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Dans le maquis avec Amirouche

Chronique livresque. On s’attend à des mémoires d’un combattant qui a été le secrétaire particulier du colonel Amirouche*, on découvre au final le réquisitoire d’un homme blessé qui vomit sa…

Dans le maquis avec Amirouche
Par mehdi33300 / Adobe Stock
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Chronique livresque. On s’attend à des mémoires d’un combattant qui a été le secrétaire particulier du colonel Amirouche*, on découvre au final le réquisitoire d’un homme blessé qui vomit sa bile d’ancien moudjahid brûlé par le napalm des discordes pendant la guerre et par « l’incompétence » des dirigeants à l’indépendance.

Personne n’est vraiment épargné hormis son chef Amirouche et les combattants de l’intérieur, par opposition aux « planqués » de l’extérieur. Même Belaid Abdesslam, alors chargé de l’orientation des étudiants à Tunis, qui l’avait envoyé étudier aux USA, n’est caressé que pour être mieux bastonné.

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Tous des nuls !

Ben Bella, Boumediène, Bendjedid, tous des incompétents, des nullards, avec un traitement spécial à l’ombrageux Houari qui fut le patron de l’armée des frontières que Hamou exècre. Ses choix économiques ? De la poudre aux yeux ! Son amour du peuple ? Populisme ! Ne reste qu’un « planqué » qui a attendu son heure pour éliminer, de la course au pouvoir, les vrais combattants.

Avec l’ex-secrétaire particulier du colonel Amirouche, les figures de la révolution en prennent pour leurs grades. On voit leurs faiblesses plus que leur grandeur. Mais y a-t-il de la grandeur en eux ? Hamou a tranché : non, et non ! Il n’y a de grandeur que celle des armes, celle du combat. Point. Pour les autres, circulez, il n’y a rien à voir.

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Il accuse même, sans preuves, un ancien chef du gouvernement de tiédeur lors de la grève de 1956 : « Un non-gréviste, semble-t-il, est même parvenu au poste éminent de chef de gouvernement, organisant dans notre pays les premières « élections libres et honnêtes » de triste mémoire. » Le « semble-t-il » employé à titre de précaution d’usage par l’auteur est de trop. incriminé une personnalité publique aurait mérité sinon des preuves au moins la prudence. Au moins le silence.

Sans le savoir, sans le vouloir peut-être, Hamou est touché par ce qu’on pourrait appeler le syndrome de la bleuite sur laquelle on reviendra plus loin. Et l’on se pose alors la question : quel crédit doit-on accorder à ces mémoires si instructives soient-elles ? Le doute méthodique comme pour toute œuvre humaine qui ne repose que sur une personne faite de chair et de sang, de passions et de sentiments. Autant dire, rien qu’une vérité subjective. Donc, loin de La vérité.

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Stratège de guerre impromptu, Hamou fait même la leçon à l’Émir Abdelkader : « La France était prenable. À condition de ne pas répéter les erreurs de l’Émir Abdelkader. On n’a pas idée de planter sa Smala à découvert au milieu du désert. C’était à Ihitoussen qu’il fallait la planter la Smala, ou dans la forêt d’Akfadou ou sur les cimes de ces murailles majestueuses infranchissables du Djurdjura ou des Aurès. » N’importe quel lecteur averti objecterait à l’auteur que la Smala, par sa population de 60 000 personnes, ne pouvait se déplacer sans attirer l’attention de l’armée française qui encerclait l’Émir. D’ailleurs quand elle fut prise, la Smala venait à peine d’être installée près d’une source d’eau sans laquelle aucune vie n’est possible.

Comment pouvait-t-elle alors, vu son importance, arriver sur des cimes kabyles ou des Aurès sans se faire repérer et décimer en cour de route, d’autant que les indicateurs et les traitres étaient partout ? L’Émir a eu le génie de fonder une capitale mobile, qui fit même l’admiration de ses ennemis, après avoir perdu la sienne. Et de s’être battu 17 ans, oui 17 ans en luttant parfois contre ses propres frères algériens.

Rencontre avec le terrible Amirouche

Hormis ces attaques, parfois excessives, parfois injustifiées, parfois hors de propos, parfois puériles, mais au demeurant compréhensibles de la part d’un idéaliste qui a rejoint les maquis de la Wilaya III à la sortie de l’adolescence, tout le reste est du caviar pour le lecteur. On ne s’ennuie pas à gambader avec lui par monts et par vaux.

Certificat d’études primaires en poche, maréchal ferrant de formation, premier prix de français et de dissertation, le voilà face au fameux colonel Amirouche au début de l’été 1957. Émerveillement du jeune combattant devant la simplicité, la gentillesse et la modestie du chef qu’on lui décrivait comme sanguinaire. Le jeune soldat a vite fait de remarquer les audiences qu’accorde Amirouche aux habitants de la région ainsi que sa générosité vis-à-vis des paysans les plus démunis. Mais si le chef n’avait pas le couteau entre les dents, il était d’une rigueur qui n’admettait aucune entorse. Il l’apprit rapidement à ses dépens : « Aussitôt l’ordre de départ fut donné. Si Amirouche, alors, se tourna vers moi, me tendit une serviette bourrée de documents et m’ordonna : « Prends soin de ça. Tu viens avec nous. » « Je peux aussi prendre quelque chose de plus lourd… », hasardai-je d’une voix étranglée d’émotion. « C’est toi qui commandes ? » m’interrompit-il d’une voix cassante. Je me le tins pour dit. »

Tayeb, un djoundi, lui raconta un épisode qui lui glaça le sang. Des combattants ayant procédé à la fouille de quelques villageois pour s’assurer que l’interdiction de fumer et de chiquer était respectée, besogne faite, un djoundi laissa tomber par mégarde une boîte de chique de sa ceinture devant Amirouche ; fureur de ce dernier : « Tu viens de passer quelques heures à humilier les paysans, à les rabaisser souvent devant leurs femmes et leurs enfants parce qu’ils consomment du tabac alors que toi-même tu chiques ? » Le djoundi, pétrifié par la peur, ne dit mot. Amirouche ordonna son exécution sur le champ.

Hamou faisant remarquer la disproportion entre le châtiment et la faute, Tayeb lui répondit : « Que veux-tu ? Ici au maquis, nous n’avons pas de prison. Pour les cas disciplinaires sans gravité, les djounoud sont envoyés servir dans les zones interdites, vidées de leur population par les « regroupements » où il n’y a personne pour les ravitailler, où ils se nourrissent de glands et de salades sauvages accompagnés de…bombardements quasi quotidiens. Pour les autres, c’est le pardon ou la mort.

L’exigence de justice poussée à l’extrême devient de l’injustice. Est-ce le prix de la crédibilité de la révolution ? » Dur avec lui-même et avec ses hommes, Amirouche laissait parfois entrevoir une partie de son cœur quand Hamou lui écrivait des lettres à sa mère ou quand il chantonnait un chant célèbre de la Wilaya III : « sil Dzaier ar Thizi Ouzou, dhouliw a ryestrou…listi’amar vou lam hayen, thoudjal thegoujilen. » (d’Alger à Tizi Ouzou, pleure ô mon cœur, ce colonialisme de malheur, faiseur de veuves et d’orphelins.)

Hamou décrit leur condition de pouilleux qui ne changeaient jamais de vêtements surtout en hiver, leur condition de morts en sursis arpentant des dizaines de kilomètres d’une traite sur les chemins escarpés de la Kabylie. Lui et les autres combattants tiraient la langue de fatigue alors qu’Amirouche semblait planer, usant les uns et les autres par son extraordinaire endurance que l’auteur ne manquait pas, à chaque fois, de signaler avec enthousiasme quitte à risquer la redondance.

Si l’une des qualités d’un chef c’est l’exemplarité, Amirouche était dans ce domaine un modèle puisqu’il partageait tout avec ses troupes. Rien ne le distinguait des 800 autres combattants à part son autorité et son ascendant naturel.

Amirouche à Krim : « Nous allons régler nos comptes »

On apprend avec Hamou qu’Amirouche « manifestait déjà au début de 1958 une certaine amertume mêlée de colère contre l’armée des frontières qui n’a pu empêcher l’armée française d’ériger deux barrages électrifiés, planter des dizaines de milliers de mines et couper l’ALN de sa principale source d’approvisionnement en armes et en matériel de guerre. » C’est donc un Hamou gonflé à bloc contre « les planqués des frontières et de l’extérieur » qui partira à la capitale tunisienne pour poursuivre ses études au centre Si Amirouche, envoyé par le visionnaire du même nom qui voulait former les futurs cadres de l’Algérie indépendante. Il voyait loin même s’il savait que sa vie sera courte. Il avait déjà tenu 4 ans au maquis alors que la durée de vie des djounoud était de deux années environ.

Tunis fut un choc pour lui : « J’étais terriblement déçu par la vie bourgeoise que menaient nos responsables à Tunis. J’avais un peu plus de vingt ans et j’étais peut-être un mystique naïf ou un ascète de la Révolution mais les costumes luxueux, les cravates, les voitures rutilantes étaient comme une insulte au peuple et aux maquisards affamés et traqués sur leur propre terre. » Quarante jours après son arrivée à Tunis, il reçut une lettre d’Amirouche, transmise par une mission des maquis de la Wilaya III. Cette lettre lui causa un choc énorme. Amirouche disait qu’il venait à Tunis « régler les comptes avec Krim Belkacem » L’auteur, effaré, brûla la lettre et n’en parla à personne. Il précise que c’est la première fois qu’il en parle. Gageons que cette lettre augmenta d’un cran la détestation de Hamou pour « Les militaires planqués à Tunis ou à la frontière. »

Il était d’autant plus stupéfait que pour lui « Krim était presque La Révolution et les « menaces » qui étaient proférées à son encontre par Si Amirouche me plongèrent sur le moment dans le désarroi le plus total. »

La mort de son chef le rendit fou de douleur et nous permet de vivre un moment extrêmement émouvant avec ce jeune homme inconsolable déambulant à travers les rues de Tunis jusqu’à la forêt du Belvédère. Dans la pénombre du soir, les arbres de la forêt prenaient une forme humaine. « Je voyais en eux réincarnés tous mes compagnons morts ou vivants qui venaient me tenir compagnie pour me consoler. Ce grand arbre légèrement penché en face, c’était mon chef, le « grand » Amirouche…»

Pour lui, le crime est signé : Amirouche et Haoues ont été trahis par des taupes de l’état-major, car Amirouche était révolté par la passivité des « civils » qui ont laissé tomber leurs uniformes de combat. Amirouche qui ressassait sa colère contre « les planqués » était aussi convaincu que jamais Abane n’aurait été assassiné sans la complicité, fut-elle passive, de Krim. La conclusion à laquelle nous pousse Hamou fait froid dans le dos : Abane comme Amirouche ont été victimes de leurs frères de l’extérieur qui voulaient garder la primauté du politique « planqué » sur les combattants « pouilleux ».

« Il vaut mieux perdre 10 000 moudjahidine que perdre l’Algérie »

Venons-en à la bleuite. Quand cette opération de manipulation et d’intoxication (en faisant croire que beaucoup de moudjahidine étaient des traîtres) a été lancée par le capitaine Léger du service psychologique de l’armée française, dans les maquis, Hamou était déjà à Tunis. Mais après l’indépendance, il rencontra un témoin, presque une victime, Mohand Chougar, moudjahid de la Wilaya III. Son témoignage, même assez long, mérite qu’on s’y arrête. Il résume la terrible psychose qui régnait dans les maquis.

« Tu vas mourir, me dit Si Ahcène (Mahiouz). « Nous allons tous mourir, un jour ou l’autre », répondis-je. « Bon, puisque tu vas mourir, reprit si Ahcène, je continuerai à faire l’enquête. S’il s’avère que tu es un traître, chaque anniversaire de l’indépendance, je viendrai déverser un tombereau de fumier sur ta sépulture. Si tu es innocent, à chaque anniversaire, je déposerai un bouquet de fleurs sur ta tombe. » C’est alors que je fis éclater ma colère envers SI Ahcène : si je suis un traître, ton beau-frère, le mari de ta sœur est aussi un traître. Nous avons été élevés ensemble, nous avons fréquenté la même école ; nous avons été scouts ensemble, nous avons vécu ensemble en France, nous avons choisi ensemble le FLN et non le MNA ; nous avons pris le maquis en même temps… » Il aura la vie sauve.

Le terrible capitaine Ahcène Mahiouz surnommé « Ahcène la torture » l’épargnera par on ne sait quel miracle. Chougar poursuivit son témoignage en évoquant, cette fois-ci, le colonel Amirouche. « Vers la fin même, Si Amirouche a reconnu sa terrible méprise. En octobre 58, cinq mois avant son départ à Tunis, il nous a réunis. Des compagnies, des bataillons, il y avait des milliers de personnes. Mes frères, nous dit-il, beaucoup de gens disent que l’ALN se livre à des injustices. Je veux vous dire que l’ALN ne commet pas d’injustices, elle commet des fautes. Dans l’histoire, il n’y a pas eu de guerre où il n’y ait pas eu d’égarement. Mais il vaut mieux perdre par erreur, mille, dix-mille moudjahidine, plutôt que de perdre l’Algérie. » Terrible oraison funèbre.

Une bonne partie de la matière grise du pays fut décimée par des tribunaux expéditifs dans les maquis. Ainsi, des médecins, des pharmaciens, des scénaristes, des metteurs en scène, des officiers, des bacheliers, des licenciés, des cadres furent froidement tués après d’affreux interrogatoires. En tout, on compta dans les différentes wilayas environ 6000 victimes, plus que n’en a causé l’armée française. Quelque trente ans plus tard, des terroristes islamistes achevèrent l’opération bleuite en liquidant à leur tour beaucoup d’intellectuels. Il ne faut pas aller plus loin pour avoir l’explication sur l’absence d’une élite intellectuelle et forte assumant son rôle de locomotive dans les débats en Algérie.

Quant à Hamou Amirouche, après avoir décroché des diplômes prestigieux dans les universités américaines, il revint à l’indépendance au pays qu’il quittera à nouveau, après avoir pris sa retraite, en 1994 pour les USA où il sera conférencier, chercheur et enseignant à San Diego. Il prendra la tangente par dépit et toujours en colère devant l’indigence de certains responsables.

Avant de rejoindre Amirouche en février 2018, il nous laisse, Dieu merci, ce témoignage d’un moudjahid impétueux au verbe fort et au cœur d’or. Même si sa vie ne fut pas de tout repos, Hamou nous fait comprendre qu’il a eu bien de la chance d’avoir donné un sens à sa vie.


*Hamou Amirouche
Akfadou, un an avec le colonel Amirouche
Casbah Editions
Prix NC

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