
Omar Aktouf est parti avec une pointe de frustration : n’avoir pas été suffisamment écouté. Sa vision de la croissance économique et ses prédictions sur les conséquences du néolibéralisme, d’une rare lucidité, se sont souvent heurtées à la pensée dominante.
Dans son pays de naissance, l’Algérie « d’où il a été poussé à la porte en douce », disait-il, ou au Canada où il a fait l’essentiel de sa carrière, tout comme dans certains pays ayant opté pour le libéralisme économique, son plaidoyer en faveur d’une vision alternative du management, opposé aux logiques financières destructrices, n’a pas eu toute l’écoute espérée.
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Le Pr Omar Aktouf nous explique comment le système éducatif moderne fabrique des esclaves et des décérébrés afin de servir le système ultralibéral décadent et destructeur ! C’est un projet de société, rien n’est laissé au hasard. pic.twitter.com/Wzra7Ycvr7
— Pascal Laurent (@Pascal_Laurent_) May 18, 2024
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« Cela est motivé surtout par le fait que j’ai l’impression, après un certain Simon Bolivar, de sans cesse « labourer la mer » », déplorait Omar Aktouf dans son testament intellectuel rédigé en 2016 pour justifier son refus de se prononcer sur la situation en Algérie, une année après avoir participé à une réunion tripartite CNES-experts-Gouvernement.
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Omar Aktouf, un penseur algérien à contre-courant de la pensée mondiale
Omar Aktouf, décédé mercredi 2 avril à l’âge de 81 ans à Montréal, restera comme un intellectuel et penseur atypique dans la galaxie de l’intelligentsia mondiale.
Toute sa carrière durant, entamée à Sonatrach, ce sorbonnard, bardé de diplômes, s’employa à développer une vision économique basée sur l’éthique et axée sur l’humain et la justice sociale.
Professeur titulaire à HEC Montréal où il s’est consacré pendant quatre décennies à l’enseignement et à la recherche, l’homme au savoir encyclopédique a convoqué toutes les disciplines, de la sociologie à l’écologie en passant par le management et la philosophie pour mener sa croisade contre les théories qui font l’apologie du néolibéralisme.
Qu’importe qu’il soit catalogué de « l’extrême gauche » ou de « fantasque », ses connaissances et son approche ont démontré les dégâts occasionnés par la course à l’accumulation effrénée des richesses sur la situation sociale des pans entiers de la population mondiale.
« Nul besoin de savants calculs ou statistiques pour se rendre compte que tout, et partout en ce monde, ne fait que se dégrader de jour en jour. Chaque dollar supplémentaire de profit, ou de hausse du PNB, fait chaque jour plus de dégâts que la veille : chômage, pauvreté, injustice, pollution, dégâts climatiques, violences sociales, disparition d’espèces par milliers, etc. », disait-il.
Il s’est aussi insurgé contre cette mécanique de l’enseignement liant la spécialisation à l’employabilité.
« Nous sommes en train de former aujourd’hui une espèce de bipèdes pensants dont le seul souci est de maintenir cette mécanique à multiplication de l’argent. Est-ce qu’aujourd’hui un Victor Hugo, un Socrate, un Paul Verlaine ou un Rimbaud seraient employables ? Non. Mais que serait l’humanité sans ces gens-là ? Nous serions des animaux ! Malheureusement, on ne forme plus d’hommes de lettres, on ne produit plus de philosophes, on ne forme que ce dont l’entreprise financière a besoin ».
Mais ses idées, à contre-courant d’une pensée dominante, si elles ont suscité un vif intérêt dans le monde académique n’étaient pas bien accueillies par les élites dirigeantes.
À commencer par son propre pays et le monde arabe où « on ne voulait pas de moi », déplorait-il.
De quoi lui causer une espèce de dépit au point où, lui, « le rebelle de la diaspora » algérienne, cette élite exilée mais soucieuse d’apporter son concours au développement de son pays d’origine, a cessé depuis bientôt une décennie de dispenser ses conseils.
« C’est ce que fait penser le sort réservé à tant d’analyses, tant d’efforts de ma part depuis des années pour décortiquer, passer à la loupe actualités nationales et mondiales, mobiliser théories et exemples, tenter de comprendre et élucider, proposer pistes et solutions… systématiquement ignorées. Ni suites ni débats. Sauf lorsque j’ai fait toucher du doigt l’ineptie de certaines « grandes théories US » mises de l’avant par certains de nos « experts » dument adoubés par le Grand Occident et adoptés par nos « élites » », soutenait-il dans son testament.
Omar Aktouf, un « rebelle » de la diaspora algérienne
« Je suis découragé de voir mon propre pays me traiter avec un tel dédain, tandis que presque partout ailleurs, de la Tunisie au Brésil, en passant par le Maroc, France, Allemagne, Colombie, Mexique, Pérou, Équateur… je suis sollicité, invité, écouté, respecté. Je suis las de continuer à tenter de donner à mon pays pour ne recevoir en retour qu’indifférence – sinon mépris- ce que d’autres sollicitent, reconnaissent et apprécient. Je suis las de voir notre peuple maintenu au niveau de préoccupations tellement basiques qu’il ne songe même pas à lever la tête ou la voix ou le ton. Je suis las de ne le voir prêter aucune attention aux cris que -avec d’autres- je lance inlassablement », regrette-t-il.
Lauréat de plusieurs prix internationaux, mais peu lu et peu connu dans son propre pays, Omar Aktouf, considéré comme l’une des personnalités les plus importantes du Québec, laisse derrière une production scientifique florissante.
Parmi ses ouvrages, disponibles en Algérie : « L’Algérie entre l’exil et la curée » ; « la stratégie de l’autruche », « Halte au Gâchis » et « Le management entre tradition et renouvellement ».
Sans compter des centaines d’heures de vidéos sur Youtube. Il part sans avoir réussi à bousculer l’ordre établi. Mais au vu de l’état du monde, ses idées finiront immanquablement un jour par germer. « L’économie dépend de l’écologie et non l’inverse : à quand un miracle pour l’admettre et l’appliquer ? ».