Direct Live Search
Search

Crise France – Algérie : Yazid Sabeg appelle à impliquer Dominique de Villepin

Yazid Sabeg met en garde contre le point de non-retour entre l’Algérie et la France, et appelle à introduire Dominique de Villepin. Il réagit à la loi algérienne criminalisant le colonialisme

Crise France – Algérie : Yazid Sabeg appelle à impliquer Dominique de Villepin
Yazid Sabeg appelle à introduire l’ancien premier ministre Dominique de Villepin dans la recherche d’une solution à la crise entre la France et l’Algérie / Capture dailymotion
Yazid Sabeg
Durée de lecture 6 minutes de lecture
Suivez nous sur Google News
Suivez nous Google News
Clock 6 minutes de lecture

Yazid Sabeg, chef d’entreprise franco-algérien et ancien commissaire français à la diversité, revient sur l’adoption en Algérie de la loi criminalisant le colonialisme français.

Il appelle à introduire l’ancien premier ministre Dominique de Villepin dans la recherche d’une solution à la crise entre la France et l’Algérie, et met en garde contre l’irréparable.

A lire aussi : Imane Khelif dément sa retraite et accuse son ex-manager de trahison

Pourquoi prendre une prise de parole est nécessaire maintenant ?

Parce qu’une relation franco- algérienne depuis longtemps difficile mais gouvernable est en train de se transformer en relation punitive. Or quand la punition devient la grammaire, chaque sujet se change en munition.

A lire aussi : Visas diplomatiques : l’Algérie accuse la France de « mauvaise foi »

Et ce sont sempiternellement la mémoire, les visas, les binationaux, la sécurité et l’immigration qui sont convoqués.

On croit “tenir bon”, on fabrique l’accident. il faut donc parler aujourd’hui tant qu’il reste une fenêtre de décision, avant que la mécanique, qui visiblement échappe à tout contrôle, ne produise l’irréparable.

A lire aussi : L’Algérie instaure un triple contrôle des importations

Quand vous dites “l’irréparable”, c’est grave, vous pensez à quoi ?

À un point de non-retour où la défiance devient structurelle : plus de relation spéciale, plus de canaux discrets, plus de coopération fluide, seulement des ripostes.

Je pense à un incident consulaire ou sécuritaire, instrumentalisé des deux côtés, qui rend ensuite politiquement impossible tout geste raisonnable. Après cela, même la bonne décision paraît une faiblesse. C’est la définition même d’une relation piégée.

Une loi algérienne vient de criminaliser la colonisation française : comment la recevez-vous ?

Je comprends l’intention politique ou le calcul peut être : obtenir une reconnaissance claire, sortir d’une ambiguïté française ancienne.

Mais il est à ce stade indispensable de mettre un avertissement net sur la méthode : pénaliser l’histoire, c’est dangereux. L’histoire a besoin d’archives, de science, de débat.

Si on y met le pénal, on installe les craintes et le doute, on cristallise les postures , on intimide la recherche … de la vérité, on rigidifie la société. Une mémoire blessée a besoin de vérité, pas d’une police des mots.

D’un point de vue juridique international, cette loi a-t-elle un effet sur la France ?

Directement, très limité. Une loi nationale n’oblige pas automatiquement un autre État, ne crée ni dette opposable, ni compétence automatique d’une juridiction internationale.

Mais politiquement, elle pèse c’est sûr : elle peut -peut-être – contribuer à installer un rapport de force moral, internationaliser un récit, mettre plus encore la relation sous tension. L’enjeu n’est pas un tribunal immédiat, c’est l’escalade.

ONU, Cour internationale de Justice : y a-t-il une voie de contrainte ?

Il faut être sérieux : la justice internationale entre États ne fonctionne pas comme un bouton “condamner”. Les voies contentieuses sont encadrées et supposent des conditions lourdes.

En revanche, l’ONU peut devenir une scène de pression morale. Et la pression morale, dans un climat déjà inflammable, accélère les durcissements internes. Ce n’est pas “nul”, c’est surtout politique.

La France a parlé d’“initiative hostile” et de “dialogue exigeant”. Qu’en pensez-vous ? 

C’est une réaction défensive compréhensible. La France marque un désaccord, et évite d’endosser le cadre pénal. Mais ce n’est pas une politique.

Dire “hostile” ne fabrique aucun chemin. Une relation aussi dense ne se stabilise pas avec un communiqué : elle se stabilise avec une doctrine et des actes vérifiables. Le vide nourrit la surenchère.

La criminalisation est donc algérienne, vous avez déjà dit que la reconnaissance française est d’abord une affaire intérieure française. Pourquoi ?

Parce que reconnaître ne doit pas être vécu comme une concession arrachée par contrainte. La reconnaissance, si la France la choisit – et nous devons l’espérer – doit être souveraine, intérieure, décidée pour elle-même.

Pendant plus d’un siècle, l’État français a exercé en Algérie sa souveraineté, avec ses lois, son administration, sa police, sa force armée. Et il a organisé une inégalité statutaire, une citoyenneté à étages, en contradiction avec l’universalisme républicain.

Elle l’a fait continûment en usant de la force et de la contrainte violentes . Cela a touché au cœur de la cohérence nationale française. On n’assume pas pour plaire, on assume pour se respecter.

Pour vous, la faute la plus grave tient donc à cette “citoyenneté à étages” ?

La France a commis en Algérie de nombreuses autres fautes. Mais oui celle-là parce que c’est une faute de principe.

La violence est terrible, mais l’injustice institutionnalisée au mépris des principes humains et démocratiques est un reniement pour la République.

Quand une République catégorise les êtres humains, quand elle fabrique des droits différenciés tout en prétendant incarner l’universel, elle abîme son propre récit. C’est cela qui laisse une blessure durable, et c’est cela qui oblige à parler vrai.

Beaucoup en France craignent qu’une reconnaissance ouvre une boîte de Pandore. Vous répondez quoi ?

M. Je réponds que ce n’est pas la reconnaissance qui ouvre le sans-limite, c’est l’absence de cadre.

Un État adulte sait distinguer ce qui relève de la vérité historique, ce qui relève de la reconnaissance politique, ce qui relève des gestes symboliques, et ce qui relève d’actes matériels ciblés quand ils sont objectivables. Le pire scénario, c’est l’inaction : on laisse l’autre écrire le cadre, et on subit ensuite des demandes maximalistes.

Première mesure de confiance : que faire tout de suite, sans coût politique majeur ?

Réinstaller un canal politique discret, stable, mandaté, avec une règle : traiter d’abord ce qui peut déraper, et sortir les sujets sensibles du spectacle permanent.

La relation franco-algérienne ne se pilote pas en direct sur les réseaux. Elle se pilote avec de la confidentialité, des objectifs, et une chaîne de décision courte.

Deuxième mesure : comment empêcher que visas et mobilité deviennent des otages comme aujourd’hui ?

En sanctuarisant un couloir de mobilité pour étudiants, chercheurs, entrepreneurs, familles.

Dans une relation aussi imbriquée, la mobilité est une infrastructure stratégique. Si elle devient une variable d’ajustement politique, on casse des trajectoires, on perd des élites, on fabrique de la rancœur. C’est exactement le contraire de ce qu’il faut faire si on veut stabiliser.

Troisième mesure : sur les OQTF et les sujets consulaires, quelle solution pragmatique ?

Très simplement en mettant en place un mécanisme technique bilatéral fonctionnel pour le traitement rapide des cas bloquants, avec points de contact identifiés, calendrier, critères assumés.

Le but n’est pas de nier le droit, mais de réintroduire de la prévisibilité et de la gouvernance. On peut défendre l’État de droit sans transformer chaque dossier en bras de fer gouvernemental.

Quel chantier ouvrir en premier : archives ou restitutions ?

Les archives d’abord. Sans archives, on est condamné aux slogans. Il faut un calendrier d’ouverture clair et complet, une politique et des moyens de numérisation, des équipes mixtes, et des livrables publics. L’archive est la colonne vertébrale du sérieux. Sans cela, tout le reste devient suspect.

Le travail des historiens : quel rôle exact leur donnez-vous ?

Un rôle décisif – qui est reconnu – qui doit être net et autonome des autorités politiques et administratives : établir un socle de faits, pas écrire une narration politique.

On ne leur demande pas de “réconcilier”, on leur demande d’éclairer académiquement et indépendamment : chronologies, chaînes de décision, faits établis, zones d’ombre. Ensuite, l’État assume la décision morale et diplomatique.

Si on mélange les rôles, on détruit la crédibilité des deux. J’ajoute que le Comité historique bilatéral – qui existe toujours – doit pouvoir travailler dans un cadre académique à définir, régulièrement sans à coût erratique dans son calendrier avec des délivrables à dates régulières et arrêtées par lui .

Comment s’assurer que ce travail éclaire rapidement l’État français en vue d’une reconnaissance tenue ?

Par une méthode. D’abord l’État français est déjà parfaitement éclairé sur ses responsabilités et sur le sujet des conditions de la colonisation.

Il dispose de ses archives et de milliers d’ouvrages savants écrits sur le sujet en France depuis près de deux siècles.

Ensuite pour l’histoire commune il faut garantir aux historiens un accès réel aux fonds, des procédures de déclassification, des moyens matériels, ces rendus intermédiaires réguliers.

Le temps long de l’histoire n’empêche pas des livrables progressifs. Ce qu’il faut éviter, c’est le chantier sans calendrier, qui devient l’alibi de l’inaction.

Vous insistez toujours sur le rôle que vous considérez comme éminent de Benjamin Stora : pourquoi lui ?  

Parce qu’il peut incarner une autorité de méthode dans un climat de soupçons. Sa conscience, c’est la fidélité au document, même quand ça dérange.

Sa loyauté, c’est la fidélité à l’idée qu’on ne gouverne pas une relation historique par l’humiliation et le déni.

Quand il appelle à reconnaître des crimes coloniaux, il ne parle pas “contre la France”, il parle au nom d’une France qu’il veut cohérente avec elle-même.

Benjamin Stora peut stabiliser le terrain si on lui donne un cadre clair et si on protège la recherche de toute instrumentalisation.

Vous suggérez d’introduire Dominique de Villepin : pourquoi maintenant ?

Parce qu’il réunit trois qualités rares : il est respecté en Algérie et en France et qu’il est un bon connaisseur de leurs relations bilatérales depuis 30 ans , il n’est pas associé aux dernières algarades, et il sait d’expérience au côté de Jacques Chirac : le génocide des Arméniens, des Rwandais et des juifs français et étrangers en France ce que coûte une parole d’État sur les sujets de mémoire de cette gravité.

Dominique de Villepin peut rouvrir immédiatement un canal politique sans apparaître comme un acteur de surenchère. Il peut tenir une ligne de dignité sans agressivité, de vérité sans provocation, d’intérêt stratégique sans cynisme.

Quel rôle concret pour lui : médiateur, envoyé spécial, “sage” ?

Une mission bornée et utile : réinstaller la confiance opérationnelle, sécuriser les mesures initiales, garantir la méthode des chantiers, et tenir le cap quand les appareils se raidissent.

Pas un concours de prestige. Une mission de gouvernance, au service d’intérêts stratégiques, diplomatiques et sécuritaires essentiels. Et dans l’état actuel, le président de la République (français) n’aurait que des avantages à utiliser ce crédit pour remettre en œuvre une réconciliation nécessaire.

Votre message final aux citoyens français, notamment d’origine algérienne, inquiets et parfois directement inquiétés ?

Je veux leur dire d’abord : vous n’êtes pas un problème à gérer, vous êtes une part de la solution. Vous n’êtes ni des otages, ni des variables d’ajustement d’une crise diplomatique.

La France ne doit jamais laisser s’installer l’idée qu’une tension entre États autorise le soupçon sur des millions de citoyens. L’État de droit ne trie pas ses enfants.

Je sais ce que produit ce climat : procédures durcies, familles hésitantes, étudiants qui doutent, entrepreneurs qui renoncent, binationaux pris entre deux administrations.

C’est précisément pour cela qu’il faut revenir à la raison maintenant, avant que l’irréparable ne soit commis. Votre loyauté n’a pas à être prouvée tous les matins.

Vous n’avez pas à choisir entre vos attachements et votre citoyenneté. La dignité n’est pas le déni : un grand pays ne rapetisse pas quand il reconnaît, il se redresse. Mais la dignité n’est pas non plus la suspicion : un grand pays ne se renforce pas en regardant une partie de ses citoyens comme une question.

Aux Algériens, je dis aussi : la dignité n’est pas la punition. Une mémoire n’a pas besoin de prisons pour être respectée ; elle a besoin d’actes, d’archives, de vérités, et d’un avenir qu’on ne sacrifie pas aux surenchères.

Et à tous, des deux rives : la relation franco-algérienne n’est pas un concours d’orgueil, c’est un fait humain, historique et stratégique. La raison n’est pas une faiblesse ; c’est l’intelligence de l’avenir.

Lien permanent : https://tsadz.co/koyld

TSA +