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« Lundi à l’école » : Mohand Sidi Saïd, du Djurdjura aux sommets de Pfizer

« Lundi à l’école. » L'ex-numéro 2 de Pfizer, Mohand Sidi Saïd, se confie sur sa carrière, la médecine et l'économie algérienne. Récit d'une ascension exceptionnelle.

« Lundi à l’école » : Mohand Sidi Saïd, du Djurdjura aux sommets de Pfizer
Mohand Sidi Saïd/Source: Facebook
Karim Kebir
Durée de lecture 6 minutes de lecture
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« Lundi, à l’école ». C’était vers la fin des années 40. Enfant, alors qu’il vendait des fruits et légumes sur la place d’un marché en Haute Kabylie, un cousin instituteur, Hachimi Oussedik, suggéra à Mohand Sidi Saïd de rejoindre les bancs de l’école. Une invitation qui va changer son destin.

Mais surtout qui va ouvrir la voie à l’un des parcours les plus singuliers qu’ait connus un Algérien dans le monde de l’industrie pharmaceutique.

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Rien pourtant ne semblait prédestiner Mohand Sidi Saïd, né en 1939 dans un modeste village dans les contreforts du Djurdjura à devenir, quelques décennies plus tard, vice-président de Pfizer et membre du comité exécutif du géant américain du médicament.

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Et lorsque Mohand Sidi Saïd, 87 ans, évoque aujourd’hui son enfance, ce n’est ni pour chercher la compassion, ni pour impressionner. Seulement pour jeter la lumière sur un destin qui tient à quelques mots : « Lundi, à l’école ».

« J’ai subi la faim, la soif, le froid et la chaleur torride de l’été du Djurdjura. Et l’humiliation non des hommes et des femmes mais celle du sort. Plus cruelle. Orphelin à huit ans et de ce fait chef de famille », raconte Mohand Sidi Saïd à TSA.

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Les mots qui changent le destin de Mohand Sidi Saïd

Alors qu’il est encore enfant, il perd son père émigré, puis sa mère, « des parents nés dans l’ombre qui n’ont pas connu la lumière », dit-il.

Avec ses frères et sa sœur, il est élevé par sa grand-mère dans une extrême pauvreté. Pour subvenir aux besoins de la famille, il vend des fruits et des légumes sur les marchés.

Mais l’école ne fait pas partie de son quotidien. Et c’est là qu’intervient Hachimi Oussedik, un proche de la famille. Ce cousin éloigné, instituteur, comprend immédiatement que le garçon mérite une autre destinée.

Il lui lance cette invitation qui bouleversera sa vie : « Lundi, à l’école ». Mohand hésite. Sa grand-mère décide pour lui. À dix ans, il découvre les bancs de l’école. Très vite, il comprend que le savoir constitue sa seule chance d’échapper à la misère.

« Je savais qu’il manquait quelque chose dans mon pédigrée », dira-t-il plus tard. Cette chose, c’était l’instruction. Dès lors, il ne cessera plus d’apprendre. Étudiant à Alger, il poursuit ensuite ses études en France, à l’Institut d’administration des entreprises d’Aix-en-Provence, avant de compléter sa formation à Carnegie Mellon University, aux États-Unis, l’une des premières universités à introduire l’intelligence artificielle dans ses programmes.

Ce parcours universitaire est jalonné de sacrifices. « Beaucoup de travail, de nombreux week-ends sacrifiés et des vacances souvent raccourcies », se remémore-t-il.

Mais un autre hasard va définitivement orienter sa trajectoire. Alors qu’il consulte un médecin, aussi proche de la famille, pour une simple grippe à Alger, celui-ci ne lui remet pas une ordonnance, mais une lettre de recommandation destinée au responsable de Pfizer.

Quelques mois plus tard, après un concours et une période de stage, il est recruté comme délégué médical. Le reste appartient à l’histoire puisqu’il va connaître une ascension fulgurante.

Année après année, Mohand Sidi Saïd gravit les échelons de la multinationale américaine jusqu’à devenir président opérationnel pour un territoire couvrant l’Afrique, le Moyen-Orient, toute l’Asie, le Japon, la Chine, l’Australie et l’Amérique latine. Il est également élu vice-président et siège au comité exécutif mondial, la plus haute instance dirigeante du groupe.

Le talent, secret de la réussite ? « L’envie est l’alpha et l’oméga de la réussite », répète-t-il volontiers. À ses yeux, la réussite repose sur quelques principes simples : reconnaître ce que l’on ignore, travailler sans relâche, oser prendre des risques et ne jamais cesser d’apprendre. Il cite volontiers Socrate : « Le premier savoir est le savoir de mon ignorance ». Cette philosophie guidera toute sa carrière.

Un homme d’une grande humanité

En pleine guerre contre le terrorisme en Algérie durant les années 1990, alors que nombre d’investisseurs hésitent à s’engager dans le pays, il est sollicité par Ali Aoun pour lancer le projet de l’usine Pfizer en partenariat avec Saidal.

Durant la crise financière asiatique, il convainc sa direction d’investir massivement en Algérie lorsque les autres réduisent la voilure. Les faits finiront par lui donner raison.

Mais ce sont surtout ses prises de position humanitaires qui marquent son parcours. En Afrique du Sud, la découverte des ravages du sida le pousse à défendre publiquement un accès beaucoup plus large aux traitements antirétroviraux.

Cette prise de position lui vaut quelques démêlés avec le principal syndicat américain de l’industrie pharmaceutique, sans pour autant remettre en cause ses fonctions chez Pfizer.

À Karachi, au Pakistan, il préfère financer un centre de dialyse plutôt que de limiter sa mission aux seuls objectifs commerciaux. Au Nigeria, aux Philippines et au Sri Lanka, il participe à la cession d’usines à des fondations dirigées par des salariés pour un dollar symbolique.

Ces initiatives traduisent une conviction profonde chez l’homme : « On peut être dans le monde du business sans perdre son humanité ». Au fil de sa carrière, Mohand Sidi Saïd rencontre chefs d’État, ministres, grands dirigeants internationaux, mais aussi la légende du football Pelé, dont il admire la modestie, et le révérend sud-africain Desmond Tutu, prix Nobel de la paix.

Pourtant, il affirme avoir autant appris auprès des sans-abris parisiens que des puissants de ce monde. « Je n’ai jamais rencontré un homme ou une femme qui ne m’ait rien appris », confie-t-il.

Retiré de ses fonctions opérationnelles depuis plus de vingt ans, il demeure cependant particulièrement actif. Installé à Aix-en-Provence en France, il écrit, prodigue ses conseils à ceux qui le sollicitent, intervient dans des conférences et multiplie les plaidoyers en faveur de l’accès aux soins innovants.

Pour lui, le principal défi du XXIᵉ siècle consiste à rendre les progrès médicaux accessibles au plus grand nombre. Selon lui, il ne faut plus opposer médecine publique et médecine privée mais construire une « médecine à deux prix » : ceux qui disposent de revenus élevés doivent contribuer davantage afin de permettre aux plus modestes d’accéder aux traitements innovants.

Un regard sur l’Algérie empreint d’optimisme

Profondément attaché à son pays et à sa Kabylie natale, Mohand Sidi Saïd, malgré l’éloignement, porte un regard sur l’Algérie empreint de beaucoup d’optimisme.

« Les choses avancent. Dans la bonne direction. Le président de la République a défini une vision. Celle de 2050. Des orientations claires. Une économie qui avance, qui produit localement et exporte et qui doit sortir de la dépendance des revenus des hydrocarbures. Les orientations sont claires. Il appartient désormais à l’équipe en charge du pays de ne pas décevoir et d’être à la hauteur des aspirations. Exporter, assurer un retour sur investissement de l’ordre de 7 %, ouvrir et libéraliser l’économie, tordre le cou à la corruption, sortir du piège de la politique des changes à deux vitesses pour aller graduellement vers un dinar convertible, réduire les freins à l’investissement que constitue la bureaucratie, voilà, à mon sens, certains des enjeux d’aujourd’hui et de demain. Les infrastructures, les ressources naturelles et humaines abondent », développe-t-il.

L’ancien vice-président de Pfizer salue aussi les progrès réalisés par l’industrie pharmaceutique nationale, désormais capable de couvrir une large part des besoins du pays, à hauteur de 70 à 80 %, tout en appelant à franchir une nouvelle étape.

«Ceci dit, il ne faut pas dormir sur ses lauriers. Le risque de la réussite est de rester accroché à ce que l’on sait faire. La force de l’habitude. Un poison néfaste. Il faut aller au-delà », martèle-t-il.

«Le Président vient de nommer un Conseil scientifique de haut calibre. Il faut lui donner les moyens. Je prône depuis quelque temps l’établissement d’un fonds d’investissement souverain de 2 milliards de dollars. C’est à la portée de l’Algérie. On peut aussi favoriser l’accès aux fonds privés. Peut-être faudra-t-il créer un petit groupe de chercheurs, d’économistes, de financiers pour évaluer les projets du Conseil scientifique et débloquer les financements », suggère-t-il encore.

Les défis de demain

À ses yeux, l’avenir appartient aux biotechnologies, à la biopharmacie, à la recherche clinique et à l’intelligence artificielle. S’il ne manque pas de louer le système de santé algérien, l’un des plus « généreux » au monde, malgré ses insuffisances, Mohand Sidi Saïd estime toutefois qu’il est appelé à évoluer.

« Des corps professionnels dévoués, compétents et surchargés. Mais, comme tout bon système, il doit évoluer. Aller vers plus de prévention. Je dis souvent que la meilleure façon de traiter une pathologie, c’est de ne pas l’avoir ! Et c’est possible. Hygiène de vie, sport, réduction du stress, etc. La médecine du XXIᵉ siècle sera personnalisée », détaille-t-il.

L’ex vice-président de Pfizer s’interroge cependant sur la pertinence de la médecine gratuite pour tous.

« Les patients avec des revenus élevés doivent mettre la main à la poche. C’est un des moyens de générer des revenus pour permettre l’accès à tous aux soins innovants très coûteux et rémunérer à leur juste valeur les soignants. Une nouvelle cartographie de la médecine préventive et personnalisée s’impose. Sans doute dans le cadre d’un colloque associant des personnels de la santé, des juristes, des financiers, etc., pour dessiner un nouveau modèle de santé. Ce colloque devra également suggérer des remèdes à deux préoccupations majeures de notre système de santé : le recours aux soins à l’étranger et la « fuite » du corps médical », insiste Mohand Sidi Saïd.

Maintient-il ses prédictions concernant la mise au point prochaine de traitements contre des pathologies lourdes comme le cancer ?

« Oui, et plus que jamais », répond-il. « Certes, les cancers restent la première cause de mortalité dans le monde. Cependant, on en meurt moins chaque année. Les anticorps monoclonaux, les espoirs des recherches sur l’ARN messager ouvrent de nouvelles perspectives. Des pathologies comme le cancer du pancréas, hier sentence de mort, voient émerger de nouvelles espérances. Dans les maladies rares comme la sclérose en plaques, de nouvelles thérapies dans le pipeline sont source d’optimisme. L’IA est d’ores et déjà un facteur de progrès dans le diagnostic avec la robotique de pointe et accélérera demain la découverte de nouvelles molécules. Hélas, des frustrations subsistent. La pathologie d’Alzheimer demeure à ce jour sans remède».

Concernant l’intelligence artificielle, il se montre à la fois enthousiaste et prudent. Il voit dans cette technologie un formidable accélérateur de la recherche médicale et de la découverte de nouvelles molécules, tout en appelant à une vigilance accrue face aux risques qu’elle fait peser sur les libertés individuelles.

Auteur de plusieurs ouvrages dont « Au secours, notre santé est en péril ! » ou encore « Du Djurdjura à Manhattan », Mohand Sidi Saïd, malgré le poids de l’âge, refuse de prendre sa « retraite ».

Une façon de dire sa philosophie de la vie. Lorsqu’on lui demanda, il y a quelques années, quel héritage il souhaitait transmettre, Mohand Sidi Saïd n’avait parlé ni de carrière, ni de fortune, ni même de pouvoir.

Il avait évoqué seulement la principale force qui, selon lui, transforme une existence : « l’envie ». « L’envie d’apprendre, l’envie d’oser, l’envie d’être utile». Avec l’humilité de celui qui n’a jamais oublié le petit garçon qui, un jour au marché, vendait des melons, avant qu’un instituteur ne lui ouvre les portes d’un autre destin.

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