancer Alger Républicain. Il raconte cet épisode dans l’hommage émouvant qu’il lui rend en 2016. Benchicou y raconte comment un grand talent comme Nait Mazi avait servi sous le parti unique, déchiré entre la fidélité à une certaine idée du journalisme et la contrainte de se conformer à l’orientation politique du moment.

« J’étais, en effet, le premier rédacteur à quitter ce journal où nous avions autant connu la richesse du métier que l’art de l’appauvrir », écrivait Benchicou. L’aventure d’Alger Républicain ne dura finalement pas, puisqu’il met la clé sous le paillasson au bout de quelques numéros. En 1991, il décide de se lancer dans une nouvelle aventure avec Saïd Mekbel en créant Le Matin. Très vite, le journal s’impose dans l’échiquier médiatique et devient l’un des titres les plus florissants de la presse nationale.

Tout le monde garde en mémoire aujourd’hui les chroniques de « Aami Moh », en dernière page les week-ends, ou encore les « Unes » du journal, notamment lorsque Le Matin était en guerre contre le conseiller de Zeroual, Mohamed Betchine.

À l’avènement de Bouteflika, Benchicou était l’un des rares à sonner la contestation, en révélant notamment les dessous de l’arrivée de certains hommes d’affaires des monarchies du Golfe, notamment des Émirats arabes unis, en Algérie. Son journal joue aussi un rôle de premier plan dans la couverture des événements qui ont secoué la Kabylie en 2001. Dans certains villages, Le Matin s’écoulait à 300 DA. Mais Benchicou n’était pas seulement un journaliste rigoureux. Il était aussi poète et écrivain.

La descente aux enfers

C’est la publication de son livre « Bouteflika, une imposture algérienne » qui lui causera des déboires et entamera sa descente aux enfers. Le livre met Benchicou dans le collimateur des autorités, notamment du défunt Yazid Zerhouni, qu’il avait tourné en ridicule dans sa gestion du « Printemps noir » et qui avait juré de le punir.

Arrêté à l’aéroport en 2003 en possession de bons de caisse, il sera condamné en 2004 à deux ans de prison. Il sera libéré le 14 juin 2006 après avoir purgé sa peine à la prison d’El Harrach. Cette incarcération va le marquer profondément et lui laisser de nombreuses séquelles, notamment sur sa santé.

De cette expérience carcérale, il tirera notamment « Les Geôles d’Alger » et « Journal d’un homme libre », deux ouvrages dans lesquels il reviendra sur la rudesse de l’enfermement et sur cette épreuve qui aura profondément marqué sa vie. Durant toute son incarcération, il jouira d’une grande solidarité internationale. Des journalistes du monde entier se mobilisent alors pour demander sa libération et, le 29 mars 2006, il reçoit le prix PEN qui rend hommage aux journalistes emprisonnés pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression.

Pendant son incarcération, Le Matin est fermé. Mais, au niveau local, peu s’empressaient de le soutenir. Cette situation l’a beaucoup marqué. Et c’est naturellement qu’après sa sortie de quelques mois, il décide de s’installer en France. Même s’il a continué à diffuser son journal sur le web, Benchicou, sans doute à la fois par l’exil mais aussi par la désillusion, intervenait de moins en moins.

Comme d’autres, il se manifestait à travers les réseaux sociaux, où il publiait de temps à autre, notamment durant le Hirak, dont il avait nourri le rêve et l’espoir de connaître une bonne issue.

« Une plume au vitriol »

Écrivain et journaliste, Arezki Metref résume ainsi l’homme et le journaliste : « Une plume au vitriol, un analyste redoutable et un homme d’une combativité sans concession qui aura payé le prix ultime pour son attachement viscéral à la liberté d’expression. Mohamed Benchicou, figure incontournable de la presse algérienne, incarnait l’alliance rare d’une vaste culture générale, d’une grande rigueur professionnelle et d’un engagement politique sans faille ».

Metref rappelle également son parcours, d’El Moudjahid à Alger Républicain, puis au Matin, dont Benchicou était devenu la voix emblématique et le directeur courageux. Il souligne surtout que réduire Benchicou à la figure du polémiste redouté ou du directeur de journal engagé serait oublier l’écrivain, auteur d’une œuvre prolifique allant du témoignage carcéral à la fiction et aux biographies romancées. Avec sa disparition, c’est toute une génération de journalistes, de lecteurs et de citoyens qui mesure l’ampleur de cette perte », dit-il.

« Mohamed était un seigneur, un grand journaliste qui savait ciseler les mots, les dompter. Un grand liseur devant l’Éternel », souligne, pour sa part, le journaliste, critique d’art et universitaire, Ahmed Cheniki.

« Mohamed Benchicou a été, est et restera cette plume magnifique, claire et fraîche comme l’eau d’une source, une plume qui osait traquer l’indicible, provoquer la vérité et interroger nos propres silences, une plume qui nous manquera assurément », souligne encore Yasmina Khadra.

Avec sa disparition, c’est sans aucun doute une certaine idée du journalisme qui s’en va. C’est une page de la glorieuse aventure de la presse indépendante et de l’aventure intellectuelle qui se tourne. Mohamed Benchicou sera rapatrié ce samedi et sera enterré au cimetière de Garidi sur les hauteurs d’Alger.

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