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Stress hydrique en Algérie : sortir des idées reçues pour mieux agir

L’Algérie a investi massivement ces dernières années pour résoudre la crise de l’eau, mais ces efforts doivent être accompagnés d’une meilleure gestion de cette ressource.

Stress hydrique en Algérie : sortir des idées reçues pour mieux agir
Source : Pixabay
Hammad Lilia
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Dans une Tribune, le Dr Nabil Kherbache, maître de conférences classe A à l’université de Bejaia, expert en comptabilité et gouvernance de l’eau, revient sur l’exposition de l’Algérie au stress hydrique et les politiques de l’eau menées ces dernières années.

Le stress hydrique : approche malthusienne ou problème multidimensionnel ?

Le stress hydrique est souvent réduit à une simple affaire de chiffres. Entre spécialistes, il n’y a pas une définition précise et ceux-ci évoluent en fonction des modalités du calcul. De fait, le stress hydrique est analysé comme un phénomène quantitatif dû à la baisse des ‎‎dotations en eau par habitant à cause de l’accroissement démographique.

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Le terme de stress hydrique, popularisé par Malin Falkenmark dans les années 1980, ‎part de 1700 m3/hab/an‎ comme seuil minimum pour ‎la satisfaction des besoins de tous les secteurs. Lorsque la disponibilité est inférieure à ce ratio (entre 1000 ‎et 1700 m3/hab/an), le pays est dit en situation de pénurie d’eau. À des ‎niveaux compris entre 1000 et 500 m3/hab/an, le pays souffre d’un stress hydrique.‎ Quand le ratio tombe, en dessous de 500 m3/hab/an, il faut s’attendre à une pénurie d’eau absolue.

1.     Disponibilité de l’eau en Algérie : quel type de rareté ?

En Algérie, on constate toujours des confusions par rapport à ce concept. La presse et même des chercheurs citent toujours 1000 m3/hab/an comme seuil du stress hydrique fixé par la Banque mondiale ‎‎(BM). Or, aucun rapport n’a été trouvé pour cette limite. D’ailleurs, l’organisme onusien le mieux ‎‎placé pour donner des grilles de classement est la FAO.‎ La confusion se trouve aussi entre consommation et prélèvement d’eau, l’origine de l’eau renouvelable ou fossile (non renouvelable), l’utilisation de l’année civile ou pluviométrique dans le calcul, etc. De plus, cette dotation est utilisée parfois comme reflétant la consommation d’eau par habitant plutôt qu’une simple disponibilité d’une ressource en partie inaccessible.

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L’ensemble des indicateurs de la rareté de l’eau, connus à l’échelle mondiale, s’affiche en rouge. Ainsi, on est passé d’un simple stress hydrique vers une rareté absolue. L’indicateur de stress hydrique est passé de 1500 m3/hab/an en 1962 à 348 m3/hab/an en 2024 avec des projections encore plus faibles à l’horizon de 2050. Ce ratio est calculé par rapport à toutes les ressources en eau (renouvelables et fossiles du Sud). La FAO (Aquastat) donne des seuils aussi pour l’Algérie sur la base des ressources uniquement renouvelables avec 265 en 2020 et 256 m3/hab/an en 2022.

Cette mesure du stress est souvent trompeuse. Elle simplifie des situations complexes et ne tient pas compte des inégalités régionales. Dans cette situation, on sous-estime parfois le stress pour certaines régions et on le surestime pour d’autres. Cette réalité est accentuée sur un territoire aux climats contrastés, du méditerranéen à l’hyperaride, comme l’Algérie. Actuellement, la FAO elle-même affine ces indicateurs à l’échelle des bassins versants et les données manquent souvent.

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Avec la FAO, nous avons récemment publié un rapport (2024) sur le bassin du Cap Matifou (Algérois) qui calcule l’ODD 6.4.2 (niveau du stress hydrique) ‎et montre les limites, notamment la difficulté d’intégrer et d’évaluer les flux environnementaux.

Par ailleurs, le stress hydrique, ce n’est pas un seuil ou uniquement un phénomène malthusien. C’est un symptôme exacerbé par des facteurs anthropiques et le concept a évolué depuis pour intégrer des dimensions économiques, politiques, sociales et environnementales et on parle de l’indice de la pauvreté en eau. Par exemple, on parle d’une pénurie économique si la ressource est disponible alors que les moyens de sa mobilisation manquent. L’Algérie s’est trouvée dans cette catégorie durant les années 90 et ce n’est qu’à partir de la mise en place de programmes d’investissements publics (PIPs) qu’on a pu s’en sortir.

2.     Les améliorations et adaptation de l’Algérie au stress hydrique

Dans ce contexte, l’Algérie a amorcé des programmes centrés sur la sécurité alimentaire et hydrique nationale. De fait, les améliorations des indicateurs de l’eau et les équipements de l’eau montrent la priorité accordée à ce secteur stratégique.

Ces améliorations ont permis à l’Algérie d’atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement relatif à l’eau (OMD 7) avant leurs échéances en 2015 et des avancées sont enregistrées concernant la réalisation des Objectifs du Développement Durable liés à l’eau (ODD 6) à l’horizon 2030.

Ainsi, selon le ministère de l’hydraulique (MH), le raccordement aux réseaux de l’eau potable et aux réseaux d’assainissement ont atteint respectivement 98 % et 93 % en 2025 et ce grâce aux PIPs engagés notamment depuis 2001. Ce ‘Plan Marshal de l’eau’ a permis d’investir environ 2846 milliards de DZD (soit 36,48 milliards $US constants 1999) pour la période allant de 2001 à 2018 uniquement. Ce qui a permis à l’Algérie d’assister à une vraie phase de ‘rattrapage hydraulique’ par rapport aux années 90.

Le parc de barrage est passé de 14 barrages en 1962 à 81 barrages en 2025 ; Des projets de grands transferts et d’interconnexions ont été réalisés ; Un programme volontariste du dessalement de l’eau de mer a été engagé comme axe stratégique dans un objectif de satisfaire les besoins en eau potable à hauteur de 60 % en 2030 contre ‎‎18 % en 2024‎ surtout avec la réception de plusieurs grandes stations de dessalement de l’eau de mer (SDEMs) d’une capacité de 300 000 m3/j chacune; L’augmentation du parc des stations d’épuration des eaux usées (STEPs) de 12 STEPs en 1999 à 232 en 2025 avec un objectif d’irriguer via les eaux épurées environ 100,000 ha en 2030.

Entre 1999 et 2023, on a assisté aussi à l’augmentation de la mobilisation de l’eau agricole favorisée par les programmes de développement agricole induisant ainsi une augmentation de la superficie irriguée totale en petite et moyenne hydraulique (PMH) passant de 350 000 ha irrigués en 1999 à 1,49 millions d’ha en 2023 et la superficie équipée en grande hydraulique (GPI) est passée de 156000 en 1999 ha à 282 705 ha en 2024 avec un objectif d’atteindre 3 millions d’ha irriguées dans quelques années.

L’ensemble de ces réalisations a été accompagné par des réformes institutionnelles depuis la promulgation de la loi n°05-12 relative à l’eau et même avant avec la création des agences de bassin hydrographiques en 1996 et la création du ministère des ressources en eau en 1999 et les réformes sont toujours en cours et évoluent de manière remarquable.

3.     Contraintes des politiques de l’eau et quels mécanismes d’adaptation

Si ces efforts et réalisations sont patents, les effets sur l’eau ne passent pas inaperçus avec une pression de plus en plus importante sur ce capital naturel et un usage parfois non durable notamment dans le contexte du changement climatique qui induit des déficits pluviométriques conséquents. En outre, les politiques actuelles restent dominées par une gestion de l’offre coûteuse, énergivore et parfois mal régulée induisant des effets boomerangs.

L’eau n’est pas qu’un enjeu technique. C’est une question de gouvernance, de durabilité et d’équité.Nos politiques actuelles montrent certaines limites majeures : une coordination faible entre les secteurs de l’hydraulique, de l’agriculture, de l’énergie et environnement d’où l’intérêt des approches plus intégrées ; des données hydriques peu fiables et dispersées ce qui rappelle la nécessité de mettre des systèmes plus modernes/adaptés pour le monitoring des ressources en eau.

En outre, nous avons besoin d’un changement de paradigme comme le passage d’une gestion de l’offre à la gestion de la demande qui valorise les ressources déjà mobilisées. Il faut aussi repenser les tarifications, les incitations à l’économie d’eau sans évidemment toucher l’aspect social de ces mécanismes économiques et nous devons articuler les ODD avec les réalités locales car l’eau est l’affaire de tous.

Face à ces défis, l’Algérie n’est pas isolée. Beaucoup de pays et surtout ceux du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) connaissent des tensions similaires voire avec une adaptation moins remarquable que notre pays. Tous ont vu que les solutions uniquement techniques ont leurs limites. Tous ont compris que l’enjeu n’est pas de mobiliser toujours plus d’eau, mais de mieux la gérer, la partager et la conserver.

*Maître de conférences classe A à l’université de Bejaia, expert en comptabilité et gouvernance de l’eau

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