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Que cache la décision de Saïd Sadi de quitter le RCD ?

Saïd Sadi a choisi le 5e Congrès du RCD pour annoncer, vendredi 9 février, son départ du parti.

Faite 29 ans jour pour jour après la création de cette formation politique, l’annonce a quelque peu étonné les présents aux assises même si le fondateur du Rassemblement pour la culture et la démocratie était en retrait de la vie politique depuis 2012.

À cette date, il avait déclaré qu’il restait militant du parti, créé en 1989 après « l’ouverture démocratique », et qu’il cédait sa place « aux compétences formées par le parti ».

Six ans après, Sadi ne veut plus avoir de contribution dans la vie organique du parti. Il est le premier homme politique algérien à adopter cette position, autrement dit à quitter volontairement un parti dont il a été fondateur sans que cela ne soit la suite d’un conflit ou de divergences internes.

« N’étant pas congressiste et n’étant, plus depuis ce matin militant, je ne vais pas m’exprimer en tant que fondateur du parti comme cela a été suggéré. On ne fonde pas un parti pour se l’approprier. La philosophie qui a inspiré et nourri le combat de notre génération postulait l’action politique comme une impulsion et un appel à initiatives », a expliqué Saïd Sadi.

Face aux congressistes, il a précisé qu’il prenait la parole en tant que « membre d’une génération qui a initié un combat singulier dans un monde d’unanimisme politico-médiatique ».

Une génération qui, selon lui, s’était élevée contre « la congélation intellectuelle aggravée par l’autocensure » de l’époque et qui est, « hélas, toujours d’actualité ».

Sadi ne veut donc plus être « confiné » dans les murs idéologiques et organiques d’un parti pour poursuivre un combat intellectuel qui parait important à ses yeux et qui va au-delà des rendez-vous et des positions politiques conjoncturels.

« Produire des idées nouvelles »

En juillet 2015, lors d’une conférence au Festival Raconte-Arts, à Iguersafene, en Kabylie, Sadi avait lancé un appel à ceux qui avaient partagé ses idéaux dans la lutte pour la démocratie en Algérie.

« Je ne suis pas là pour dire à la génération d’après 1980, voilà comment vous devez faire. J’appelle les gens qui ont partagé mon combat pour leur dire : investissez-vous dans la matrice qui vous a donné naissance pour la protéger afin de permettre aux gens de pouvoir produire des idées nouvelles », a-t-il déclaré.

La production de nouvelles idées nécessite, inévitablement, de nouveaux espaces. « Je serai engagé dans d’autres registres et sur d’autres terrains », a promis Sadi.

Avec le RCD, né dans la fièvre de la fin du régime parti unique et l’effondrement du Mur de Berlin la même année, Sadi continuera à partager « les postulats éthiques » et honorera, « comme au premier jour, « les professions de foi ».

Il ne s’agit donc pas d’une rupture totale avec le RCD mais de la poursuite du combat par d’autres moyens, probablement plus efficaces que la simple militance partisane.

L’ancien président du RCD, 71 ans, estime que « d’ultimes défis » attendent sa génération. « Ceux avec qui j’ai partagé des luttes de notre jeunesse souhaitent repenser l’évaluation de notre engagement pour le rendre plus lisible et le protéger des falsifications qui ont mutilé et perverti la guerre de libération », a-t-il souligné devant les congressistes.

Il semble craindre que le combat pour l’identité amazighe, pour les droits humains et la démocratie, mené dans les années 1970 et 1980, soit détourné, vidé de son sens ou remplacé par d’autres « vérités ».

D’où l’importance, à ses yeux, de se redéployer sur d’autres terrains, étant convaincu que sa génération a réussi et que cette réussite ne doit pas être remise en cause ou mise en doute.

Réussite ou échec ?

En 2001, une vive polémique avait opposé Said Sadi et Khalida Messaoudi-Toumi sur le bilan de la génération qui a mené la lutte pour la démocratie et la reconnaissance de l’identité amazighe.

Khalida Toumi avait parlé, en mai 2001, dans une interview de « l’échec total de sa génération », la même que celle de Said Sadi. Le président du RCD avait réagi à ces propos, tenus par une ex-militante de son parti, pour les dénoncer.

Le débat ne semble pas clos dix-sept ans après entre les partisans de la réussite et ceux qui évoquent l’échec.  Citant Jugurtha, Kahina, l’Emir Abdelkader, Cheikh Mokrani, Imache, Laïmèche, Ben M’hidi, Abane, Krim, Amirouche et le colonel Lotfi, Said Sadi a déclaré que sa génération a entendu « le message » de ces chefs historiques.

« Nous avons honoré leur bravoure et leurs sacrifices », a-t-il dit devant le 5e Congrès du RCD. Il a rappelé que son engagement avec les militants d’avril 1980 ne visait pas « un retour sur investissement » ou l’obtention d’une récompense.

Son nouvel engagement en dehors du RCD s’apparente donc à la poursuite du combat pour l’émancipation de la société dans ce qui ressemble à une continuité historique mais sans dresser de bilan critique de ce qui a été réalisé ou pas en cinquante ans.

La question de tamazight a beaucoup évolué depuis 1980. Elle est désormais langue nationale et officielle, enseignée partiellement à l’école, et Yennayer est porté sur la liste des fêtes légales.

Résister aux « maquignons politiques »

Saïd Saïd, qui veut inscrire son combat citoyen dans « le temps long », entend résister aux « maquignons politiques » et lutter autrement contre ce qu’il appelle « l’enchaînement infernal » et qu’il résume en : « confiscation de l’Histoire par les différents pouvoirs », «confiscation de la volonté populaire par la fraude électorale » et « confiscation de la richesse nationale par la corruption ».

Son arme ? La pédagogie et l’explication par l’écriture. Saïd Sadi, psychiatre de métier, est parmi les rares hommes politiques algériens à produire des livres et à susciter le débat sur ses écrits d’une manière régulière.

Il a, depuis 1982, publié huit livres dont « Algérie, l’échec recommencée », «Amirouche, une vie, deux morts, un testament » et « Chérif Khedam : le chemin du devoir ».

La tentation de réappropriation par « les dérivés du Parti unique » de tout ce qui a été fait et obtenu, grâce aux « luttes démocratiques », l’amène à se remettre sur la route en ayant la liberté totale de parole, loin des contraintes de la discipline et des calculs partisans.

Sera-t-il tenté par la course à la présidentielle de 2019, comme ce fut le cas en 2004 ? Rien n’est sûr pour l’instant. L’homme semble inscrire sa nouvelle démarche dans un registre plus intellectuel que politique.

Dans cette optique, l’arrivée au pouvoir n’est pas perçue comme une finalité à atteindre ni une preuve de réussite politique surtout que rien n’indique que le jeu électoral sera ouvert l’année prochaine avec la présence ou pas du président Bouteflika. Il a pris soin de prévenir : « Ceux qui sont fascinés par 2019 sont les janissaires de l’Histoire ».

Les conseils de Sadi aux militants du RCD

Saïd Sadi a donné quelques conseils aux congressistes de son désormais ex-parti qu’il a présenté comme « une exception algérienne » avant de quitter la tribune.

« Vous serez attaqués ou diffamés, directement ou à travers vos proches. Vous aurez à affronter des provocations ou des infiltrations, mais vous avez déjà pu constater par le passé que nulle manœuvre, nulle pression ne peut venir à bout d’une libre conscience, et d’une libre pensée », a-t-il dit.

Said Sadi a appelé les militants du RCD à perpétuer « le message de Jugurtha » pour figurer dans « les annales des bâtisseurs des nations ». Le RCD-post Sadi sera un parti qui marchera sur les pas de son fondateur.

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