
Il aura suffi qu’Ahmed Tessa, pédagogue et ancien conseiller de Nouria Benghebrit, s’interroge sur les aménagements pédagogiques annoncés par le ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Seghir Sadaoui, pour déclencher une polémique sur le français et l’anglais à l’école qui n’est visiblement pas près de s’estomper de sitôt.
Des simples interrogations sur le remplacement du français par l’anglais comme unique langue étrangère en 3e année primaire et de la suppression de la philosophie des classes techniques de terminale alors que les sciences islamiques y sont maintenues, la polémique s’est rapidement transformée en bataille autour des langues, particulièrement du français.
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Réforme de l’école algérienne : le français au cœur d’une bataille idéologique
Les islamo-conservateurs, à l’image de l’ex-président du MSP, Abderrazak Makri, ont sorti la grosse artillerie et font feu de tous bois.
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Ce qui devait être un débat pédagogique s’est ainsi transformé en procès idéologique. Pour ces accusateurs, le français est désormais une langue dépassée, tandis que l’anglais incarnerait la langue du savoir, de la science et de la technologie.
Qu’il faille renforcer l’enseignement de l’anglais ne suscite guère d’opposition. Mais en faire une langue miracle du jour au lendemain, dans un pays des plus francophone au monde et aussi son environnement géographique est francophone, relève d’une autre logique que les contempteurs du français ne sont pas prêts à avouer, ni à assumer.
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Après avoir nourri chez certains le complexe de la non-maîtrise du français et le sentiment d’être écartés de certains postes du pouvoir, les partisans d’un basculement vers l’anglais prennent désormais le risque de préparer, à leur tour, l’exclusion d’une partie des Algériens formés en français et qui pourraient se retrouver marginalisés dans un système où cette langue serait progressivement reléguée.
De l’avis de nombreux spécialistes, aucune langue, à elle seule, ne produit du savoir ou de la prospérité. Elle n’est qu’un outil. À titre d’exemples, plusieurs pays africains anglophones, comme le Nigeria, le Ghana, le Kenya ou l’Ouganda, utilisent l’anglais dans l’administration, l’enseignement supérieur et les affaires, sans que cette maîtrise linguistique ait automatiquement produit un haut niveau de développement scientifique et technologique.
Le problème est donc ailleurs : dans la qualité de l’école, les programmes, les contenus, la formation des enseignants, la recherche et la pédagogie.
Autres exemples : le Japon n’a pas bâti sa puissance en abandonnant sa langue au profit de l’anglais. Les pays scandinaves, à l’image de la Finlande dont le système éducatif est le plus performant dans le monde, non plus.
Leur réussite repose sur la qualité de leurs institutions, leur investissement dans l’éducation, leur modèle d’enseignement, la recherche, l’innovation et le capital humain.
Plus surprenant encore, les pourfendeurs du français évitent soigneusement de poser la question de l’échec de l’arabisation. Cette réserve n’est pas anodine : dans l’imaginaire des islamo-conservateurs, la langue arabe bénéficie d’un statut quasi-sacré qui la place largement à l’abri de toute remise en question, y compris lorsqu’il s’agit d’interroger son enseignement et ses résultats.
Si la langue constituait le principal obstacle, pourquoi alors les décennies d’arabisation n’ont-elles pas permis d’en faire le grand vecteur de production scientifique et technologique en Algérie ? La véritable question n’est donc pas de savoir quelle langue doit remplacer l’autre, mais ce que l’école enseigne et comment elle l’enseigne.
Une question qui dépasse la langue
À vrai dire, si le français suscite autant de passions, c’est aussi parce qu’il touche à une question beaucoup plus sensible : celle de l’identité.
Le français est certes la langue de l’ancien colonisateur. Mais, il est devenu une réalité linguistique, culturelle et sociale de l’Algérie. Il demeure largement pratiqué dans le pays, notamment dans certains milieux professionnels, universitaires et culturels, sans compter les liens étroits avec une importante diaspora basée essentiellement dans les pays francophones.
Il existe aussi une dimension mémorielle que l’on ne peut effacer. Une partie importante des textes produits pendant la Révolution et une grande partie de la littérature algérienne moderne ont été écrites en français. Cette langue a également servi à témoigner, dénoncer la colonisation et porter la cause nationale.
Vouloir effacer brutalement le français de cet héritage au nom de son origine coloniale reviendrait paradoxalement à se priver d’une partie de sa propre mémoire.
Faute de discuter des programmes, de la pédagogie et de la qualité de l’enseignement, on oppose une langue supposée « coloniale »-comme si l’anglais, l’espagnol, le portugais, l’allemand n’étaient pas des langues coloniales !- à une autre présentée comme moderne et universelle.
L’Algérie n’a pourtant pas besoin d’une guerre des langues. Elle a besoin d’une école capable de donner à ses enfants une solide maîtrise de l’arabe, du français, de tamazight et de l’anglais, tout en leur transmettant les connaissances et les compétences nécessaires pour produire du savoir et innover.
La modernité ne consiste pas à parler anglais plutôt que français. Elle consiste à savoir penser, créer et produire du savoir, quelle que soit la langue dans laquelle on le fait.