
Quand l’opinion précède les faits. Le ministre français des Affaires étrangères est au cœur d’une vive polémique après avoir réclamé la démission d’une responsable onusienne connue pour sa défense du peuple palestinien et la dénonciation du génocide à Gaza.
Jean-Noël Barrot a eu la gâchette facile en appelant, sur la base d’une fake news, à la démission de Francesca Albanese, rapporteuse de l’ONU pour les territoires palestiniens. Certains y voient un signe supplémentaire d’un changement de la position de la France vis-à-vis de la question palestinienne.
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Barrot réclame la démission de Francesca Albanese sur la base d’une fake news
Cette affaire illustre en tout cas le parti que prennent parfois les dirigeants de certains pays occidentaux et leur empressement à défendre le gouvernement de Tel-Aviv en toute circonstance. Cette fois, le ministre français est allé encore trop vite.
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Jean-Noël Barrot a été saisi mardi dernier par la député pro-israélienne Caroline Yadane et des députés du camp présidentiel lui signalant que la diplomate italienne a qualifié dans une déclaration Israël d’ “ennemi commun de l’humanité”. Ces élus ont de ce fait réclamé que la France œuvre pour que la responsable soit “déchue de tout mandat onusien”.
Dès le lendemain, le chef du Quai d’Orsay s’est exécuté, demandant publiquement la démission de Francesca Albanese, coupable selon lui de “propos outranciers et coupables qui visent (…) Israël en tant que peuple et en tant que nation”. Barrot a été imité par le chef de la diplomatie allemande Johann Wadephul qui lui aussi a appelé au départ de l’Italienne.
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À ce niveau de responsabilité, une vérification s’impose en principe avant de se positionner publiquement, d’autant plus qu’il s’agit d’exprimer la position officielle de l’État sur un sujet important.
Mais ni Barrot ni son homologue allemand ne l’ont fait. Ils ont réclamé le départ de la responsable onusienne pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Autrement dit, sur la base d’une fake news.
La concernée a en effet dénoncé comme “ennemi commun de l’humanité” le “système qui a permis le génocide en Palestine”. Pas Israël.
France : mises en cause successives des pro-palestiniens
Une telle légèreté a déclenché de vives critiques contre le chef de la diplomatie française. Jean-Noël Barrot est accusé de diffusion de fausses nouvelles. L’association Juristes pour le respect du droit international a annoncé jeudi qu’elle saisit la justice. Même l’ONU a réagi par la voix de la porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l’homme.
En France, de nombreuses personnalités, notamment de gauche, comme Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France Insoumise (LFI), sont montées au créneau pour dénoncer la légèreté du ministre des AE. Une centaine de personnalités du monde de la culture, dont le prix Nobel de littérature Annie Ernaux et l’actrice américaine Susan Sarandon, ont en outre apporté leur soutien à Albanese.
Interpellé en conférence de presse, un porte-parole du Quai d’Orsay a reconnu que ce qui est reproché à la responsable onusienne est une “fausse phrase”, mais a soutenu que la demande de son départ est justifiée par son “absence de neutralité” et son “attitude militante”.
Francesca Albanese est connue pour ses prises de position courageuses contre l’agression israélienne contre Gaza, ce qui lui a valu des sanctions de la part d’Israël et des États-Unis.
Il est certain que Barrot s’est précipité et a agi sur un préjugé, ce qui reste, pour un responsable de son niveau, une grave faute qu’il assume seul.
D’autant que dans le même temps, Israël accélérait la colonisation de la Cisjordanie et poursuivait le bombardement de Gaza, sans que cela suscite des actions concrètes de Paris.
Néanmoins, certains observateurs vont encore plus loin et soupçonnent un virage de la diplomatie française. D’autant plus que “l’incident” n’est pas isolé.
Un changement de cap
La France a reconnu l’État palestinien en septembre dernier contre l’avis de Washington et le président Emmanuel Macron s’est imposé comme un grand défenseur de la solution à deux États.
Assiste-t-on à un rétropédalage de Paris ? Le politologue Pascal Boniface se demande même si la France n’est pas en train de changer “radicalement” de position “sans le déclarer officiellement”.
Il souligne que ceux qui défendent les droits des Palestiniens sont mis en cause à trois reprises par les autorités françaises. Il y a d’abord Benjamin Haddad, le ministre des Affaires européennes qui s’est attaqué aux ONG pro-palestiniennes, puis cette mise en cause de Francesca Albanese par Jean-Noël Barrot et enfin la sortie d’Emmanuel Macron lui-même qui a “mélangé antisionisme et antisémitisme en mettant en cause l’extrême-gauche”.
“Il y a là un changement de cap qui n’a pas été noté mais qui est vraiment important”, conclut Pascal Boniface, président de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).