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Portrait – Abdelaziz Belkhadem, l’homme qui sait traverser le désert

Portrait – Abdelaziz Belkhadem, l’homme qui sait traverser le désert

Il ne semble pas beaucoup éprouvé par sa traversée du désert relativement longue. Seule sa barbe et ses cheveux poivre et sel ont pris un sérieux coup de blanc. Pour le reste, Abdelaziz Belkhadem, 73 ans, n’a rien perdu. Ni de son verbe facile ni de son ton mesuré. Son charisme est intact et Mouad Bouchareb, le tout jeune président de l’APN qui expédie les affaires courantes du FLN, en est paru émerveillé lorsqu’il l’a reçu ce mardi 4 décembre dans une rencontre qui n’a encore rien livré de ses secrets ni de ses objectifs.

Ce jour-là, les représentants des médias se sont bousculés comme rarement pour arracher un mot à l’ancien chef de gouvernement. Normal, cela fait plus de quatre ans qu’aucun journaliste ne l’a vu de son œil bon ou mauvais.

Précisément depuis le 26 août 2014, lorsque le président de la République avait mis fin brutalement à toutes ses fonctions au sein de l’État et du parti. Un bannissement que d’aucuns croyaient définitif. Du moins, la cassure avec Abdelaziz Bouteflika, dont il a été pendant longtemps l’homme de confiance, paraissait irréversible au vu de la connotation de l’oracle présidentiel qui avait prononcé la mise au ban de celui qui a occupé toutes les hautes fonctions de l’Etat, ou presque.

Cela, pour qui ne connaît pas le mode de fonctionnement du système politique algérien et ses règles non écrites. Abdelaziz Belkhadem, lui, les a apprises par cœur. La première, et la plus importante sans doute, c’est d’accepter sans rechigner de quitter la table lorsque l’on vous l’ordonne « d’en haut ». Le reste n’est pas trop compliqué : rentrer chez soi et attendre son heure. Le téléphone finira par sonner.

Le désert, Belkhadem sait le traverser. C’est un enfant du Sud et surtout du système. Il n’a donc pas fait de vagues. Ce n’est pas après plus de 45 dans les rouages de l’Etat que l’on commet ce genre d’imprudence.

L’homme qui a manqué la présidence d’un cheveu

Ce natif d’Aflou, dans la région de Laghouat, fut d’abord inspecteur des finances puis instituteur dans les premières années de l’indépendance. La légende raconte que son éloquence et sa maîtrise de la langue arabe qu’il a étalées lors d’une visite de Boumediene à Souguer, en 1972, lui vaudra d’être nommé sous-directeur des relations internationales à la présidence de la République.

Député à partir de 1976, il finit président de l’APN en 1990 après la démission de Rabah Bitat. En 2000, il est nommé ministre des Affaires étrangères par Bouteflika, poste qu’il conservera jusqu’en 2005, année de son élection comme secrétaire général du FLN.

Après une année comme ministre sans portefeuille, représentant personnel du président de la République, il est désigné Premier ministre en mai 2006 à la place d’Ahmed Ouyahia qui lui-même lui succédera en juin 2008. Il restera secrétaire général du FLN jusqu’en février 2013 et gardera son poste de représentant personnel du président jusqu’en août 2014.

Une carrière bien remplie en somme, entrecoupée de traversées du désert plus ou moins longues. Comme celle qui avait suivi son ascension fulgurante et sa chute brutale au début des années 1990.

En janvier 1992, il manque d’un cheveu l’accès à la magistrature suprême dans la trouble période de l’arrêt du processus électoral. En vertu de la constitution de l’époque, c’est lui, en sa qualité de président du Parlement, qui devait assurer l’intérim de la présidence suite à la démission du président Chadli.

Impensable pour les tenants de la décision de l’époque. Belkhadem était considéré, pas tout à fait à tort, comme le porte-voix du courant islamiste au sein du parti, un « barbeflène ».

Pas uniquement à cause de sa barbe, qu’il portait bien taillée à la différence des leaders du FIS. L’homme traînait déjà la réputation d’avoir fait voter en 1984 le Code de la famille, largement inspiré de la Charia. De cette période trouble, il gardera une autre casserole : de prétendus contacts avec l’ambassade d’Iran alors que le pays était à feu et à sang. Sa première traversée du désert peut commencer et il se fera oublier complètement après l’éviction de feu Abdelhamid Mehri du FLN en 1996.

Un islamiste ? Plutôt un politique qui sait choisir son costume

Son retour aux affaires se fera par la plus grande des portes. Le président Bouteflika, jugeant que son profil cadrait avec sa politique de réconciliation, le rappelle en 2000 et lui confie le prestigieux poste de chef de la diplomatie.

Une marque de confiance d’autant plus importante que le nouveau chef de l’État ambitionnait de rendre à la diplomatie algérienne ses lettres de noblesse. L’ancien instituteur de Souguer sera alors un personnage clé de la vie nationale pendant près de 15 ans, dirigeant notamment le FLN et le gouvernement.

Sa gestion des affaires de l’État montrera que l’homme a soit été classé dans la mauvaise case, soit il a changé. Du moins, on ne lui connaît pas de décision trop « conservatrice ». Sur ce registre, il ne fera ni pire ni mieux qu’Ahmed Ouyahia avec lequel il fera un chassé-croisé à la tête du gouvernement et qui est supposé appartenir au courant opposé.

Belkhadem islamiste ? Plutôt un politique qui sait choisir son costume. Et ce n’est pas une métaphore. Dès qu’il sort d’Alger pour une ville de l’intérieur, il troque son trois-pièces pour une longue robe traditionnelle immaculée et un turban aux tours qui n’en finissent pas. L’homme est certes pratiquant. À l’excès peut-être. Il lui arrive d’arrêter son cortège de Premier ministre au village le plus proche dès qu’il entend l’appel à la prière. Une piété feinte ?

Écoutons plutôt sa réponse quand il est interpellé sur ses visites fréquentes aux cheikhs de zaouias. « En eux, je courtise des leaders d’opinion, pas des religieux. » Un rare pragmatisme politique qui vaudra au FLN de réaliser sous sa conduite ses meilleurs scores depuis l’avènement du multipartisme. Hélas, c’est sous sa férule aussi que l’ex-parti unique commencera à s’ouvrir aux affairistes, même si, paradoxalement, le nom de Belkhadem n’a jamais été cité dans une affaire d’argent.

Les seules conjectures qui entourent son action ont trait à ses « accointances ». On l’a dit par exemple « homme de Toufik », l’ex-puissant chef du DRS. La simultanéité de la disgrâce des deux hommes a conféré du crédit à la thèse. Du reste, la colère noire du président en août 2014 ne pouvait être causée que par quelque grave écart de son homme de confiance. Une déloyauté ? Surtout ne pas compter sur Abdelaziz Belkhadem pour s’étaler sur cet épisode, ou sur les projets futurs de ceux qui viennent de le « déterrer » subitement. Ce genre de questions, l’homme sait les éluder. On n’apprend pas à un ancien chef du FLN à manier la langue de bois.

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