
Elle n’avait pas son pareil sur la scène artistique algérienne. À la fois actrice, chanteuse, danseuse et comédienne, Biyouna, de son vrai nom Baya Bouzar, décédée ce mardi à l’âge de 73 ans à l’hôpital de Beni Messous, sur les hauteurs d’Alger, laisse derrière elle une image atypique dans le paysage culturel algérien.
Une femme libre, insoumise, à la limite «iconoclaste » et « anticonformiste » et qui n’hésite pas à casser les tabous.
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Avec sa voix rocailleuse, son humour décapant et ses « punchlines », devenues sa marque de fabrique, Biyouna a marqué plusieurs générations, tant en Algérie qu’en France.
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a rendu hommage à « l’une des figures les plus célèbres de la scène artistique, qui a contribué par son talent et sa créativité à de nombreuses œuvres télévisuelles et cinématographiques durant de longues années ». Biyouna laisse par sa « sincérité et sa spontanéité, une large reconnaissance dans le domaine du jeu d’acteur et du cinéma », a-t-il ajouté.
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« Tu t’en vas et tu laisses un grand vide dans nos cœurs et dans le cinéma. Tu apportais la joie là où elle manquait, la lumière dans un milieu que tu appelais triste et hypocrite… Ton souvenir restera vivant », a salué le réalisateur Bachir Derrais sur son compte facebook.
Issue d’une famille modeste du quartier de Belcourt (Alger), « le quartier d’Albert Camus », aimait-elle rappeler, Biyouna, née en 1952, grandit dans un environnement artistique.
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« Ma mère et ses trois sœurs étaient des artistes malgré elles », expliqua-t-elle il y a quelques années dans un entretien à une chaîne de télévision privée algérienne.
Sa sœur, Faïza-connue sous le nom de Faïza El Djazairia, était une soprano réputée, tandis que son oncle, Cheikh Mahmoud, chantait l’andalous.
Et c’est sa mère, caissière dans une salle de cinéma, qui jouera un rôle déterminant dans sa trajectoire. C’est dans cette salle obscure, fréquentée assidûment, que la jeune Baya découvre les films égyptiens.
« Je regardais les danseuses orientales et je disais à ma mère : Je voudrais être danseuse».
À 14 ans, elle danse dans les mariages. À 17 ans, dans une Algérie encore épargnée par le conservatisme et l’islamisme, elle écume les cabarets d’Alger. Biyouna fréquente aussi la troupe de Fadhéla Dziria, qui, disait-elle, « m’a transmis l’art, la discipline… C’était une dame grandiose ».
La « grande gueule » du cinéma algérien
Sa carrière prend un tournant décisif en 1973, lorsque le réalisateur Mustapha Badie lui offre son premier rôle dans « La Grande Maison », adaptation de Mohamed Dib.
Biyouna se souvient : « Un jour, un ami régisseur m’emmène sur le lieu du tournage et je vois qu’ils faisaient le casting pour un petit rôle. J’ai dit : ce n’est pas compliqué. Le réalisateur, hors de lui, me répond : Montre-nous ce que tu sais faire, grande gueule ».
Cette réplique lui collera à la peau : on la surnommera dès lors « la grande gueule du cinéma » algérien. Elle y incarne Fatma, un personnage qui la fait connaître auprès du grand public.
Suivront d’autres films et divers rôles dans des productions télévisuelles. Vers la fin des années 1990, alors qu’elle perd de nombreux amis emportés par le terrorisme, elle rencontre le cinéaste Nadir Moknèche, qui lui offre un rôle dans « Le Harem de Madame Osmane ».
Un tournant qui lui ouvre grand ouvertes les portes de la scène artistique française. Entre rôles au cinéma, au théâtre et des one-woman-shows, elle multiplie les expériences, séduisant un public de plus en plus large.
Sur les conseils d’un compositeur français, séduit par sa « voix étrange », elle se lance également dans la chanson et sort un premier album, « Raid Zone », en 2001.
Puis, en 2006-2007, un second album, dont la chanson «une blonde platine dans la Casbah », dédiée à sa mère, rencontre un très grand succès.
« Le peuple connaît Biyouna »
Interrogée sur le secret de ses succès répétés, Biyouna ne mâchait pas ses mots : « L’artiste doit être vrai, car le public n’est pas dupe ».
Femme au caractère trempé, voix libre, elle a dû faire cependant face aux médisances, aux critiques acerbes et même à des tentatives de torpillage, y compris dans sa vie familiale, de son propre aveu.
« La jalousie n’a pas de vaccin », résume-t-elle avec humour, non sans rendre hommage aux rares personnes « qui se comptent sur le bout des doigts » et qui sont restées à ses côtés dans les moments difficiles.
« Le peuple connaît Biyouna : drôle, bonne vivante, un peu fofolle, brave. Moi j’aime vivre », ajoutait-elle.
Ayant partagé sa vie entre Paris et Alger, Biyouna évoquait souvent, avec humour, les relations entre les deux capitales : « Elles me font penser à un couple divorcé qui s’aime encore. Ils veulent se remarier mais refusent de s’embrasser, parce qu’ils n’ont pas fait le mariage halal ».
Souffrante depuis quelques années, Biyouna a enflammé les réseaux sociaux en mars dernier lorsqu’une amie à elle a déclaré sur une chaîne de télévision qu’elle n’arrivait plus à entrer en contact avec elle.
Sa fille parlera même de séquestration. Quelques jours plus tard, pour rassurer ses fans, l’artiste apparaît à la télévision, très affaiblie et amaigrie par la maladie : un cancer du poumon qui la rongeait.
Elle lance, toutefois: « Je suis encore là». Désormais, elle n’est plus là, laissant le monde du cinéma en deuil. Et si elle n’a jamais demandé l’immortalité, elle l’a sans doute amplement méritée.