
La nomination d’un nouveau ministre de l’Intérieur en France, début octobre dernier, offre déjà un contraste frappant sur, au moins, le traitement de la crise avec l’Algérie.
D’un discours belliqueux qui a empoisonné l’atmosphère pendant de longs mois, on est très vite passé à un ton apaisé qui sied mieux aux rapports que sont censés entretenir deux États souverains.
A lire aussi : Imane Khelif dément sa retraite et accuse son ex-manager de trahison
Le contraste est aussi dans les résultats des deux méthodes. Effet Laurent Nuñez ou pas, la chronologie des évènements ne ment pas : l’écrivain Boualem Sansal a été remis en liberté un mois après le départ de Bruno Retailleau du ministère de l’Intérieur. La volonté partagée de reprendre contact aussi.
La culture est plus importante que la stratégie
« Vous pouvez élaborer une stratégie de référence, mais elle échouera si la culture de votre organisation ne peut ou ne veut pas la concrétiser. Après tout, ce sont les personnes qui feront de la stratégie une réalité. »
A lire aussi : Visas diplomatiques : l’Algérie accuse la France de « mauvaise foi »
La citation est du théoricien autrichien du management Peter Drucker et son célèbre dicton : « La culture mange la stratégie au petit-déjeuner ».
Elle s’applique aussi visiblement en politique, comme le montre cet épisode brumeux de la relation Algérie-France.
A lire aussi : L’Algérie instaure un triple contrôle des importations
La finalité est, en effet, la même pour l’État français, incarné en premier lieu par le président Emmanuel Macron. Il s’agit de rétablir le contact rompu avec l’Algérie et solutionner les questions en suspens entre les deux pays, en tête desquelles l’affaire Boualem Sansal et celle des reconduites aux frontières des ressortissants algériens expulsables de France.
Bruno Retailleau, nommé ministre de l’Intérieur en septembre 2024, a apporté sa « culture » de la droite dure, doublée d’une ambition politique évidente et d’une instrumentalisation à outrance de cette crise avec l’Algérie et de chacun des points de discorde entre les deux capitales.
L’homme a parlé à une partie de la France qui déteste l’Algérie, mais il n’a pas su où chercher à le faire, avec les Algériens.
Il s’en est suivi un ton comminatoire et des attaques quotidiennes qui ont produit le juste contraire de ce qui est censé être recherché.
Retailleau a été soupçonné, parfois accusé directement, de s’accommoder du maintien en détention de Boualem Sansal et plus globalement de la persistance de la crise pour les besoins de son agenda.
Le résultat, on le connaît. Il a été élu à la tête des Républicains, a gagné des points dans les sondages, mais l’écrivain est resté en détention et Paris et Alger ne se sont pas parlé jusqu’au changement survenu à la tête du ministère de l’Intérieur.
Tirs croisés en France sur la méthode Retailleau
Emmanuel Macron s’est-il trompé en nommant, dans une conjoncture de tensions multiformes, un homme de la droite dure, de surcroît politiquement ambitieux, au poste de ministre de l’Intérieur ? À l’évidence, oui.
Du moins si l’on juge par le déclic qui semble se produire depuis l’arrivée de Laurent Nuñez, un technocrate sans attaches partisanes et idéologiques saillantes ni ambition politique connue.
« Un mélange d’écoute, de dialogue, mais aussi d’autorité et de fermeté ». C’est ainsi que le nouveau ministre de l’Intérieur a décrit sa méthode, dans un entretien publié dimanche dans La Tribune.
« Si je ne veux pas brusquer, ça n’empêche pas d’être ferme. Je suis à la tête d’un ministère opérationnel. J’entends donc être un opérationnel, politique certes, mais opérationnel d’abord », dit-il.
Un « opérationnel » qui n’a que faire du « populisme ». « Quand 65 % des Français sont favorables à une dénonciation de l’accord franco-algérien de 1968, vous savez que cette posture peut ne pas être de prime abord très populaire, pour autant elle est nécessaire et cela est d’autant plus vrai qu’elle a contribué à aboutir à ce résultat », explique Laurent Nuñez.
Né en Algérie de parents pieds-noirs qui ont quitté le pays sans haine, Laurent Nuñez a su apporter sa connaissance de l’Algérie, un pays que certains prétendent connaître faussement.
Il a su trouver comment parler avec les autorités algériennes afin de renouer le contact et il a réussi, puisqu’il a réussi à être invité par son homologue algérien. Il pense même qu’il est apprécié en Algérie.
En France, beaucoup de diplomates et d’anciens hauts responsables ont attiré, à maintes fois, l’attention qu’on ne parle pas à l’Algérie avec des injonctions et des menaces.
Bruno Retailleau et les partisans du bras de fer, qui se vantent de connaître bien le pouvoir algérien, l’ont vérifié à leurs dépens, parce qu’ils n’ont rien obtenu. Pire, la France a perdu des positions en Algérie.
Même si sur beaucoup de dossiers, il cherche les mêmes résultats que son prédécesseur, Laurent Nuñez avait signifié dès son arrivée que la méthode de son prédécesseur n’était pas la bonne et qu’elle a montré ses limites.
Jean-Noël Barrot vante sa méthode face aux extrémistes
Et il n’est pas le seul à le penser désormais au sein du gouvernement français. Invité lundi sur France Télévisions, France Inter et Le Monde à commenter la remise en liberté de Boualem Sansal, le chef de la diplomatie Jean-Noël Barrot a estimé qu’il s’agit d’« un désaveu cinglant pour les partisans de la méthode forte, de la brutalité et de l’invective ».
Connu pour son ton mesuré, c’est la première fois que Barrot s’attaque ainsi frontalement à Bruno Retailleau qu’il avait eu à recadrer à plusieurs reprises, mais plus softement, sur cette même question de la crise avec l’Algérie.
Le Premier ministre Sébastien Lecornu y est allé aussi de son petit tacle dans les minutes qui ont suivi l’annonce de la libération de l’écrivain, la jugeant comme le « fruit d’une méthode faite de respect et de calme ».