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Visite de Sissi à Paris : un tapis rouge qui ne passe pas

Le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi a entamé ce dimanche 6 décembre une visite très controversée en France dans un contexte de dégradation de la situation des droits de l’homme en Égypte.

Si la visite se comprend dans cette conjoncture du fait que les deux pays partagent les mêmes tensions avec la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et les mêmes convergences sur de nombreux dossiers régionaux et internationaux, comme la situation en Libye, des organisations non gouvernementales ne voient pas d’un bon œil la venue à Paris d’un dirigeant qu’elles considèrent comme un « dictateur », et encore moins l’accueil fastueux qui lui est réservé.

Une procession militaire des Invalides à l’Élysée, un passage par l’Arc de Triomphe et des rencontres au plus haut niveau politique sont en effet au programme de la visite du président égyptien.

Emmanuel Macron et Abdel Fatah al-Sissi sont aussi sur la même longueur d’onde concernant la question de l’islamisme politique. Le premier a particulièrement besoin de l’appui du second dans la crise qu’il a provoquée avec une partie du monde musulman par ses propos sur les caricatures du Prophète de l’Islam.

En octobre dernier, en rendant hommage au professeur Samuel Paty, décapité par un jeune radicalisé pour avoir montré les caricatures controversées à ses élèves, Macron a signifié que la France ne renoncera pas aux caricatures et à la liberté d’expression.

Ces propos avaient été suivis d’une vague de colère dans certains pays musulmans, où des appels au boycott des produits français ont été lancés.

Depuis, Emmanuel Macron a multiplié les exercices d’explication dans les médias pour dire que ces propos ont été mal compris et que l’Islam et les musulmans avaient toute leur place dans la République.

En s’affichant avec le dirigeant de l’un des plus grands pays musulmans de la planète, le président français escompte sans doute mettre définitivement les choses à leur endroit.

Au risque cependant d’ouvrir un nouveau front, cette fois avec les organisations non gouvernementales, française ou internationales, de défense des droits de l’Homme. Le tapis rouge déroulé à l’homme fort du Caire a du mal à passer.

« La répression doit avoir un coût politique »

Les deux présidents ne se sont pas encore rencontrés (ils devraient le faire ce lundi) et des réactions d’indignation sont déjà entendues. « On est stupéfait que la France déroule le tapis rouge à un dictateur alors qu’il y a plus de 60 000 détenus d’opinion aujourd’hui en Égypte », déclare Antoine Madelin, responsables de la Fédération internationale des droits humains (FIDH).

Sur Twitter, la même organisation fustige la « répression » qui sévit en Égypte et appelle la France à ne pas « fermer les yeux » sur ce qui se passe dans ce pays.

« Non, les défenseurs des droits humains en Égypte ne sont pas des terroristes ! Eh oui, la répression orchestrée par le général Sissi depuis 6 ans doit avoir un coût politique. La France ne peut plus fermer les yeux », réclame la FIDH.

Une vingtaine d’organisations au total ont appelé à manifester devant le siège du Parlement français mardi à 18 h pour dénoncer « le partenariat stratégique entre la France et l’Égypte au nom de la lutte antiterroriste », rappelant dans un appel au président français que son hôte égyptien « se sert abusivement de la législation antiterroriste pour éradiquer le travail légitime en faveur des droits humains et supprimer toute dissidence pacifique ».

Conscient peut-être de ce qui l’attend à Paris, Sissi a fait relâcher des activistes des droits de l’Homme interpellés trois semaines plus tôt. Mais le geste, estime-t-on, ne peut occulter la réalité de la répression en Égypte depuis l’accession d’al-Sissi au pouvoir en 2014, une année après la destitution par l’armée du président élu Mohamed Morsi.

Le nombre de prisonniers d’opinion dans ce pays est estimé à 60 000 par la FIDH.  Il y a deux semaines, Amnesty International avait dénoncé une aggravation de la répression contre les militants des droits humains en Égypte, suite à l’arrestation de plusieurs membres d’une ONG égyptienne.

En dépit de cette agitation autour de la visite, les observateurs s’attendent tout au plus à ce que la question des droits de l’homme soit abordée, sans illusion de voir Emmanuel Macron se monter « offensif » avec un « partenaire stratégique » de la France.

À noter qu’il s’agit de la troisième visite présidentielle entre les deux pays après celles de Sissi à Paris en octobre 2017 et d’Emmanuel Macron au Caire en janvier 2019.

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