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Au CHU Mustapha : la vie sans les résidents

L’entrée du Centre hospitalo-universitaire Mustapha-Bacha, au centre d’Alger, grouille de monde en cette matinée du mercredi 9 mai 2018. Cela n’a rien d’inhabituel pour cet établissement considéré comme l’un des…

Au CHU Mustapha : la vie sans les résidents
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L’entrée du Centre hospitalo-universitaire Mustapha-Bacha, au centre d’Alger, grouille de monde en cette matinée du mercredi 9 mai 2018. Cela n’a rien d’inhabituel pour cet établissement considéré comme l’un des plus grands hôpitaux du pays, sinon le plus grand.

À l’entrée, face au centre anti-cancer Pierre et Marie Curie, le pavillon des urgences. C’est le centre névralgique. Beaucoup de mouvement dans les couloirs et les salles d’attente. Les cas relevant réellement des urgences sont vite pris en charge, les autres doivent attendre. Une certaine réorganisation du service a été décidée depuis que les médecins résidents, qui constituent le gros du personnel soignant de l’hôpital, ont décidé de boycotter les gardes.

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Des médecins généralistes en renfort

Depuis le 29 avril donc, les résidents, en grève depuis six mois, ont décidé de passer à une autre étape dans leur mouvement. L’annonce du boycott des gardes était accompagnée d’une inquiétude légitime des patients. Mais dix jours après, les graves dysfonctionnements redoutés ne semblent pas avoir eu lieu. C’est du moins l’avis du directeur général de l’établissement, Abdeslam Benana. « La décision des résidents de ne plus assurer les gardes n’a pas eu un impact significatif sur le fonctionnement des différents services », assure-t-il. D’abord, parce que, selon lui, ce ne sont pas tous les résidents qui ont cessé les gardes. Les statistiques établies par la direction le confirment.

Salle d’attente des urgences – CHU Mustapha Pacha (TSA ©)

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« Le premier jour, soit le 29 avril, sur 80 médecins résidents inscrits pour la garde, seuls 44 étaient présents, contre 36 absents, soit un taux de boycott de 45%. Mais beaucoup de médecins ont décidé de reprendre les gardes dès le lendemain et le taux de suivi du mot d’ordre est descendu à 25% seulement, soit 29 absents sur 80 inscrits. Les plus forts taux de suivi ont été enregistrés les 2 et 5 mai avec 50% d’absents, soit 40 présents sur 80 inscrits. Pour la journée du 6 mai, seuls 33% des résidents n’ont pas assuré les gardes », détaille M. Benana.

Bien sûr, le Camra, le collectif des médecins résidents qui mène la protesta, a ses propres chiffres, mais le premier responsable du CHU est formel : grâce au dispositif mis en place, le désordre attendu n’a pas eu lieu et n’aura pas lieu.

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Le Pr Belhadj connait bien le dossier en sa qualité de président du conseil scientifique de la faculté de médecine d’Alger et directeur des activités médicales et paramédicales du CHU, en plus de diriger le service de médecine légale du même établissement. Surtout, il est membre de la commission intersectorielle qui négocie avec le Camra. « Il y a des tâches pour lesquelles la présence des résidents est nécessaire. Ils soulagent le maître-assistant et le professeur qui se consacrent aux soins de haut niveau. Cela dit, ce n’est pas parce qu’ils sont grève que les soins vont s’arrêter », tranche-t-il.

« On était prêts, en tant que professeurs, à mettre notre blouse et travailler à la place des résidents. Ce n’est pas parce qu’un maillon de la chaîne s’est arrêté de travailler que le service va fermer. Ne pas assurer les gardes est un comportement anti-déontologique. Ça ne s’est passé dans aucun pays. Qu’un produit de notre formation puisse avoir un tel comportement, cela nous attriste en tant qu’enseignants », ajoute-t-il.

Des médecins généralistes ont donc été mobilisés pour renforcer les services sensibles, comme celui des urgences. Docteur Nouba est l’une d’eux. Elle travaille au centre de transfusion sanguine, mais avec la grève des résidents, elle est affectée au pavillon des urgences. Comme ses collègues, elle s’acquitte de sa nouvelle mission sans rechigner, mais elle espère que cela prenne fin au plus vite. Car si le service continue à fonctionner, cela demeure une situation exceptionnelle avec des insuffisances et surtout, une forte charge de travail.

À la réception des urgences – CHU Mustapha Pacha (© TSA)


« On est fatigués, on ne pourra pas tenir longtemps »

« Au niveau des urgences, on est en train de gérer, mais cela va durer combien de temps ? En plus des cas urgents, il y a des malades qui ont une consultation et ne trouvent pas leur médecin, qui est parfois un résident. Un diabétique, un hypertendu ou un asthmatique ne peut pas se passer de son traitement. Ce qui fait que le service des urgences risque d’être débordé, surtout qu’il y a les faux malades, ceux qui ne relèvent pas réellement des urgences. On est des généralistes, on assure la continuité du service mais on ne peut pas tout gérer. Nous faisons des gardes de 24 heures au rythme de deux par semaine, c’est beaucoup. On est fatigués, on ne pourra pas tenir longtemps, mais on ne peut pas laisser les gens mourir. On essaie de faire de notre mieux, mais on espère vivement que tout cela prenne fin », nous dit-elle.

Un souhait partagé par sa collègue, Dr Hamouche : « Cela fait huit ans que je travaille à l’administration et maintenant je me retrouve à assurer des gardes de 24 heures au pavillon des urgences. Il y a une charge très élevée, surtout que je n’ai pas l’expérience du terrain. La direction nous a expliqué qu’il s’agit d’une situation d’urgence et nous avons accepté d’assurer la continuité du service, mais nous espérons que le problème sera réglé dans les plus brefs délais. Les résidents doivent comprendre la situation. Dans les autres services, ce sont maintenant les maitres-assistants et les professeurs qui font le travail des résidents. Les opérations ne sont pas annulées, mais elles sont ralenties. »

En effet, la mobilisation du personnel médical pour remplacer les résidents aux urgences a fait que les autres services ont dû revoir leur fonctionnement, dans le même souci d’assurer la continuité des soins tout en évitant des répercussions sur les malades, surtout les cas qui ne peuvent pas attendre.

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Au pavillon de chirurgie générale, l’ambiance est plutôt calme. Dr Benhadid, maître-assistant, explique comment lui et ses collègues s’y prennent pour faire face à la nouvelle situation. « On arrive à gérer avec ce qu’on a comme personnel médical titulaire. Avant, on faisait rentrer des résidents dans les blocs, parce que c’est un service qui enseigne, maintenant qu’ils sont en grève, on les a fait remplacer par des plus jeunes, des internes, et même des externes qui sont très contents d’aider. La différence, c’est qu’on met plus de temps à opérer qu’avant parce que ceux que nous avons appelés en renfort ne font qu’aider. Ils ne peuvent pas improviser, prendre des décisions dans l’urgence. Donc on doit tout gérer, ce qui fait que la durée de l’intervention est multipliée par deux ou parfois par trois. On ne met pas la vie du malade en danger, ça c’est sûr, on s’entoure de toutes les précautions », assure ce médecin à la longue expérience, avant de reconnaître que son service ne fonctionne pas comme avant la grève : « On a diminué ce qu’on appelle les opérations de chirurgie froide, c’est-à-dire celles qui ne sont pas vraiment urgentes, donc qui peuvent attendre. On privilégie les cas urgents, surtout les urgences vitales et les urgences par le biais de la pathologie, à savoir les cancers, pour lesquels on ne peut pas retarder l’intervention chirurgicale. »

Le Dr. Benhadid, maître-assistant (© TSA)


« Ne pas assurer le service minimum, c’est inadmissible »

Mais que pensent tous ces médecins du mouvement et des revendications de ceux qu’ils ont remplacés au pied levé ? Une certaine compréhension se dégage, mais aussi une condamnation unanime de la méthode.

« Ne pas assurer le service minimum, c’est inadmissible. On est des médecins, on est là pour le malade. Tout le monde doit prendre conscience de la situation. Les revendications sont peut-être légitimes, nous sommes nous-mêmes appelés à devenir un jour des résidents mais je ne suis pas d’accord avec la méthode », assène Dr Bouda.

Dr Hamouche abonde dans le même sens : « Je ne suis pas une résidente, donc je ne suis pas au courant des détails de leurs revendications. On dit qu’ils veulent changer les conditions de travail, je suis pour, mais arrêter les gardes, c’est inacceptable. L’urgence reste une urgence, elle ne peut pas attendre. »

Quant à Dr Hadid, il rappelle qu’à une certaine époque, une telle situation était inconcevable. « La grève pour les soins normaux, je suis d’accord, mais pas pour les urgences. A notre époque, c’étaient les responsables de la grève qui nous disaient : ‘vous n’êtes pas concernés par la grève car vous avez des interventions et des cas urgents.’ C’était inconcevable pour nous de ne pas assurer les gardes et d’exposer de grands malades à des complications. C’est ce que je dis aujourd’hui à mes résidents. J’ai d’ailleurs réussi à convaincre un d’entre eux d’arrêter le boycott des gardes », dit-il.

Pour ce sexagénaire, c’est la qualité de la formation qui doit être en tête des revendications. «Il faut écouter les médecins et les aider. Un médecin ne s’arrête pas de travailler, même une fois chez lui, il doit lire et étudier pour actualiser ses connaissances. Nous sommes des étudiants jusqu’à la mort. C’est vrai aussi que le salaire est insuffisant et avec la conjoncture, ce n’est pas facile de l’augmenter. Pour le service civil, je pense qu’il peut y avoir une solution, ça existe même aux Etats-Unis, sous une autre forme. Mais je trouve que les résidents demandent trop de choses et l’Etat ne peut pas satisfaire toutes les demandes. Je leur dis souvent qu’il faut mettre en tête des revendications, la formation qui laisse beaucoup à désirer. Je leur ai dit qu’ils doivent d’abord définir des objectifs et ensuite demander à ce qu’ils soient formés et testés suivant ces objectifs », explique-t-il.

Toujours au chapitre des revendications, le Pr Belhadj, tout en soulignant que le ministère a répondu favorablement à de nombreux points soulevés, explique qu’il est incompréhensible que les résidents puissent demander la suppression du service civil grâce auquel des milliers de postes budgétaires sont obtenus chaque année. En fait, c’est comme scier la branche sur laquelle on est assis…

 

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