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Entretien avec Réda Hamiani, ancien président du FCE

Entretien avec Réda Hamiani, ancien président du FCE

Quel est l’impact de la crise politique actuelle sur l’économie nationale ?

Pour l’instant, la situation dure depuis deux mois. Cela n’est pas encore trop grave et peut paraître comme le prix à payer pour obtenir un changement du régime. Malheureusement, on ne peut pas se permettre d’installer notre pays dans une zone de turbulence et d’incertitude caractérisée par un certain désordre et une forte imprévisibilité. Plus vite on stabilisera nos institutions, mieux ça vaudra. On ne peut pas se permettre le luxe de laisser perdurer notre situation actuelle sauf à vouloir la chute de notre taux de croissance et le blocage dans la conduite des réformes. Déjà, dans sa dernière estimation, la Banque Mondiale a rabaissé notre prévision de croissance à moins de 2% pour 2019. Dans un pays à forte croissance démographique comme le nôtre et soumis à de fortes pressions sociales, ce taux est inacceptable.

Donc, vous préconisez d’agir vite ?

Bien évidemment, il faudrait qu’il y ait un consensus politique très rapide mais aussi un consensus économique en matière de modèle de croissance. Les réformes ont été annoncées mais aucune n’est entrée en application. On a un environnement des affaires toujours très difficile, un manque d’investissement et un train de vie de l’Etat qui est trop important, donc il y a beaucoup de réformes qu’il faudrait commencer à appliquer tout de suite pour avoir des résultats au moins dans le moyen terme.

Quel est le moral des chefs entreprises ?     

Tout le monde est dans l’expectative et attend la maîtrise des leviers de commande pour qu’on puisse savoir qui va nous diriger, dans quelle perspective et avec quel programme, et qu’on reprenne en main les principales fonctions économiques. Donc, il faudrait qu’on puisse avoir des crédits à l’investissement, arrêter la planche à billets, qu’on apprenne à rendre des comptes et que chacun ne prélève pas ce qu’il veut directement du Trésor. Donc, c’est toute cette politique de remise en cause de logiques de fonctionnement, comme cela se pratiquait avant, qu’il faudrait revoir. Et puis, il faudra que la population algérienne ait confiance en ses institutions.

Le FCE a désigné un président par intérim, après la démission de Ali Haddad…

Le FCE s’est politisé à l’excès sous l’ère du président démissionnaire, ce qui n’est pas son rôle. C’est une association patronale qui a été créée pour renforcer l’esprit d’entreprise, pour veiller à maintenir les équilibres économiques, et notamment la croissance et l’investissement. Le FCE a été une force de proposition qui avait en son sein plus d’industriels et d’investisseurs que de commerçants et d’importateurs. Par conséquent, il faudrait revenir à ses vertus traditionnelles. A l’époque on ne pouvait pas entrer au FCE comme on voulait, car il y avait un système de parrainage et un système d’acceptation, d’une éthique, d’une morale. Il faut revenir à ces pratiques pour redonner du lustre et une profondeur d’action à cette institution patronale.

Le FCE devrait redevenir apolitique. On a vu au sein de l’organisation un mélange des genres, on n’aurait jamais dû nous mêler dans le soutien d’un candidat, une politique ou un parti. Le FCE s’exprime sur les politiques économiques, et sur les résultats économiques enregistrés. L’organisation patronale n’a rien à voir dans les tribunes politiques et dans des acceptations comme des chèques en blanc d’une politique économique qui ne donne aucun résultat. Le FCE devrait retrouver son rôle en tant que partenaire économique représentant la partie de la population qui investit et prend des risques et pas un syndicat ou un parti politique. C’est un mélange des genres qui a été extrêmement négatif pour le devenir et le développement de cette organisation patronale qui était leader dans cette fonction de représentation.

Du temps où vous étiez à la tête du FCE, vous n’hésitiez pas à critiquer certains choix économiques du gouvernement. Après votre départ, l’organisation patronale est devenue un comité de soutien qui applaudit les choix du gouvernement. Comment le FCE en est-il arrivé là ?

Absolument. J’étais le premier à s’étonner de cette dérive consistant à mener une politique de proximité avec le pouvoir jusqu’à en devenir un des principaux satellites dans un mode de fonctionnement plus ou moins opaque et clientéliste s’agissant de contreparties et de privilèges que le président distribuait à ses affidés du premier cercle. C’est pourquoi j’ai pris mes distances avec notre organisation en refusant de participer aux différentes réunions sans pour autant démissionner car je restais persuadé que cette période n’allait pas durer.

Sur le fond, je pense qu’il est utile et opportun de rappeler que le FCE, lors de sa création en l’an 2000, a été voulu ‘’non politique’’ avec un vêtement juridique d’association et non pas de syndicat. Sous cette forme, le FCE a pris son essor en tant qu’association de défense des entreprises et d’acteur actif et influent dans les débats économiques.

Le glissement s’est opéré sous la houlette du président sortant (Ali Haddad, NDLR) brisant l’unité des patrons, leur cohésion et surtout leur engagement. Concrètement, le FCE est passé du statut de partenaire économique attentif à la mise en œuvre des politiques économiques en gardant des marges de manœuvres critiques au statut de satellite de la galaxie gouvernementale, invité à applaudir des discours partisans représentant une fuite en avant face aux difficultés économiques (politique de la planche à billets).

Que pensez-vous de l’élection de Moncef Othmani comme président par intérim du FCE ?

Le FCE a eu beaucoup de chance d’avoir en son sein une personne comme Moncef Othmani. Parce que c’est un véritable chef d’entreprise. Il représente la rectitude et l’honnêteté, et c’est pour ça qu’il a été désigné à l’unanimité des membres pour assurer la présidence de cette période de transition. Maintenant, après cette période de transition il faudra que le FCE soit conduit par des jeunes. Nous sommes un pays de jeunes, et l’on se doit de trouver la façon de transmettre le flambeau à la classe montante. En ce qui nous concerne, nous avons fait notre temps.

Êtes-vous pour le changement du nom du FCE ?

Pour l’instant je ne le pense pas. J’estime qu’il n’est pas opportun de jeter l’eau du bain avec le bébé. Il y a des facteurs d’espoir et je suis certain qu’il y a des ressorts au sein du FCE capables de le remettre sur le rail convenablement. Je préfère, et il s’agit d’un avis personnel, qu’on garde le sigle du FCE.

Un mot sur le bilan économique de Bouteflika durant ses 20 ans de règne ?

 Le bilan est contrasté. On ne peut pas dire que tout ce qui a été fait est mauvais et on ne peut pas dire non plus l’inverse. A l’actif du bilan de l’ex-président, on citera le développement des infrastructures, et la consécration d’une certaine ouverture économique qu’on ne voyait pas auparavant.

A l’inverse, on n’a pas eu les réformes structurelles qu’il aurait été souhaitable d’engager. La prise de décision est largement restée entachée de considérations politiques. On a eu malheureusement un développement conséquent de l’informel et, à la fin, il y a eu un développement très important d’une oligarchie constituée d’une poignée de personnes, ce qui a faussé complètement les règles du jeu économique. Elle a même participé à obscurcir l’horizon économique.

Personnellement, je ne pense pas que ce soit une bonne chose qu’un président reste pendant vingt ans au pouvoir. Le pouvoir, comme on dit, corrompt et éloigne des masses. La trituration de la Constitution pour annuler la limite des mandats présidentiels à deux a été une très mauvaise chose. C’est de cette logique que sont nées les dérives.

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