
HOMMAGE. Il est des tragédies qui révèlent, au-delà de la douleur qu’elles provoquent, ce qu’un peuple porte de plus profond en lui. Les violents incendies qui ont frappé plusieurs régions de l’Est algérien ont été de ces épreuves. Face aux flammes, aux familles sinistrées, aux maisons détruites et à l’angoisse des populations, une immense mobilisation s’est spontanément organisée à travers le pays.
Des citoyens venus de différentes wilayas, des associations, des comités de quartier, des bénévoles, des commerçants, des agriculteurs et de simples familles ont collecté de l’eau, des denrées alimentaires, des vêtements et des produits de première nécessité. Des convois se sont formés. Des véhicules ont pris la route vers les régions touchées. Une évidence s’est alors imposée : lorsqu’une partie du pays souffre, aucune autre ne peut rester indifférente.
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C’est au cœur de cet élan national que s’inscrit le destin tragique de Slimane Benmouffok. Originaire de Djelfa, il avait pris la route vers Jijel afin d’acheminer des aides destinées aux familles victimes des incendies. Son geste pouvait sembler simple : charger un véhicule, transporter des denrées, parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour venir en aide à des personnes qu’il ne connaissait pas.
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Mais derrière cette simplicité se trouvait une conviction essentielle : face à la détresse, chacun peut décider d’agir. Slimane n’était ni mandaté par une institution ni contraint par une obligation professionnelle. Il avait simplement choisi de prendre la route parce que, quelque part en Algérie, des familles avaient besoin d’aide.
Dans la nuit du 29 août, son véhicule s’est renversé. Grièvement blessé, il a été évacué vers l’hôpital de Bou Saâda, où il est décédé au petit matin du 30 août.
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Il était parti pour porter secours. Il n’est jamais arrivé à destination. Sa disparition a bouleversé bien au-delà de sa famille et de sa ville d’origine. Dans son dernier voyage, beaucoup d’Algériens ont reconnu le visage d’un citoyen qui, face au malheur des autres, avait refusé de rester spectateur.
De Djelfa à Jijel, bien plus qu’une distance
Djelfa et Jijel sont séparées par plusieurs centaines de kilomètres. Les paysages changent, les climats diffèrent, les réalités quotidiennes ne sont pas les mêmes. D’un côté, les Hautes Plaines ; de l’autre, la Méditerranée.
Pourtant, dans les moments d’épreuve, les distances géographiques perdent une partie de leur sens. Le camion de Slimane transportait des denrées et des secours. Mais il portait aussi les dons de ceux qui avaient contribué à la collecte, leur confiance et leur volonté de venir en aide à des familles qu’ils ne connaissaient pas. À travers lui, c’était une partie de Djelfa qui prenait la route vers Jijel.
Son histoire rappelle qu’une nation ne se définit pas seulement par ses frontières, ses institutions ou ses symboles. Elle existe aussi dans les gestes de ses citoyens : lorsqu’une ville se mobilise pour une autre, lorsqu’un voisin vient en aide à son voisin, lorsqu’un homme considère que la détresse d’un inconnu mérite son temps et son engagement.
C’est cette Algérie-là qui s’est révélée dans ces jours de catastrophe : diverse par ses territoires, ses cultures et ses paysages, mais capable de se retrouver lorsque l’essentiel est en jeu.
Quand la solidarité devient un acte
Le mot « solidarité » est parfois employé jusqu’à perdre de sa force. Mais lorsque des femmes et des hommes donnent de leur temps, de leur argent ou de leurs biens, lorsqu’ils parcourent des centaines de kilomètres pour secourir des familles qu’ils ne connaissent pas, alors la solidarité cesse d’être un slogan. Elle devient un acte.
Les incendies ont mobilisé les services de la Protection civile, les soldats du feu, les forces de sécurité, les militaires, les élus locaux et les services de secours, ainsi que les cellules de proximité du ministère de la Solidarité nationale déployées à Jijel.
À leurs côtés, une autre force s’est manifestée : celle de citoyens qui se sont organisés pour identifier les besoins, collecter les dons, préparer les convois et assurer l’acheminement de l’aide. Cette mobilisation spontanée constitue une richesse humaine considérable. Elle montre que, malgré les difficultés économiques et sociales et malgré les tensions qui peuvent traverser la société, demeure un réflexe précieux : ne pas abandonner ceux qui souffrent.
Il n’était ni une personnalité politique, ni une figure médiatique, ni un homme célèbre. Il était simplement un citoyen qui avait décidé d’agir.
Les grandes actions ne commencent pas toujours par de grands discours. Elles commencent parfois par une décision simple : charger un véhicule, prendre la route et aller là où l’on pense pouvoir être utile.
Ce que nous enseigne le dernier voyage de Slimane
La disparition de Slimane Benmouffok appelle d’abord le recueillement et le respect. Mais elle nous invite aussi à réfléchir à ce que signifie réellement aider les autres.
Son geste ne doit pas être réduit à une émotion passagère. Il nous rappelle que l’entraide ne devrait pas apparaître uniquement lorsque survient une catastrophe. Elle se construit aussi dans le quotidien : auprès d’une famille en difficulté, d’une personne isolée, d’un voisin éprouvé ou de ceux qui traversent une période de fragilité.
Slimane avait pris la route pour aider des personnes qu’il ne connaissait pas personnellement. Il avait simplement considéré que leur détresse justifiait son déplacement, son temps et son engagement. C’est peut-être là la question qu’il nous laisse : que faisons-nous lorsque nous savons que quelqu’un a besoin de nous ?
Faire de cette solidarité une mémoire vivante
Rendre hommage à Slimane, c’est aussi penser à toutes celles et ceux qui, dans ces jours difficiles, ont participé à l’effort collectif : les pompiers et les personnels de secours qui ont affronté les flammes, les forces mobilisées sur le terrain, les bénévoles, les chauffeurs, les associations, les donateurs et tous les citoyens anonymes. C’est également avoir une pensée pour les victimes des incendies, leurs familles et toutes celles et ceux qui ont perdu une maison, des biens ou leurs moyens de subsistance.
Mais rendre hommage ne suffit pas. La mémoire doit devenir une exigence : celle de préserver notre capacité à nous rassembler lorsque l’essentiel est en jeu, de ne pas laisser les différences régionales, sociales ou politiques affaiblir la conscience d’un destin commun.
De Djelfa à Jijel, le dernier voyage de Slimane Benmouffok aura finalement tracé un chemin bien plus long que celui qu’il avait entrepris. Il a relié les Hautes Plaines à la Méditerranée. Il a relié une wilaya à une autre. Il a relié des citoyens qui ne se connaissaient pas. Mais surtout, il a relié des consciences.
Le plus bel hommage que nous puissions lui rendre est peut-être de faire en sorte que son dernier voyage ne s’arrête jamais vraiment : qu’il se poursuive dans nos gestes, dans nos engagements et dans notre capacité à nous porter secours les uns aux autres.
Qu’Allah accorde Sa miséricorde à Slimane Benmouffok, apaise la douleur de sa famille et accueille son sacrifice parmi les œuvres accomplies pour le bien. Qu’Il protège l’Algérie, son peuple et toutes celles et ceux qui, dans les heures les plus difficiles, choisissent de sauver, d’aider et de servir.
*Recteur de la mosquée de Villeurbanne (Rhône, France)