Société

Choléra : chronologie d’une gestion chaotique

L’épidémie de choléra qui touche les wilayas du centre du pays est à son 21e jour ce mardi. 56 cas confirmés d’atteinte par le vibrion cholérique ont été officiellement recensés jusqu’à ce jour sur un total de cas suspects hospitalisés dépassant les 160 à la date du 26 août, selon les chiffres officiels du ministère de la Santé.

Communication douteuse

« Maladie étrange », « virus inconnu » et « microbe non-identifié » sont les principales expressions utilisées par les médias mais également par certaines sources hospitalières pour décrire le mal qui a touché, dès le début août, plusieurs membres d’une même famille de Ain Bessem, dans la wilaya de Bouira, avant que l’épidémie de choléra ne soit officiellement reconnue le jeudi 23 août.

Pourtant, les symptômes présentés par les premiers malades originaires des communes de Raouraou et de Bir Ghbalou et hospitalisés à Ain Bessem auraient dû faire penser à une atteinte par le choléra. Le « blocage des reins » décrit chez ces patients constituait un détail qui aurait pu permettre de différencier entre la maladie dont ils étaient réellement atteints et une autre simple gastro-entérite.

Des sources hospitalières de Bouira affirmaient qu’il s’agissait d’une intoxication alimentaire causée par l’indigestion de produits périmés. Finalement, une commission d’enquête de la Direction de la santé de la wilaya a fini par décider du transfert des patients à l’hôpital spécialisé d’El Kettar à Alger et ce, dès le 8 août.

Ce transfert des malades vers un établissement spécialisé en maladies infectieuses permet de croire que les autorités sanitaires avaient envisagé la possibilité d’une maladie contagieuse mais le mot choléra ne sera prononcé par aucun officiel durant les premiers jours de l’épidémie. Que les médecins qui ont traité les malades à Ain Bessem n’aient pas suspecté le choléra et qu’ils n’aient pas lancé d’alerte est une première défaillance certaine dans la gestion de l’épidémie et qui aura coûté un temps précieux.

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Des décès suspects

Alors que le mal n’était toujours pas officiellement identifié, deux femmes appartenant à la famille infectée de Ain Bessem et âgées respectivement de 74 et de 80 ans sont décédées entre le 13 et le 14 août, selon des médias locaux. Les deux décès vraisemblablement causés par le choléra ne seront pas comptabilisés dans le décompte officiel du ministère de la Santé qui ne fait état, jusqu’à ce mardi, que du décès de deux malades originaires de Blida.

Le 16 août, Mohamed Djemai, Directeur de la Santé de la wilaya de Blida, cité par l’APS, annonce que cinq personnes d’une même famille ont été intoxiquées « suite à une pollution de l’eau potable ». Les cinq patients ont été transférés vers l’hôpital spécialisé de Boufarik.

Le 18 août, deux autres décès suspects surviennent alors et 8 autres cas originaires de Bouira et n’appartenant pas à la même famille sont annoncés par le Dr Hanafi, chef du service prévention à la DSP de Bouira sur la radio locale.

Jusqu’au 20 août au moins, les médecins qui traitaient les malades attendaient toujours les résultats des analyses que devaient faire l’Institut Pasteur d’Alger, à croire que les hôpitaux des chefs-lieux de wilaya et les CHU n’ont ni laboratoire de microbiologie ni aucun moyen de diagnostic précoce.

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La politique avant tout !

Deuxième grave défaillance dans la gestion de l’épidémie : le 20 août, Zoubir Harrath, directeur de l’Institut Pasteur d’Alger (IPA), cité par Alg24 -un site du groupe Ennahar-, a affirmé que « les analyses préliminaires ont suffi à prouver qu’il ne s’agit nullement de cas de choléra ».

Ce démenti formel de la part du directeur du laboratoire de référence nationale pour les maladies infectieuses soulève de nombreuses interrogations puisqu’il est peu probable que les cultures bactériennes faites à partir des prélèvements sur les selles des patients des différentes wilayas aient été négatives un premier temps pour devenir positives plus tard, puisque le même directeur annoncera, le jeudi 23 août, soit trois jours plus tard, l’atteinte par le choléra des patients hospitalisés.

« Les cas de choléra ne concernent pas uniquement l’Algérie. Il y a certains pays qui ont enregistré des cas de choléra au début de l’année en cours comme le Yémen, le Tchad et le Niger. Certains pays ne déclarent pas les cas de choléra. En Algérie, c’est une maladie à déclaration obligatoire. On a eu le courage de le déclarer”. C’est par ces mots que le directeur de l’IPA a confirmé officiellement et pour la première fois la présence du choléra en Algérie.

La comparaison qu’il a faite entre l’Algérie et des pays en guerre ou sans ressources et le fait qu’il qualifie de courageuse la déclaration de la maladie en disent long sur l’état d’esprit du directeur de l’IPA et des autorités sanitaires qui ont clairement montré que leur première préoccupation dans la gestion de l’épidémie et dans leur communication autour de celle-ci était purement politique.

Un délai de 16 jours est loin d’être raisonnable pour identifier le vibrion cholérique ou pour reconnaître officiellement la déclaration d’une épidémie propagée par un pathogène hautement contagieux et mortel.

Un ministre absent

Le ministre de la Santé, Mokhtar Hasbellaoui, ne s’est pas distingué des autres responsables de la santé. Absent pendant les 18 premiers jours de l’épidémie, il n’est réapparu qu’au soir du samedi 25 août pour faire une première déclaration à Ennahar TV et là encore, le reflexe politique a été plus fort que tout. Le ministre s’est contenté d’annoncer une visite à l’hôpital de Boufarik et de dire que le président suit de près l’évolution de l’épidémie et qu’il a donné des instructions fermes pour la prise en charge des malades.

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C’est ce même réflexe politique qui a poussé le ministre à déclarer hier lundi que « l’épidémie sera éliminée d’ici deux à trois jours », avant d’être démenti par son propre ministère, malgré l’existence de vidéos prouvant la réalité de la déclaration.

Même si de nombreuses zones d’ombre persistent, la communication autour de l’épidémie a été chaotique et politisée plus que de raison. Selon des sources bien informées, les autorités étaient au courant de l’existence du choléra dès le lundi 20 août, date à laquelle le Directeur de l’IPA a nié tout lien entre le choléra et les hospitalisations !

La rétention de l’information est confirmée par l’envoi aux walis par le ministère de la Santé d’une note datée du 22 août et longue de 8 pages dans laquelle sont données des instructions détaillées visant à lutter contre la propagation de l’épidémie de choléra.

Cette note a été reçue par ses destinataires à la veille de l’annonce officielle de l’existence de 41 cas confirmés d’atteinte par le choléra.

Aujourd’hui, il est certain que la communication, l’information et la sensibilisation, éléments de base dans toute stratégie de lutte contre n’importe quelle épidémie, ont été sabotées par les responsables qui étaient garants de la santé des Algériens.

Entre informer les Algériens pour leur permettre de mieux se protéger et sauver l’image du système de santé algérien -à supposer qu’il reste quelque chose à sauver- en tentant de cacher l’existence de l’épidémie dans un premier temps et de minimiser son ampleur par la suite, les autorités sanitaires ont fait leur choix.

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