Société

Dr Bekkat Berkani : « On n’a aucune idée du mode d’emploi pour se faire vacciner »

Le président du Conseil de l’ordre des médecins, le Dr Mohamed Bekkat Berkani, met en cause le ministère de la Santé dans le retard enregistré par l’Algérie en matière d’acquisition des vaccins contre la Covid et de la gestion de la campagne de vaccination. Il s’exprime sur la réouverture des frontières, et parle de la réforme hospitalière.

Peut-on aujourd’hui rouvrir les frontières, surtout que l’Algérie entame sa campagne de vaccination contre la Covid et enregistre très peu de contaminations ?

Tout d’abord la réouverture des frontières est une décision éminemment politique. Elle tient compte bien sûr du facteur sanitaire en lui-même qui est assez défavorable il faut le dire avec l’apparition des variants du coronavirus dans tous les pays du monde, en particulier les variants britannique, sud-africain et brésilien.

Il y a aussi des critères politique, social, voire économique. Finalement, il faudrait qu’il y ait un alignement de tous ces critères pour que les autorités puissent progressivement penser à une réouverture des frontières aériennes, maritimes et terrestres, dans la mesure où la situation s’est stabilisée à la fois en Algérie, ce qui est le cas, mais aussi dans les autres pays.

Il est encore trop tôt, la vaccination vient de commencer, la situation se dégrade dans certains pays européens en particulier la France, pour pouvoir parler d’une ouverture comme elle était auparavant. Mais la poursuite des vols de rapatriement de nos ressortissants est tout à fait d’actualité et les autorités y ont pensé.

 « Aucune idée du mode d’emploi pour se faire vacciner. »

La campagne de vaccination a démarré le 30 janvier. On a remarqué qu’il y a une confiance qui s’installe, un engouement, mais très peu de vaccins. Des centres de vaccinations sont aujourd’hui à l’arrêt et les citoyens sont dans l’expectative. Quel est votre commentaire ?     

Il faut signaler tout d’abord que le lancement de la vaccination est une décision salutaire du président de la République. L’Algérie a observé pendant un certain temps à travers le comité scientifique, mais la décision politique était en retrait de la prescription vaccinale.

Les instances exécutives, en l’occurrence le ministère de la Santé n’a pas prévu et s’est cantonné dans une attitude « prudentielle»  faisant qu’aujourd’hui nous sommes dans une situation de demandeurs qui ne sont pas prioritaires.

Étant donné que nous n’avons pas commandé (les vaccins) au moment où les grandes nations ont raflé pratiquement toute la production des vaccins. La décision politique de commencer la vaccination en janvier, exécutée tant bien que mal, a fait que nous avons de façon symbolique commencé à acquérir un certain nombre de vaccins.

Les quantités reçues ne suffisent absolument pas à couvrir un début conséquent de la vaccination, puisqu’il s’agit pour l’instant de 50 000 doses du vaccin russe Spoutnik V et 50 000 du vaccin d’AstraZeneca.

Le tout pour vacciner 25 000 personnes. Les priorités sont définies à savoir les personnels de santé, les personnes âgées et/ou souffrant de maladies chroniques.

Le problème qui se pose aux autorités chargées d’exécuter le canevas du président de la République, c’est comment expliquer et informer en toute transparence. Or, on a commencé par des actions démonstratives en montrant de belles images de gens se faire vacciner, mais il est clair que les citoyens, les professionnels de la santé, en particulier les médecins privés, n’ont aucune idée du mode d’emploi pour se faire vacciner.

Il y a des pistes que j’ai déjà évoquées comme se faire aider par la Sécurité sociale concernant le listing des malades chroniques, quant aux médecins, le listing est donné soit par les DSP (directions de santé) ou alors par les ordres médicaux.

Il n’y a qu’à faire des listes de façon ordonnée, étalée dans le temps en fonction de la disponibilité des vaccins. Malheureusement, l’opération s’est déroulée dans des conditions vraiment opaques, ce qui fait que les citoyens sont aujourd’hui endormis par la situation épidémiologique étant donné qu’elle est stable à moins de 300 cas grâce aux décisions prises plutôt qu’à la conscience citoyenne.

Seulement, il ne faut pas rester sur cette position et faire en sorte d’arriver à l’immunité collective dans la mesure où la vaccination doit se généraliser au fur et à mesure. Il y a vraisemblablement un retard dans la prise de décision des autorités de la santé pour acquérir les vaccins.   

« Les médecins libéraux ont tout à fait le droit de se faire vacciner »

Abordons la vaccination des médecins libéraux. Ils se plaignent d’en être exclus. Qu’en est-il ?

De l’avis même du syndicat des médecins libéraux et des ordres des médecins, elle est totalement réduite à néant. Les DSP n’ont reçu aucune directive au regard de cette situation, pour inclure les médecins de ville et libéraux, eux qui ont payé un lourd tribut à cause de la Covid-19, et qui ont laissé leurs cabinets ouverts au plus fort de la pandémie.

Beaucoup ont contracté la Covid-19 ou en sont décédés, parce qu’ils sont en relation directe avec les malades. Les médecins libéraux exercent dans le cadre des lois de la République, ils ont tout à fait le droit d’être vaccinés pour continuer à exercer leurs fonctions.

Les vaccins ont été distribués dans le secteur public, mais on a complètement oublié les médecins du secteur privé qui représentent plus de la moitié des activités médicales dans notre pays.

« L’État a injecté de l’argent dans le secteur de la santé publique mais qui n’est pas à même de nous assurer une opération chirurgicale convenable. »

Le président Tebboune a promis, il y a quelques mois, une réforme globale du secteur de la santé. Où en est-on ?

Le président de la République a décidé de scinder les activités de la santé à juste raison. L’industrie pharmaceutique et le médicament qui ont rencontré ces dernières années des difficultés multiples, font chacun l’objet aujourd’hui d’un ministère à part et c’est une avancée considérable, que ce soit pour la fabrication du médicament ou la clarté dans l’importation de celui-ci. Je parle des pénuries constatées et qui sont provoquées et sont entretenues.

Il y a aussi cette décision liée à la réforme hospitalière, que j’appellerais personnellement la réforme de la santé chapeautée par un ministère délégué. Nous l’avons déjà dit : le ministère de la Santé doit faire l’objet d’une véritable révolution. Nous avons proposé par le passé qu’il y ait de véritables assises de la santé regroupant tous les acteurs : des managers de la santé, des médecins représentatifs, les associations et les ordres médicaux, etc., pour faire un arrêt sur image.

Le gouvernement doit donner un plan : par rapport aux ressources financières, à la politique de santé et de comment elle l’est. Toutes les recommandations doivent émaner de ces assises. Le but est d’améliorer la santé qui, tout le monde le sait, est dans une situation catastrophique.

L’État a injecté de l’argent dans le secteur de la santé publique mais qui n’est pas à même de nous assurer une opération chirurgicale convenable. Quand on dit réforme on dit révolution. La révolution des esprits, poser le problème des financements (qui finance quoi, comment ?), la sécurité sociale qui a aussi son rôle et probablement l’annexer au secteur de la santé.

Sur le plan des ressources humaines, le service civil, la fuite de nos jeunes médecins spécialistes, comment valoriser les structures de santé qui sont en déshérence. On a construit des hôpitaux où il n’y a pas de malades et des établissements où le matériel est inopérant. Il faut placer la santé au centre des préoccupations politiques.

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