
L’image est passée à la postérité, même si les nouvelles générations d’Algériens ne s’en souviennent pas : des files interminables de citoyens, particulièrement au sein de la diaspora, devant les bureaux de vote pour participer à la première élection pluraliste du pays.
Un engouement sans précédent dans l’histoire nationale, si l’on excepte le référendum d’autodétermination de 1962. Nous sommes en novembre 1995. Le pays, en proie à un terrorisme d’une rare violence depuis l’arrêt du processus électoral qui avait vu la victoire de l’ex-parti dissous, le FIS, quatre ans plus tôt, s’apprête à élire un nouveau président parmi quatre candidats : le général Liamine Zeroual, candidat « indépendant », Saïd Sadi, président du RCD, Nouredine Boukrouh du PRA, et le défunt Mahfoud Nahnah, fondateur et chef du Mouvement Hamas (actuel MSP).
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Le contexte est d’une gravité exceptionnelle. L’État, fragilisé par la guerre civile, empêtré dans une crise institutionnelle et économique d’une ampleur sans précédent, cherche à retrouver une légitimité.
L’opposition – dont plusieurs partis se réunissent en début d’année à Rome, comme le FFS et le FLN (arrivés respectivement deuxième et troisième aux législatives avortées de 1991), des représentants de l’ex-FIS, le PT ainsi que des personnalités comme Ali Yahia Abdenour ou Abdallah Djaballah – accuse le pouvoir d’avoir confisqué le choix populaire et de gouverner sans mandat. Leurs revendications trouvent un certain écho, notamment à l’étranger.
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À cela s’ajoute une pression internationale continue depuis l’arrêt du processus électoral, plaçant l’Algérie sur le banc des accusés pour violations des droits humains.
Sans oublier les menaces des groupes terroristes visant tout électeur se rendant aux urnes. Le scrutin du 16 novembre 1995, décidé par Liamine Zeroual, alors président de transition, représente donc un double défi pour le pouvoir : se redonner une légitimité et désamorcer les critiques internationales.
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Une élection qui déjoue les pronostics
Trente ans jour pour jour après la première élection présidentielle pluraliste en Algérie, le journal saoudien Asharq Al-Awsat publie, dans son édition de lundi, des documents déclassifiés du gouvernement britannique sur ce scrutin.
On y apprend que l’élection de 1995 avait profondément embarrassé les capitales occidentales : non seulement parce qu’elle s’est déroulée de manière régulière, déjouant les soupçons de fraude, mais aussi en raison de la question délicate de la légitimité qu’elle conférait à Liamine Zeroual.
Les documents montrent que la France, qui réclamait la poursuite du processus électoral quelques années plus tôt, et le Royaume-Uni, considéré comme base-arrière et refuge des islamistes algériens, ne savaient pas comment réagir.
Jacques Chirac, alors président français, transmit bien un message à Zeroual : un message soigneusement rédigé, dans lequel le mot « félicitations » est volontairement évité.
Londres, de son côté, jugea « inapproprié » un message de la reine Elizabeth II, même si le Premier ministre devait, lui, envoyer une lettre protocolaire d’autant que le géant pétrolier britannique BP était en lice pour un contrat de plusieurs milliards en Algérie.
« L’élection, organisée sur fond de trois années de terrorisme et de répression, a défié les menaces de perturbation lancées par le FIS interdit et par les groupes armés islamistes. Le taux de participation a atteint le chiffre inattendu de 75 % des seize millions d’électeurs inscrits, un exploit alors que le régime n’osait espérer dépasser les 60 % », note Peter Marshall, alors ambassadeur britannique à Alger, selon ces documents.
« Les observateurs estiment que le résultat représente un mandat clair contre la violence plutôt qu’un soutien à un candidat particulier. La participation remarquablement élevée, notamment des femmes et des jeunes, a envoyé au pouvoir un message limpide : “la grande majorité silencieuse veut vivre en paix dans un État laïc” ».
Dans ses notes, le diplomate britannique considère que l’élection a montré le rejet du candidat islamiste et l’« échec du boycott ».
Il précise : « Le principal adversaire de Zeroual, le cheikh islamiste modéré Mahfoud Nahnah, a obtenu 25,38 % des voix, ce qui représente moins de 20 % du total des électeurs, ce qui implique un rejet clair du gouvernement islamiste par la majorité des votants. Dans le même temps, les principaux partis d’opposition, dont le FLN, le FFS et le FIS interdit, avaient demandé à leurs partisans de boycotter le scrutin. Selon l’analyse, ces opposants “ont mal évalué l’humeur des électeurs”, et leurs manœuvres perturbatrices ont peut-être servi les intérêts du pouvoir.
La légitimité conférée par l’élection “est plus solide que prévu”. Depuis le vote, les deux principaux partis boycotteurs, le FIS et le FLN, ont déjà émis des déclarations conciliantes ».
Aveu sur la régularité du scrutin et prédictions
D’après les documents, le scrutin ne souffrait d’aucune irrégularité. « Le succès des élections dépendait de niveaux de sécurité sans précédent. La présence militaire et policière était massive, ce qui a permis de faire de ce scrutin l’une des journées les plus calmes que le pays ait connues depuis les dernières élections. Bien que certains prétendent que le vote a été truqué, les preuves indiquent que le processus “s’est déroulé de manière intègre et transparente”, que les chiffres étaient “raisonnablement exacts” et que le résultat était techniquement correct ».
Quelques appréhensions sont consignées, toutefois, concernant la capacité de Zeroual à avoir les coudées franches. « Cependant, malgré l’euphorie à Alger, les analystes avertissent que l’Algérie a toujours le même président soutenu par les mêmes forces militaires qui l’ont porté au pouvoir. Le pouvoir a atteint son objectif : acquérir un degré de légitimité démocratique, permettant aux généraux de “se retirer des projecteurs”.
Mais des doutes subsistent quant à la capacité de Zeroual à jouir d’une plus grande marge de manœuvre qu’auparavant, et son nom continuera probablement de n’être qu’un synonyme du “système”.
Le danger, désormais, est que le pouvoir interprète le résultat comme un “soutien à sa politique passée plutôt qu’un appel au changement”». Ceux qui ont rédigé les documents britanniques déclassifiés se permettent même quelques prédictions. Ils relèvent des « inquiétudes » concernant une éventuelle stabilité à « long terme ».
« Zeroual devrait tenir son engagement électoral de poursuivre une politique à double voie axée sur le dialogue et l’éradication du terrorisme, avec une légère inclination vers la seconde option. Sa promesse d’organiser des élections législatives l’année prochaine pourrait offrir une incitation suffisante aux groupes d’opposition boycotteurs pour revoir leur position », est-il indiqué.
« Cependant, à la suite de sa victoire, la perspective de réhabiliter le Front islamique du salut apparaît plus lointaine que jamais. Les inquiétudes demeurent quant à la stabilité à long terme, car les énormes problèmes sociaux et économiques qui ont initialement provoqué la montée de l’extrémisme fondamentaliste restent, comme toujours, insolubles. Il est difficile d’imaginer que les groupes armés renoncent désormais simplement à leur lutte, malgré le rejet clair que les électeurs ont exprimé à leur égard».
Malgré la légitimité que lui a conférée l’urne, Liamine Zeroual, dont l’élection a sans doute marqué un tournant dans la crise sécuritaire, décide de jeter l’éponge en 1998.
Une première dans les annales politiques algériennes, tout comme l’adoption de la Constitution de 1996, qu’il a initiée et qui limitait les mandats présidentiels. Depuis, l’homme a conservé une certaine aura et une crédibilité auprès de l’opinion nationale. En 2019, après l’irruption du mouvement populaire, il a été sollicité pour conduire une transition, mais il a décliné l’offre.