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Comment Facebook est en train d’étouffer les médias algériens

Comment Facebook est en train d’étouffer les médias algériens

L’équation est simple : que ce soit en Algérie ou ailleurs dans le monde, chaque part de marché gagnée par Facebook ou un autre réseau social, il le fait au détriment des médias dits traditionnels, soit les chaînes de télévision, les journaux, les stations radios, et même les nouveaux médias que sont les sites électroniques. Certes, l’influence et les répercussions des réseaux sociaux sont d’abord sociétales et politiques, éclipsant presque leur incidence sur le monde des médias.

Facebook, la plate-forme communautaire aux 2,2 milliards d’utilisateurs, est particulièrement sous le feu des critiques pour les multiples scandales dans lesquels il est directement ou indirectement impliqué, dont le dernier en date est celui appelé Cambridge Analytica, soit l’exploitation indue des données de 87 millions d’utilisateurs et qui auraient servi à influer sur l’issue de l’élection présidentielle américaine de 2016. Dans presque tous les rendez-vous politiques mondiaux de ces dernières années, comme le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne, un rôle plus ou moins décisif est prêté au réseau fondé par Mark Zukcerberg.

Même si on n’en parle que peu,  les médias ont aussi des raisons de se plaindre de l’irruption de ce mastodonte aux moyens illimités, aux techniques de ciblage publicitaire inimitables et surtout aux prix imbattables. Sans rien voir venir, ils se sont retrouvés à lutter à armes inégales contre un concurrent supérieur sur tous les critères : nombre d’utilisateurs, gratuité d’accès, zone de diffusion, techniques de profilage des cibles…

Le plus inquiétant, c’est cette ascension fulgurante de Facebook que rien ne semble en mesure de freiner, du moins pour le moment. Paradoxalement, au moment même où son directeur et fondateur était entendu au congrès américain sur l’affaire du Cambridge Analytica, les chiffres publiés le 25 avril démontrent qu’il faut plus que ce scandale retentissant pour ébranler le célèbre réseau social : 2,2 milliards d’utilisateurs dans le monde (+13% sur un an), un chiffre d’affaires  de 12 milliards de dollars (+49%) et un bénéfice net de 5 milliards de dollars (+63%). Facebook ne s’est jamais aussi bien porté qu’en cette année de grosse polémique.

En Algérie aussi, et même en l’absence de données officielles, l’évolution de ce réseau social a pris la même courbe, avec autant d’influence sur la santé financière des entreprises médiatiques. Dans la crise qui affecte la presse écrite, on a trop vite incriminé l’apparition de chaînes de télévision privées et de sites électroniques d’information, alors que ces derniers doivent aussi faire face à la même concurrence déloyale imposée par Facebook et même Google qui grignotent chaque jour plus de parts dans le marché publicitaire.

Les gros annonceurs que sont les grandes entreprises économiques, les opérateurs de téléphonie mobile, les banques et compagnies d’assurance ou les concessionnaires automobiles ont redirigé une bonne partie de leurs budgets publicitaires vers ces nouveaux supports et, sur le plan du management, personne ne pourrait raisonnablement le leur reprocher, vu les prix attractifs appliqués et la promesse d’atteindre le consommateur grâce à des techniques de ciblage de plus en plus élaborées. Il va sans dire que toutes ces parts constituent autant de manque à gagner pour les autres médias. Le problème mérite sans doute une profonde réflexion, car ce n’est pas que la trésorerie des entreprises médiatiques qui est en jeu.

Pour rester sur l’aspect économique, il faut souligner que les sommes transférées chaque année pour régler de telles prestations échappent complètement au contrôle de l’État et constituent un manque à gagner pour le Trésor public puisque la TVA et les autres taxes ne sont pas prélevées. Les plus grands réseaux sociaux n’ayant pas de bureaux de représentation en Algérie, les transferts ne peuvent se faire que par des moyens détournés, soit une fuite de devises en bonne et due forme. Quant aux montants, il est difficile de les quantifier, mais facile de deviner qu’ils sont exorbitants au vu de la présence massive de marques algériennes sur Facebook et Google notamment.

Les répercussions risquent aussi de déborder sur le champ politique, si ce n’est déjà fait, puisque beaucoup d’annonces se retrouvent sur des pages considérées comme « hostiles » aux intérêts du pays. La sonnette d’alarme avait été tirée une première fois en 2016 et le gouvernement, alors dirigé par Abdelmalek Sellal, avait tenté de réagir en interdisant, en octobre de la même année, formellement aux institutions et opérateurs publics de faire des insertions publicitaires sur Facebook et Google. Curieusement, la directive n’a pas été suivie d’effet et la pratique ne fait depuis qu’augmenter.

Tout cela relève au moins de l’absence d’une vision à long terme, pour ne pas dire d’une volonté délibérée d’affaiblir les médias algériens, une entreprise qui, sans doute, ne profitera à personne. Ni aux entreprises qui risquent de payer au prix fort leurs insertions si les grands réseaux sociaux qui bradent aujourd’hui les prix se retrouvent seuls sur le marché, ni au pays qui a besoin d’une presse forte pour porter sa voix et défendre ses choix et ses intérêts.

Contribuer à affaiblir les médias nationaux c’est les empêcher de produire des contenus et laisser le champ libre à des parties étrangères de le faire. Les choses sont en fait d’une simplicité déconcertante et l’enjeu pas compliqué à saisir : le citoyen ira voir ailleurs si les médias de son pays n’ont pas les moyens de l’informer convenablement.

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