
Ce qui devait être une fiction destinée à meubler les soirées ramadanesques de nombreuses familles algériennes a fini par devenir un sujet de discorde.
La série TV « El Mouhadjir », qui cartonne actuellement sur la chaîne « El Hayet », comme en témoignent les millions de vues cumulées sur YouTube, est depuis deux jours au cœur d’une grande controverse.
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Une séquence montrant un médecin adoptant des gestes jugés déplacés envers une patiente a suffi à déclencher une polémique d’une ampleur inattendue sur les réseaux sociaux.
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La première salve est venue du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP), principal déclencheur de cette polémique où les avis oscillent entre défense de la liberté de création et respect de la morale et du conservatisme social.
Dans une plainte adressée à l’Autorité de régulation de l’audiovisuel, le syndicat, par la voix de son président Lyès Merabet, a dénoncé la diffusion de ce qu’il qualifie de « scènes indécentes, attentatoires à la pudeur et à l’image du corps médical ».
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La plainte vise un épisode de la série se déroulant dans un hôpital de la capitale, où un médecin adopte, selon le syndicat, un « comportement professionnel inacceptable » envers une patiente, sur son lieu de travail et durant l’exercice de ses fonctions.
Le SNPSP estime que ce contenu « contrevient aux règles de la déontologie médicale, porte atteinte à la dignité de la profession et véhicule auprès du public une image négative et erronée de l’hôpital public ».
Tout en reconnaissant l’existence possible de « comportements déviants et inacceptables » dans le secteur de la santé, comme dans d’autres professions, le syndicat rejette fermement leur exploitation médiatique à des fins commerciales, en particulier durant le mois sacré de ramadan.
Il accuse la série d’« atteindre à la valeur sociale et morale du corps médical, fondée sur la confiance entre patients et établissements de santé ».
Fiction contre réalité
En réaction à cette plainte, le cinéaste Yanis Koussim a, sur son compte Facebook, sur un ton mêlant ironie et provocation, invité le syndicat à s’intéresser plutôt aux problèmes structurels du secteur : « l’état des toilettes, les mauvaises odeurs, la nourriture qui donne la nausée », estimant que ces sujets seraient plus utiles.
Citant certaines séries américaines, où de nombreuses erreurs médicales sont mises en scène, le cinéaste observe que cela n’a jamais provoqué de levée de boucliers chez les médecins américains, ces œuvres relevant clairement, pour lui, de la fiction.
Dans une contribution adressée à TSA, le Dr Yacine Terkmane, président du Conseil régional de l’Ordre des médecins de Blida n’est pas d’accord avec le SNPSP. Pour lui, « une profession forte ne craint pas la représentation fictionnelle de ses dérives ».
« Une œuvre de fiction n’est pas un fait réel, elle peut explorer des situations humaines complexes, y compris des dérives professionnelles. Elle ne saurait en aucun cas être assimilée à la réalité des pratiques médicales », expose-t-il.
Sur les réseaux sociaux, plusieurs pages et internautes ont cependant défendu la démarche du SNPSP. Une page « Doctors » s’interroge : « puisque le réalisateur connaît les dysfonctionnements du secteur, pourquoi ne pas les avoir traités de manière professionnelle, au lieu de promouvoir des scènes jugées indécentes et inadaptées à une diffusion familiale durant le ramadan ? ».
Dans un autre message, la même page estime que la répétition de comportements déviants sous couvert d’art participe à une « normalisation silencieuse », transformant l’inacceptable en banalité et fragilisant les repères éthiques.
Autres appuis : un internaute salue « une position syndicale responsable », considérant que la plainte vise à protéger l’éthique de la pratique médicale et la noblesse de sa mission, tandis qu’un autre estime, qu’« ils font des séries qui détruisent la société, au lieu de chercher à la corriger ou à l’éduquer ».
Entre liberté artistique et morale sociale
Aux antipodes de cette vision, de nombreuses voix ont dénoncé une réaction jugée excessive. Veuve du défunt grand réalisateur Belkacem Hadjadj, la féministe Amel Hadjadj estime que s’attaquer à une fiction plutôt qu’au harcèlement réel relève du déni.
« Ce syndicat est pathétique. S’attaquer à une fiction au lieu de s’attaquer au harcèlement lui-même révèle une logique de déni, pas de responsabilité. Personne n’a jamais prétendu que tous les médecins harcèlent. Mais prétendre que cela n’existe pas, ou qu’il serait interdit d’en parler dans une œuvre de fiction, est une posture indigne d’une organisation censée défendre l’éthique et la dignité de la profession (…) », s’indigne-t-elle.
Selon elle, être praticien de la santé ne confère ni supériorité morale, ni immunité face à la critique, ni monopole sur le réel.
« On se souvient d’ailleurs que ce même syndicat s’était opposé en 2019 à des initiatives (celles de la société civile et des partis pour organiser le Hirak, ndlr) mentionnant l’égalité entre les femmes et les hommes : un positionnement déjà révélateur. Et pendant que des services entiers souffrent de conditions indignes, de surcharge, de violences internes et de manque de moyens, ce syndicat choisit de déposer plainte contre une fiction. Il ne défend pas la dignité de la profession : il défend son image », charge-t-elle.
De son côté, la page « Santé Béjaïa » critique ce qu’elle qualifie de « réflexe de censure », regrettant l’énergie dépensée sur ce débat alors que des problèmes plus urgents minent le système de santé. « (…) la vraie humiliation actuelle de la médecine algérienne est de défendre ce genre d’action de censure à tout va alors que tout le monde regarde du cinéma étranger qui raconte des histoires pas du tout déontologiques sans jamais s’offenser. Il est triste de voir un syndicat ou certains praticiens algériens dépenser autant d’énergie à censurer de telles futilités alors qu’il existe énormément de problèmes plus prioritaires ».
Dans une brève vidéo, le médecin Bourbia Moncef rappelle, quant à lui, que la réalité comporte des dérives bien plus graves : « roqia » en ligne, usurpation de titres médicaux par certains prétendant guérir des pathologies lourdes, publicité mensongère autour de compléments alimentaires miracles.
Selon lui, ce sont ces pratiques qui mériteraient une mobilisation prioritaire. Pour sa part, la journaliste et critique cinématographique, Hana Menasria, juge la polémique « hallucinante ».
« Certains n’ont pas apprécié les erreurs commises dans un feuilleton !!! L’hôpital qui se fout de la charité…».
En tête des audiences en cette première semaine de Ramadan, la série El Mouhadjir retrace le parcours d’un médecin, incarné par l’influenceur « Rifka », de son vrai nom Farouk Boudjemline, qui quitte sa fiancée le jour de leur mariage religieux pour poursuivre son rêve en France.
Polémiques à répétition
Cette polémique n’est toutefois pas isolée. Depuis près d’une décennie, chaque Ramadan voit des programmes télévisuels susciter des débats similaires autour de la morale, de la représentation sociale et des limites de la création audiovisuelle.
Parmi eux : Sultan Achour 10 en 2015 sur la chaîne Echourouk, critiqué pour son langage jugé vulgaire ; les caméras cachées en 2017 ; El Djemaï Family en 2018 sur Echourouk, accusé de véhiculer des stéréotypes régionaux ; El Dama en 2019 sur Ennahar, critiquée pour sa violence et son traitement sombre de la société ou encore El Batal en 2021 sur Echourouk, auquel on reprochait la glorification implicite de la violence, du banditisme et des figures marginales.
Beaucoup de ceux qui sont partis en croisade contre ces programmes estiment que les chaînes TV incriminées n’ont pas respecté la dimension spirituelle et religieuse du mois sacré.