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« Sans Abane et Ben M’hidi, la Révolution n’aurait pas eu la même densité »

« Sans Abane et Ben M’hidi, la Révolution n’aurait pas eu la même densité »

Chronique livresque. Qu’il est beau le récit d’un homme, héros lui-même, qui a connu deux héros de la Révolution : Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi. Il les a fréquentés, partagé avec eux l’exaltation de la lutte, les doutes, les peurs, les angoisses, l’espérance. Il les a aimés comme on aime deux frères, non plus que des frères, car les liens tissés au combat sont plus forts que ceux de la consanguinité.

Dans ce petit bijou qu’est  l’ouvrage : « Abane-Ben M’hidi : leur apport à la Révolution algérienne », Benyoucef Benkhedda nous montre les deux architectes du congrès de la Soummam dans toute leur pureté révolutionnaire et leur engagement total pour la cause de l’indépendance. Deux portraits croisés peints à l’encre du cœur.

Zighoud Youcef : « Qu’ils viennent mourir avec nous ! »

Passons sur le congrès de la Soummam que tout le monde connait en précisant, en passant, qu’il s’est tenu le 20 août 1956  pour donner une direction officielle au FLN, mais aussi pour régler toutes les questions notamment politiques et militaires qui ont surgi durant la lutte de libération.

Écoutons Benkhedda : « Déjà des dissonances fâcheuses étaient apparues entre Abane qui affirmait : « Pas de négociations sans la reconnaissance préalable par la France de l’indépendance algérienne », et Khider qui, à partir du Caire, parlait d’ “Assemblée nationale constituante. (…) Il n’existait pas de direction centrale capable de coordonner les activités politiques et  militaires, nationales et internationales du FLN”. Il fallait donc une tête, unique, qui s’impose comme telle non seulement aux dirigeants nationalistes de l’extérieur, mais aussi aux Français dont elle sera le seul interlocuteur. »

L’initiateur du Congrès ? Abane. Mais sans Ben M’hidi, le congrès aurait été un échec, car si Abane était connu par certains, Ben M’hidi, en tant qu’historique, l’était par tous les chefs. Il était la caution d’Abane et son plus sûr soutien. D’ailleurs, c’est Ben M’hidi qui fut le président de séance du Congrès. La plateforme de la Soummam vota deux principes fondamentaux : primautés du politique sur le militaire, et primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Ce sont ces deux principes, non reconnus par certains chefs, qui ont fait passer de vie à trépas Abane, Amirouche et Haoues.

Benkhedda nous confie que Zighoud fit grande impression sur Saad Dahlab qui lui a rendu visite dans les maquis avant de le retrouver à la Soummam.

« Zighoud confiait, non sans amertume, à Dahlab : « Que font-ils dehors ? Pourquoi n’envoient-ils pas d’armes ? Sinon, qu’ils viennent mourir avec nous ! ».

Zighoud parlait des membres de la délégation extérieure. Zighoud, selon Dahlab, était la simplicité même. « Il partageait avec les djounoud la pitance commune, assurait son tour de garde comme n’importe quel maquisard ; dormant peu, il se levait la nuit pour inspecter ses hommes, s’enquérir de leurs besoins, toujours chaussé de ses pataugas, prêt à bondir à la moindre alerte ; il accomplissait scrupuleusement l’office de la prière. » Si on a laissé la plume de Dahlab courir c’est pour mieux faire connaitre ce héros méconnu qu’était Zighoud Youcef.

Après le Congrès de la Soummam et la naissance de la ZAA, Benkhedda nous présente, en tant que témoin privilégié, et camarade au CCE (Comité de Coordination  et d’Exécution), organe central de direction du FLN, Abane Ramdane.

On le traite de régionaliste ? Benkhedda s’insurge : « Abane et les congressistes de la Soummam dans une lettre adressée à la Fédération de France du FLN en pleine guerre-en août 1956 ont sévèrement condamné les éléments « berbéristes, Messalistes et autres contre-révolutionnaires qui continuent leur travail de sape et de division au sein de l’émigration algérienne. »

Pour l’auteur, Abane est un rassembleur au-dessus de tout soupçon, mais aussi, bien que francophone, un partisan de l’identité algérienne de culture arabo-islamique. « Benkhedda nous précise qu’a aucun moment, dans ses attitudes ou dans ses prises de position, il ne remit en cause de quelque façon que ce fût, les valeurs islamiques contenues dans la Proclamation du 1er Novembre 1954. Abane n’était pas pratiquant, beaucoup de dirigeants ne l’étaient pas, ce qui ne l’empêchait pas d’être tolérant et respectueux de ses autres compagnons qui observaient scrupuleusement le dogme ».

Chemin faisant, Benkhedda tord le cou à l’accusation d’un Abane « absolutiste », laquelle version fait de l’architecte du congrès de la Soummam un chef despotique et irascible fermé à toute discussion. « Lorsque nous étions à Alger, nul protocole n’existait entre nous membres du CCE. Nous étions tous logés à la même enseigne. Aucun n’avait le pas sur l’autre. Nous courrions tous le même danger : celui de tomber dans les griffes des paras de Massu-Bigeard. , et l’arrestation était suspendue au-dessus de nos têtes comme une épée de Damoclès. »

La suite est édifiante, car elle est dite par un membre du CCE et non d’un historien ou d’un témoin indirecte. Elle confirme l’ascendant naturel de l’homme en mettant un point final sur les discussions byzantines (voir les mémoires de Yacef Saadi)  qui décrivent un CCE à plusieurs têtes : « Mais il y avait comme une entente tacite, une espèce d’unanimité à faire confiance à Abane et à lui reconnaître le leadership parce qu’il était un homme de décision, un animateur et un coordinateur hors pair. (…) a aucun moment nous n’avions décelé chez lui la moindre « graine de tyran », même si sa franchise cinglante désarçonnait parfois. »

Désarçonnait ? Si ce n’était que ça. Elle lui créait des ennemis d’autant plus irréductibles qu’ils se savaient d’une intelligence et d’une culture politique inférieure. L’homme était, selon Benkhedda, sans nuances, un homme aux colères violentes : « Lorsqu’il s’apercevait d’une anomalie, d’un défaut, d’un abus, dont l’auteur devait alors faire les frais de ses observations parfois blessantes. « Tu ne comprends rien », avait-il dit un jour à un membre du CCE. À un autre, il lança l’épithète de « fasciste » Mais une fois qu’il avait « vidé son sac », il se reprenait. Car il n’était pas vindicatif ni rancunier. »

Il se reprenait à quel prix ? Ceux qui ont été humiliés n’oublieront pas les humiliations. Parmi eux Krim Belkacem qui fera partie du complot des colonels qui tendront à Tétouan, au Maroc, un piège fatal à Abane. Disons qu’ Abane avait peut-être du cœur, mais son style, mais son tempérament, mais son caractère ne lui gagnaient pas les cœurs.

Ben M’hidi, le frère jumeau d’Aban

Loin des aspérités d’Abane, Ben M’hidi était un homme de consensus qui veillait à ne jamais blesser ou même froissé quelqu’un. Mais il ne laisse personne lui marcher sur les pieds comme le relate Zohra Drif dans ses mémoires et Benkhedda dans le présent livre où il narre le rejet par Ben M’hidi de l’immixtion des « frères égyptiens » dans les affaires de la délégation extérieure tout en dénonçant le choix de Fethi Dib, patron des services égyptiens, sur Ben Bella pour en faire l’interlocuteur privilégié de Nasser. Il y eut une altercation entre Ben M’hidi et Ben Bella. Jusqu’aux échanges de coups ou l’agression de l’un par l’autre, comme le prétendent certains ? Doute. Doute parce que Ben M’hidi en imposait à quiconque. Et Ben Bella, malgré son impulsivité avérée, savait ce qu’il risquait en s’attaquant à l’un des historiques de la Révolution du 1er Novembre.

Qu’elles sont belles les phrases qui suivent écrites à la première personne, à l’encre de l’histoire : « Je l’accueillis moi-même  un jour de mai 1956, à la gare d’Alger où il arriva par le train de nuit en provenance d’Oran, installé dans un wagon-lit, muni de faux papiers. (…) Je le mis en contact avec Abane chez Mohammed Ouamara (Rachid) 133 bis, Boulevard du Télémly, siège de notre PC. ». Benkhedda nous explique le lien fort qui va unir les deux hommes. Ce lien unique qui ressemble, mais en plus politique, à celui qui liait la Boétie à Montaigne ce qui faisait dire à ce dernier : « Parce que c’était lui parce que c’était moi ».

Abane et Ben M’hidi étaient  deux purs qui ne vivaient que pour la Révolution : « Les deux chefs ne se quitteront plus. Ils se retrouvent constamment, le plus souvent chez Rachid. Une totale unité de vue avait fini par régner entre eux, favorisée par la formation politique et militante identique qu’ils avaient reçue au PPA-MTLD. La même conception de la lutte dans ses aspects politique et militaire, la même appréhension de voir la Révolution instrumentalisée de l’extérieur, les mêmes priorités les rapprochaient et guidaient leurs pas. Surtout, ils partageaient avec une impérieuse ferveur l’impératif de l’unité patriotique du peuple algérien. »

Abane-Ben M’hidi, une paire soudée par la passion de l’Algérie

Cette entente entre les deux est la clef de la réussite du Congrès de la Soummam : « Le succès de la Soummam est donc à porter au compte non du seul Abane mais davantage, au compte du tandem exemplaire qu’il formait avec Ben M’hidi. »

On sent une certaine fascination, du moins une grande admiration, du lettré Benkhedda pour l’autodidacte Ben M’hidi : « Dans le parti, on le surnommait « carburation » et pour cause ! L’esprit vif, il était toujours en mouvement, et son activisme inné lui faisait répéter : « Il faut donner au parti de la carburation, voulant dire par là des motifs d’action. En fait, il était l’ennemi de tout immobilisme. »

Benkhedda raconte une anecdote qui résume l’amour fou de Ben M’hidi pour l’Algérie. Il la tient de Hamid Ouamara, le fils de Mohammed Ouamara, chez qui a été établi le PC du CCE : « Les débats du CCE ce jour-là, avaient pris un tour passionné. Si Larbi, nerveusement, et sans qu’il s’en rende compte tailladait la table avec un petit canif. La réunion terminée et une fois les membres du CCE partis, je poussais la curiosité de voir ce qu’il avait dessiné. Il avait gravé dans la table en bois de chêne, réputé pour sa dureté, la phrase suivante : « L’Algérie libre vivra ! », des mots qui témoignaynt de sa passion patriotique. »

Benkhedda insiste sur la même volonté d’Abane et de Ben M’hidi à rassembler toutes les couches du peuple algérien, toutes générations et sexes confondues. Les deux ont cette qualité – la capacité de rassembler – qu’on ne retrouve que chez les chefs sûrs d’eux-mêmes qui n’ont pas besoin de diviser pour régner. « Pour Ben M’hidi, comme pour Abane, l’indépendance demeurerait une chimère sans l’unité effective du peuple. Tous les soulèvements et autres mouvements de résistance contre le système colonial n’avaient-ils pas été une succession d’échecs y compris du temps de Abdelkader, et cela, faute d’unité dans le combat collectif et faute de direction nationale ? La grande leçon de l’occupation coloniale de l’Algérie par la France ne réside-t-elle pas dans l’incapacité des Algériens d’opposer un front sans fissures à l’adversaire ? Seul le FLN, un siècle plus tard, saura cimenter cette unité des rangs et des objectifs et l’inscrire génialement dans une logique de victoire inéluctable. »

Selon Benkhedda, c’est la paire Abane-Ben M’hidi, une paire soudée par la passion de l’Algérie, une paire visionnaire, une paire unique dans l’histoire de notre pays, qui a consolidé le mouvement de libération : « Quand il fallut, à partir du printemps 1956, gérer avec audace et maîtrise, son passage du stade insurrectionnel initial à la phase révolutionnaire proprement dite. »

Il ajoute avec gravité, nous semble-t-il, ces mots en forme de baroud qui sont le meilleur hommage au rôle et à l’apport de ces deux grands martyrs, l’un tué par ses frères, l’autre par le bourreau Aussaress : « Sans eux, on n’aurait donné ni cher de la tenue des assises de la Soummam, ni de l’élaboration d’une plate-forme qui aura permis malgré tout à la Révolution algérienne de se situer politiquement et militairement, et de se doter d’un édifice institutionnel conséquent. Pour avoir énergiquement contribué à asseoir la légitimité et la légalité révolutionnaire, et à mettre en place un programme cohérent et une direction homogène, ils ont droit à notre reconnaissance. »

Et puis ces mots merveilleux, ces mots émus, d’un grand moudjahid, décédé entre temps, à deux compagnons d’armes qui n’ont pas connu, comme lui, le soleil de l’indépendance : « Que grâce leur soit rendue de toute notre ferveur. »


*Benyoucef Benkhedda
Abane-Ben M’hidi : leur apport à la Révolution algérienne
Éditions Dahlab

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