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Chems-Eddine Hafiz : « L’Algérie et l’islam reviennent dans le débat public comme une menace »

Projets du RN sur le voile, débats sur l'Algérie et l'accord de 1968 : le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, exprime dans cet entretien à TSA, sa vive inquiétude.

Chems-Eddine Hafiz : « L’Algérie et l’islam reviennent dans le débat public comme une menace »
Pour Chems-Eddine Hafiz, la France a « suffisamment de défis pour ne pas dresser une partie de ses citoyens contre une autre » / Source image : Facebook Chems-eddine Hafiz pour TSA
Ali Idir
Durée de lecture 5 minutes de lecture
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Dans cet entretien à TSA, Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande mosquée de Paris, exprime sa « profonde inquiétude » concernant la proposition du Rassemblement national (extrême droite) de sanctionner par une amende le port du voile islamique dans l’espace public en France.

Il pointe les dangers si une telle mesure est adoptée. Il constate aussi, avec inquiétude, que l’Algérie et l’islam « reviennent dans le débat public français sous la forme d’un problème, d’une menace ou d’une confrontation ».

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Pour Chems-Eddine Hafiz, la France a « suffisamment de défis pour ne pas dresser une partie de ses citoyens contre une autre ».

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Le Rassemblement national s’engage à sanctionner par une amende le port du voile dans l’espace public en France s’il arrive à l’Élysée en 2027. Quelle est votre réaction ?

Chems-Eddine Hafiz : Ma première réaction est une réaction de profonde inquiétude. La laïcité est un principe auquel je suis résolument attaché. Il faut cesser de lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. La laïcité impose la neutralité à l’État et à ses agents, non aux citoyens.

Les lois existantes sont justifiées et suffisantes : la loi de 1905 garantit le libre exercice des cultes, celle de 2004 encadre les signes religieux à l’école publique, celle de 2010 interdit la dissimulation du visage dans l’espace public.

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Au-delà, et hors trouble avéré à l’ordre public, ni le Conseil d’État ni le Conseil constitutionnel n’admettent que le législateur régente la tenue des personnes dans la rue. J’ajoute, en juriste, qu’une telle mesure se heurterait aux articles 9 et 14 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Mais le droit ne dit pas tout. Nous parlons ici de femmes qui marchent dans la rue, prennent le métro, font leurs courses, accompagnent leurs enfants. Veut-on réellement que des policiers leur demandent de retirer leur foulard sous peine d’amende ? Quelle société voulons-nous construire avec cela ?

Je pense donc tout particulièrement aux femmes musulmanes. Certaines portent le voile, d’autres non. Cela ne résume pas leur foi. Une femme, comme un homme d’ailleurs, suit le chemin qu’elle souhaite pour accorder sa vie et ses actes aux principes de pudeur et d’humilité enseignés par l’islam. Je défendrai toujours la liberté de choix. Et je rappelle que le Coran lui-même énonce : « Nulle contrainte en religion » (Coran 2, 256).

Ce que notre religion n’impose pas, aucune loi ne devrait l’interdire.

Comment une telle proposition est-elle perçue au sein de la communauté musulmane en France ?

Chems-Eddine Hafiz : Il faut se garder de parler des musulmans de France comme s’ils constituaient un bloc homogène. Je peux néanmoins vous dire qu’une proposition de cette nature, après tant et tant de polémiques, suscite un sentiment d’injustice. Car au-delà du voile, le message entendu est la suspicion.

Je rencontre depuis des années des musulmans de toutes générations qui ne demandent aucun traitement particulier. Ils veulent être considérés pour ce qu’ils sont : des citoyens, des travailleurs, des enseignants, des médecins, des entrepreneurs, des étudiants, des parents. Ils souhaitent participer pleinement à la vie de leur pays sans être constamment sommés de justifier leur appartenance à la nation.

Ce sont les plus jeunes qui me préoccupent le plus. Ils entendent, campagne après campagne, un message qu’ils finissent par croire : quoi que vous fassiez, vous ne serez jamais tout à fait d’ici. C’est faux, et c’est dangereux, car cela nourrit précisément le repli que l’on prétend combattre.

La Grande Mosquée de Paris travaille à mettre en valeur leurs réussites comme à résoudre leurs difficultés. C’est là, me semble-t-il, ce que tout acteur de la vie publique devrait s’attacher à faire.

La députée Sabrina Sebaihi a accusé le RN de mettre une cible dans le dos des musulmanes en France. Une telle proposition ne risque-t-elle pas de renforcer le sentiment de stigmatisation des musulmans déjà dénoncé par plusieurs responsables politiques ?

Chems-Eddine Hafiz : Évidemment, et ce ne serait pas un sentiment mais une réalité. Je ne me prononce pas sur la démarche judiciaire engagée par Mme la députée Sebaihi : ce sera à la justice de l’apprécier, et c’est très bien ainsi.

Mais je constate ce que constatent les services de l’État eux-mêmes : les actes visant des musulmans et des lieux de culte progressent depuis plusieurs années. Nous avons pleuré un jeune fidèle assassiné dans une mosquée du Gard. Ces faits ne surgissent pas de nulle part.

À force de transformer chaque débat sur l’islam en débat identitaire, nous risquons d’installer chez une partie de nos compatriotes l’impression tenace qu’ils devront prouver éternellement qu’ils sont français.

Les responsables politiques doivent mesurer ce que leurs mots produisent dans la société. Lorsque l’on répète qu’un vêtement serait la manifestation d’une idéologie ennemie, on ne désigne plus seulement une idée : on désigne des personnes. Et ces personnes sont ensuite parfaitement identifiables dans la rue, dans les transports ou dans les commerces.

Je veux dire aussi, car c’est la vérité : l’immense majorité des Français vit paisiblement avec ses voisins musulmans. La tension naît sur les plateaux bien plus que dans les cages d’escalier.

Pourquoi le RN, qui prétend combattre l’islamisme, vise-t-il spécialement le voile islamique ?

Chems-Eddine Hafiz : La lutte contre l’islamisme est indispensable. Je n’ai jamais eu la moindre complaisance à cet égard.

Mais elle doit viser des faits, des réseaux, des discours de haine, des entreprises séparatistes ou des atteintes à la loi. Elle ne doit pas conduire à faire peser une culpabilité sur une femme simplement parce qu’elle porte un foulard. C’est aussi simpliste qu’inutile : on créerait de l’incompréhension là où nous devons créer du lien.

La raison de cette confusion est, je crois, une raison de méthode. Le foulard est visible, identifiable, il se prête à l’affiche. L’idéologie radicale, elle, est invisible, mobile, clandestine ; la combattre exige du renseignement, de la patience et un travail éducatif de longue haleine.

Une contravention ne démantèlera pas un réseau. Elle produira l’effet inverse de celui recherché : des femmes assignées à domicile, sorties de l’école, du marché, du travail. On ne libère personne en le privant de la rue.

Je relève d’ailleurs un aveu entendu cette semaine : une religieuse chrétienne voilée ne serait pas concernée. Cela établit que la mesure ne vise pas un vêtement, mais une religion. Je le dis sans acrimonie, mais avec netteté.

Je refuse enfin l’idée selon laquelle il faudrait choisir entre combattre l’islamisme et défendre les musulmans contre la stigmatisation. Nous devons faire les deux.

Nous faisons les deux, à la Mosquée de Paris : par l’éducation, par la formation de nos imams, par la vigilance face aux idées de rupture, aux côtés des services de l’État. C’est la condition d’une politique républicaine crédible : être intraitable face à l’extrémisme et tout aussi intraitable face aux discriminations.

En plus du voile islamique, l’Algérie est l’autre sujet phare de la pré-campagne présidentielle française. Le candidat Édouard Philippe a réitéré sa position sur l’accord de 1968 et la colonisation. Faut-il craindre une campagne algérophobe et anti-musulmane ?

Chems-Eddine Hafiz : Je constate des signes qui doivent nous alerter. Entendons-nous : discuter d’une politique migratoire est légitime, et un accord international peut toujours être renégocié.

C’est le droit d’États souverains, des deux côtés de la Méditerranée, par la négociation et non par la proclamation unilatérale. Sur ce terrain, chacun peut défendre sa position et je n’ai pas à m’y immiscer.

Ce que je constate est autre chose. L’Algérie et l’islam reviennent dans le débat public français sous la forme d’un problème, d’une menace ou d’une confrontation. Les deux sujets sont différents mais se rejoignent sur la même volonté politicienne de créer un ennemi contre lequel il faudrait… voter. À l’approche d’une présidentielle, la tentation est grande d’en faire des instruments de mobilisation.

Je relève au passage que ces déclarations sont intervenues alors que l’Algérie enterrait ses morts après des incendies dévastateurs, où les autorités civiles et militaires et les agents de la Protection civile ont payé un lourd tribut. Un mot de compassion aurait mieux honoré la France.

L’histoire si douloureuse de la colonisation et de la guerre de libération mérite mieux que des formules de campagne. Elle s’écrit avec les historiens, dans le respect dû aux victimes, et non au rythme des calendriers électoraux.

La relation entre la France et l’Algérie est trop profonde, trop humaine, trop sensible pour devenir un fonds de commerce électoral. Elle concerne des millions de Français et d’Algériens, des familles entières, qui écrivent en ce moment leur avenir commun. La Grande Mosquée de Paris, née de la reconnaissance de la France envers les soldats musulmans tombés pour elle, en est le témoignage de pierre.

J’espère donc que la présidentielle de 2027 sera une confrontation de projets pour la France et non un concours de désignation de boucs émissaires. La France a suffisamment de défis devant elle pour ne pas perdre son énergie à dresser une partie de ses citoyens contre une autre.

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