
TRIBUNE. Alors que des millions de musulmans à travers le monde s’apprêtent à célébrer le Mawlid, la naissance du Prophète Muhammad (Paix Soit sur Lui), une question mérite d’être posée : que signifie réellement aimer celui que l’on considère comme son modèle ?
Le Prophète (PSL) occupe une place unique dans la conscience et la vie des musulmans. Il est leur modèle, leur guide et leur repère sur le chemin qui mène à Dieu : « Vous avez certes, dans l’Envoyé de Dieu, un excellent exemple à suivre pour quiconque espère en Dieu et au Jour dernier » (Coran, 33/21).
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Mais que signifie, aujourd’hui, suivre son exemple dans un monde traversé par les provocations, les haines, les discriminations et les violences ? Comment rester fidèle à celui que nous aimons lorsque notre foi, nos convictions ou nos symboles sont attaqués ?
Pour les musulmans, le Prophète (PSL) est d’abord un homme tout entier tourné vers Dieu, un homme de prière, de patience et de confiance. Malgré les responsabilités immenses qui furent les siennes, malgré les persécutions, les conflits et les épreuves, il consacrait une partie de ses nuits à la prière et à la méditation.
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Lorsque son épouse Aïcha lui demanda pourquoi il s’imposait de tels efforts alors que Dieu lui avait pardonné, il répondit : « Ne devrais-je pas être un serviteur reconnaissant ? » (Rapporté par Bukhârî et Muslim)
Cette parole dit quelque chose d’essentiel : la foi n’est pas d’abord une affirmation identitaire. Elle est une transformation intérieure.
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Le Prophète de la paix et de la miséricorde
Lorsque le Prophète (PSL) arriva à Médine, après treize années de persécution à La Mecque, parmi les premières paroles qu’on lui attribue figurent celles-ci : « Répandez la paix, nourrissez ceux qui ont faim, entretenez les liens de parenté et priez la nuit lorsque les autres dorment : vous entrerez au Paradis en paix » (Rapporté par Tirmidhî).
Tout un programme spirituel tient dans ces quelques mots. L’homme n’est pas sur terre pour semer la peur, entretenir la haine ou détruire la vie. Il est appelé à protéger, à nourrir, à réconcilier et à faire grandir ce qui est vivant.
La tradition musulmane rapporte également de nombreux gestes de douceur, de pardon et de compassion envers les enfants, les pauvres et les nécessiteux, les personnes vulnérables, et même ceux qui lui étaient hostiles. Le pardon, dans cette tradition, n’est pas une faiblesse. Il est une force qui permet de ne pas devenir semblable à celui qui nous fait du mal.
C’est pourquoi l’amour du Prophète (PSL) ne peut se réduire à des manifestations émotionnelles lorsqu’il est insulté. Il devrait d’abord se traduire par notre comportement.
Ne pas répondre à la haine par la haine
Il est compréhensible qu’un croyant soit blessé lorsqu’une personne tourne en dérision ce qu’il considère comme sacré. Les caricatures, les insultes ou les provocations visant les religions peuvent profondément heurter ceux qui les vivent comme une atteinte à leur identité et à leur dignité.
Mais cette blessure ne doit jamais devenir une justification de la violence. Le Coran appelle les croyants à repousser le mal par ce qui est meilleur et à ne pas laisser la haine d’un peuple les conduire à l’injustice. La fidélité au Prophète (PSL) ne consiste donc pas à nier la blessure, mais à refuser qu’elle transforme le croyant en injuste.
C’est précisément dans l’épreuve que se mesure la fidélité à un enseignement. Si nous prétendons aimer le Prophète (PSL), nous devons nous demander comment son enseignement nous invite à réagir face à l’insulte. Certainement pas par la violence ou la vengeance aveugle. La colère devant l’injure ou l’injustice peut être humaine et compréhensible. Ce qui importe est de ne pas la laisser devenir haine, injustice ou violence contre des innocents.
Une parole attribuée à Jésus dans l’Évangile peut ici résonner avec une force particulière : « Seigneur, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Évangile selon Luc 23/34). Cette parole appartient à la tradition chrétienne ; elle fait écho, pour les musulmans, aux nombreux appels coraniques et prophétiques au pardon, à la retenue et à la justice. Elle rappelle une intuition spirituelle universelle : ne pas laisser le mal commis par l’autre déterminer notre propre conduite.
Le véritable défi n’est donc pas de répondre à la provocation avec davantage de provocation. Il est difficile de rester humain lorsque l’on est soi-même humilié.
Respecter l’autre sans renoncer à ses convictions
La vie du Prophète (PSL) ne peut évidemment pas être réduite à une image simplifiée et idéalisée. Il fut prédicateur, homme de spiritualité, époux, père, chef de communauté, diplomate et, dans le contexte de son époque, chef militaire.
La sîra comporte des épisodes de paix comme des épisodes de conflit. Les conflits de cette époque doivent être étudiés avec leurs causes, leurs règles, leurs limites et leur contexte. Ils ne peuvent jamais devenir une permission de transposer mécaniquement au présent les logiques de guerre du passé.
Il serait donc aussi dangereux de transformer le Prophète (PSL) en une figure exclusivement guerrière que de gommer les réalités historiques de son existence pour n’en conserver qu’une image édulcorée.
La véritable question est ailleurs : comment comprendre ces différents aspects dans leur contexte historique et, surtout, quels enseignements spirituels et éthiques devons-nous en tirer aujourd’hui ?
À Médine, le Prophète (PSL) établit avec les différentes communautés présentes un cadre de coexistence et de responsabilités communes. La tradition musulmane conserve également de nombreux enseignements appelant à respecter les personnes placées sous protection et à ne pas leur faire subir d’injustice.
Le respect de l’autre ne signifie pas l’abandon de ses propres convictions. Il signifie accepter que la dignité humaine ne dépende ni de la religion, ni de l’origine, ni des opinions de celui qui se trouve en face de nous.
Quelle sîra transmettons-nous à nos enfants ?
C’est ici que se trouve, peut-être, notre responsabilité la plus importante.
Lorsque j’étais enfant, beaucoup de récits de la vie du Prophète que l’on nous enseignait mettaient principalement l’accent sur les batailles, les dates, les combats, les prisonniers et les conquêtes. J’ai ainsi longtemps reçu une image partielle de Muhammad : celle d’un homme essentiellement confronté à la guerre.
Plus de quarante ans plus tard, je crains que certains enseignements n’aient pas suffisamment changé.
Nous devons apprendre à nos enfants la sîra dans toute sa richesse : la prière, la spiritualité, la patience, la famille, la solidarité, la justice, le pardon, le dialogue, mais aussi les réalités historiques et politiques dans lesquelles le Prophète (PSL) a vécu.
Il ne s’agit ni de réécrire l’histoire ni de dissimuler les épisodes difficiles. Il s’agit de les enseigner avec intelligence, contexte et discernement.
Nous devons surtout sortir d’une pédagogie fondée sur la peur, l’interdit permanent et la victimisation. Un enfant à qui l’on apprend que le monde extérieur est constamment hostile finira naturellement par se construire contre lui.
À l’inverse, un enfant à qui l’on enseigne que sa foi lui commande de faire le bien, de respecter son voisin, de protéger le faible, de dialoguer avec celui qui pense autrement et de répondre à l’injustice sans devenir injuste à son tour pourra vivre pleinement sa foi tout en étant pleinement citoyen.
L’amour du Prophète comme école de vie
J’aime profondément le Prophète (PSL). Cet amour n’est pas pour moi une simple émotion religieuse. C’est une école de vie. Il m’a appris à mener le combat le plus difficile : celui qui se déroule en moi-même.
Il m’a appris que la colère, l’orgueil, la haine et le désir de vengeance sont aussi des adversaires qu’il faut combattre. Il m’a appris à regarder le pauvre, l’orphelin, l’étranger et celui qui souffre comme des êtres humains dont la dignité m’oblige.
Il m’a appris que l’on peut être profondément attaché à sa foi sans mépriser celle de l’autre. Et il m’a surtout appris que la réaction à l’injure est une épreuve de caractère.
Nous ne rendrons pas hommage au Prophète (PSL) en tuant ceux qui l’insultent. Nous ne défendrons pas sa dignité en dégradant celle des autres. Nous ne ferons pas aimer l’islam en répondant à la haine par la haine.
Notre époque a besoin de croyants capables de transformer leur blessure en parole, leur colère en engagement, leur foi en fraternité et leur amour du Prophète (PSL) en comportement.
Aux provocateurs, aux polémistes et à ceux qui cherchent à nous dresser les uns contre les autres, nous pouvons répondre sans faiblesse, mais sans violence : nous n’accepterons ni l’humiliation de nos croyances ni l’instrumentalisation de notre colère.
Nous répondrons par la parole, l’éducation, le droit, l’engagement citoyen et la solidarité. Car défendre l’honneur du Prophète (PSL) ne consiste pas à reproduire la brutalité de ceux qui provoquent, mais à faire apparaître, dans nos actes, la noblesse de son enseignement.
Et aux musulmans tentés par la vengeance, nous devons rappeler une vérité simple : si notre amour du Prophète (PSL) nous conduit à devenir violents, alors nous avons perdu de vue ce que nous prétendons aimer.
Le meilleur hommage que nous puissions rendre au Prophète (PSL) est peut-être de faire en sorte que ceux qui nous rencontrent, croyants ou non, trouvent en nous davantage de paix, de justice, de dignité et de miséricorde.
C’est ainsi que l’amour du Prophète (PSL) cesse d’être un slogan pour devenir une responsabilité. Et c’est ainsi que, face à ceux qui ne savent pas aimer, nous pouvons choisir de ne pas oublier, nous, ce que nous avons appris à aimer.
*Recteur de la mosquée de Villeurbanne (Rhône)
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