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Ceuta : le coup de pression de Rabat sur le Parlement européen

La démarche apparaît comme une offensive diplomatique désespérée destinée à désamorcer les critiques avant qu'elles ne prennent une dimension politique européenne qui clouerait le Maroc au pilori.

Ceuta : le coup de pression de Rabat sur le Parlement européen
Crise migratoire de Ceuta : le Maroc lance une offensive diplomatique avant le vote européen / Photo par Afker Moiz / Unsplash pour TSA
Amar Belani
Durée de lecture 3 minutes de lecture
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Le 14 septembre 2026, la mission du Maroc auprès de l’Union européenne a adressé, de manière ciblée, une lettre à plusieurs eurodéputés espagnols. Cette démarche intervenait à la veille du débat consacré à la crise migratoire de Ceuta, prévu le 16 septembre au Parlement européen, avant le vote d’une résolution le 18 septembre.

Présentée comme une démarche de clarification, la lettre ressemble surtout à une tentative de contrôle politique du récit (damage control). Rabat affirme vouloir « éclaircir les causes et les acteurs » des arrivées massives des 30 et 31 juillet. La mission marocaine invoque la désinformation en ligne et les réseaux de trafic. Elle rappelle aussi son engagement à réadmettre les personnes concernées.

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Offensive diplomatique pour peser sur le débat

Mais cette argumentation de circonstance intervient surtout au moment où le Parlement européen s’apprête à examiner l’affaire. La démarche apparaît donc comme une offensive diplomatique désespérée destinée à désamorcer les critiques avant qu’elles ne prennent une dimension politique européenne qui clouerait le Maroc au pilori.

En ciblant plusieurs eurodéputés espagnols, notamment socialistes (plus accommodants, tout comme leur chef de gouvernement), Rabat tente de peser directement sur le débat et de limiter les soutiens à la résolution.

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Cette opération de communication se heurte toutefois à des éléments incontestables apparus depuis la crise.

Des documents déclassifiés montrent que les services espagnols avaient reçu plusieurs alertes avant les arrivées massives. Le CNI (Centro Nacional de Inteligencia) avait notamment signalé, dès le 29 juillet, des préparatifs liés à un franchissement massif de la frontière.

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L’enquête de l’Audiencia Nacional ajoute une dimension plus compromettante encore pour Rabat. Elle porte notamment sur les conditions de préparation et de déroulement des arrivées et sur le rôle éventuel de différents acteurs. Des informations attribuées au CENIF (Centro Nacional de Inmigración y Fronteras) évoquent une « planification préalable » et un « guidage actif » imputés à des agents marocains. Ces éléments dynamitent le récit marocain d’une crise essentiellement provoquée par la désinformation et les réseaux de trafic.

L’argument de la coopération marocaine sur les retours intervient après les arrivées massives et relève donc principalement de la gestion de leurs conséquences. Il ne répond pas aux interrogations légitimes sur les circonstances ayant précédé le déclenchement de la crise. En insistant sur les retours, Rabat tente ainsi de déplacer le débat du rôle éventuel d’acteurs marocains vers la seule gestion migratoire.

D’une manière générale, le contexte bilatéral donne à cette submersion préméditée et planifiée de Ceuta un éclairage que nul ne peut ignorer.

Visite de Pedro Sanchez à Alger

Le 20 juillet, Pedro Sánchez s’est rendu à Alger pour relancer les relations hispano-algériennes. Madrid et Alger ont depuis engagé une nouvelle phase ascendante de coopération, avec la reprise du dialogue politique et la préparation d’une huitième réunion de haut niveau à Madrid en octobre prochain.

Pour Rabat, ce rapprochement constitue un revers diplomatique cuisant. Après avoir consolidé jalousement depuis 2022 une relation privilégiée avec Madrid, le Maroc voit Alger reprendre une place dans l’équation stratégique espagnole. Cette évolution réduit la capacité de Rabat à présenter sa relation avec l’Espagne comme un partenariat exclusif ou incontournable.

Un autre dossier est venu accentuer cette crispation. Le 10 septembre, le Congrès espagnol a approuvé un texte permettant aux Sahraouis nés sous l’administration espagnole du Sahara occidental, ainsi qu’à leurs descendants directs, d’accéder à la nationalité espagnole.

Cette initiative parlementaire touche directement à l’un des dossiers les plus sensibles pour Rabat. Elle réintroduit dans le débat politique espagnol le statut historique du Sahara occidental et le lien juridique entre l’Espagne et les populations sahraouies. Elle rappelle surtout une dure réalité que Rabat cherche systématiquement à gommer dans ses relations avec Madrid : le Sahara occidental demeure un territoire non autonome, dont le statut définitif n’a pas été réglé et dont la prétendue souveraineté marocaine n’est pas reconnue par les Nations unies.

Pression migratoire

La lettre du 14 septembre intervient donc à la convergence de plusieurs dossiers : crise migratoire, débat européen, rapprochement hispano-algérien et question sahraouie.

Le recours à la pression migratoire, pour la deuxième fois après la crise de mai 2021, prend ainsi une dimension qui dépasse largement Ceuta. Il constitue un coup de semonce adressé au gouvernement actuel, mais surtout au prochain Exécutif espagnol (de droite ?). Rabat entend rappeler qu’il dispose d’un levier puissant capable de provoquer, à tout moment, une crise aux conséquences nationales et européennes.

Les éléments de langage du chantage sont clairs : tout gouvernement espagnol qui s’écarterait des intérêts marocains s’exposerait à une pression migratoire et à l’arrêt de la coopération sécuritaire, judiciaire et antiterroriste, susceptibles de le déstabiliser et de placer Bruxelles devant une nouvelle crise multiforme.

En définitive, pour Rabat, la crise de Ceuta devient ainsi autant un dossier à contenir momentanément qu’une démonstration de sa puissante capacité de nuisance sur l’Espagne et sur l’Europe.

*Amar Belani est ancien Ambassadeur d’Algérie


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