
Longtemps, le ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG) du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) est resté un nom tabou dans la mémoire collective algérienne.
Structure aussi fantasmée que redoutée, ancêtre des services de renseignement algériens (la Sécurité militaire puis le DRS), le MALG a été entouré de mystère, entre accusations de basses besognes, manipulations de l’ombre, élimination d’opposants et reconnaissance d’efficacité.
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Ancien ministre de l’Intérieur et président de l’Association des anciens membres du MALG, Dahou Ould Kablia, 92 ans, revisite aujourd’hui cette institution et évoque la figure de son fondateur, Abdelhafid Boussouf, relégué, comme d’autres personnages de la Révolution, dans les marges de l’histoire officielle.
« Boussouf était le moteur de la révolution »
« Il y avait une injustice vis-à-vis de Boussouf. Il était le moteur de la Révolution », estime l’ancien ministre de l’Intérieur dans un entretien à la chaîne One TV.
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Dahou Ould Kablia a imputé cette « injustice » et cette « marginalisation » à certains dirigeants, notamment les défunts présidents Houari Boumédiène et Ahmed Ben Bella, qui ont hérité du pouvoir dans des circonstances contestées au lendemain de l’indépendance.
« Parce que le régime, ceux qui n’ont pas participé de manière directe et effective à la lutte de libération — je pense à Ben Bella, à Boumediene, bien que ce dernier ait eu un parcours militant — voulaient s’appuyer sur la notion de résistance populaire. L’indépendance aurait été obtenue par le sacrifice du peuple. (…) C’était oublier le travail des hommes, des responsables politiques, en particulier l’élite politique, les membres du GPRA. Ils étaient plus ou moins blacklistés, aucun n’a survécu politiquement », explique-t-il.
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Créé en 1958, le MALG a constitué dès sa mise en place l’épine dorsale logistique et stratégique de la guerre de Libération nationale : renseignement, transmissions, acheminement des armes, sécurité des frontières.
Autant de missions qui ont forgé la légende d’un « État dans l’État ». Mais pour Ould Kablia, il ne s’agit que d’un mythe. « Il faut faire un distinguo assez net, car Boussouf avait une double casquette. Il était ministre, membre du CCE et du CNRA, donc détenteur d’un pouvoir politique à côté de ses collègues. Mais en tant que MALG, c’était une structure d’exécution, sans rôle politique, anonyme, clandestine. Les éléments du MALG n’ont jamais joué de rôle politique en faveur de qui que ce soit, ni pendant la Révolution ni après l’indépendance », développe-t-il.
Abdelhafid Boussouf, poursuit-il, faisait partie de cette jeune génération de militants ambitieux qui avaient transformé l’idée d’indépendance en projet d’action.
« Boussouf n’est pas un produit de la guerre d’indépendance. Il appartient à cette génération de militants engagés, ambitieux, qui ont transformé l’idée d’indépendance en objectif opérationnel, en action de libération », souligne l’ancien ministre de l’Intérieur.
Le trio des « trois B »
Selon Dahou Ould Kablia, le fait que Boussouf dirigeait des services « vitaux » (renseignement, acquisition d’armes, communications et transmissions) lui conférait un rôle considérable.
« Et comme il partageait ces responsabilités avec deux autres ministères, celui de la Défense nationale dirigé par Krim Belkacem et celui de l’Intérieur tenu par Lakhdar Bentobbal, cela a créé le trio des trois B. Ils avaient beaucoup en commun et ont joué un rôle extrêmement important », souligne-t-il.
Ce trio fut accusé d’avoir commandité l’assassinat d’Abane Ramdane, figure emblématique de la Révolution. Une élimination dont l’ancien ministre de l’Intérieur reconnaît la complexité : « Probablement. Il a été accusé, mais c’est une autre affaire. C’est très difficile d’en percer les vraies raisons. Personnellement, je considère que c’est une grande perte. La manière dont il est mort n’est pas honnête. (…) Abane voulait un pouvoir entièrement centré sur le politique et sur l’intérieur. Sa mort est regrettable ; c’est un héros national. Mais ces tragédies existent dans toutes les révolutions ».
Et d’ajouter : « Je me rappelle la déclaration d’Aït Ahmed à ce propos : « Heureusement que nous étions en prison, car si nous étions en Algérie, les choses se seraient aggravées dans la lutte pour le pouvoir» ».
Boussouf, un « opposant » sans opposition
D’après l’ancien ministre de l’Intérieur, Abdelhafid Boussouf, désabusé à l’indépendance, a décidé de se retirer.
« Boussouf n’était pas d’accord avec la tournure prise par les événements après 1962. Il nous a expliqué, à un groupe restreint, qu’il ne pouvait pas continuer. Il avait participé à un gouvernement qui a signé des accords, et ces accords ne seraient pas respectés. C’est un faux procès qu’on leur a fait : le seul grief était d’avoir « tout cédé à la France ». (…) Il savait ce que deviendrait le pouvoir sous Ben Bella et Boumediene : un pouvoir personnel, centralisé, un parti unique, la fin de toute forme d’opposition. Alors il nous a écrit une lettre, la veille du cessez-le-feu : « Moi, je me retire, je ne me sens pas en mesure de travailler avec ce mouvement. Mais vous, vous êtes patriotes, continuez à servir le pays, quels que soient les responsables », révèle Dahoud Ould Kablia.
Était-il un opposant sans faire d’opposition ? « Tout à fait. Il ne voulait pas faire d’opposition, car beaucoup de ses camarades s’y sont essayés, comme Boudiaf, qui a créé un parti et on sait comment cela s’est terminé pour eux. Lui disait simplement : « Je me retire, point. Laissons-les faire » ».
Concernant Boumediene, Dahou Ould Kablia précise : « Au début, il lui en voulait, puis il l’a soutenu après 1965. On prête à Boumediene la volonté de le récupérer, mais il ne l’a pas fait, car il savait qu’il essuierait un refus ».
Boumediene s’est-il méfié de Boussouf ? « En fait, Boumediene était la création de Boussouf. C’est lui qui l’a pris et l’a nommé numéro deux. Boudiaf, lui, n’en voulait pas, pensant qu’il était un espion de Ben Bella », poursuit-il.
Interrogé pour savoir comment Boussouf a vu l’évolution et la transformation du MALG après l’indépendance, Dahou Ould Kablia a tenu à nuancer.
« Il faut distinguer la nature des missions. Pendant la guerre, il s’agissait de s’informer sur l’ennemi, ses capacités militaires, sa stratégie, ses alliances, etc. Après l’indépendance, c’était différent : les mêmes hommes, forts de leur expérience, ont assuré la continuité. Kasdi Merbah a organisé et structuré la Sécurité militaire, devenue plus tard le DRS. Les orientations ont alors visé à sécuriser l’État algérien naissant et à prévenir les dissensions internes susceptibles d’ébranler le système. Les objectifs n’étaient plus les mêmes, mais les hommes ont servi avec la même loyauté et les mêmes compétences », détaille le président de l’association des anciens membres du MALG.
Sur les raisons qui ont fait que la sécurité militaire n’ait pas récupéré l’essentiel des cadres du MALG, Dahou Ould Kablia l’explique par l’absence de vocation chez ceux qui avaient servi pendant la guerre.
« Parce que beaucoup d’entre eux se considéraient comme des agents de renseignement par nécessité, non par conviction. J’ai moi-même accompli un travail de renseignement remarquable, notamment dans l’analyse, mais je ne me sentais pas dans la peau d’un agent chargé d’espionner ou de faire des rapports sur ses camarades. Ça, je ne pouvais pas le fairen », justifie-t-il.
Par ailleurs, l’ex-ministre de l’Intérieur regrette que tout comme le GPRA, le MALG tombe progressivement dans l’oubli. « Le GPRA a accompli quelque chose d’extraordinaire. Sa naissance fut un grand moment de l’histoire. Personnellement, je suis choqué que le 19 septembre dernier, aucun mot n’ait été dit sur le GPRA. Il n’y a pas que sa mémoire qui tombe dans l’oubli, mais aussi celle du MALG ».
« Bouteflika, un diable… »
Dans son témoignage, Dahou Ould Kablia est revenu sur la mort d’Ahmed Medeghri le 10 décembre 1974, avec qui il a fait le lycée à Mascara.
« Il a traversé une période extrêmement difficile. Il s’est suicidé. Il était en conflit total avec Boumediene », a assuré l’ancien ministre de l’Intérieur qui a relevé que tous ceux qui ont soutenu Houari Boumediene pendant le cessez-le-feu et les premières années de l’indépendance ont fini curieusement par le quitter, comme Kaid Ahmed, Medeghri, Cherif Belkacem….
« Il restait un seul, (Abdelaziz) Bouteflika, qui était un diable qui jouait sur tous les tableaux. Il était avec Boumediene d’un côté, et Ahmed Medeghri d’un côté ».