
Tribune. Alors que mes vacances en Algérie sont presque à leur fin, c’est avec le cœur lourd et un constat amer que je regarde les terribles incendies qui frappent le pays.
Belgo-Algérienne, mes racines sont ici, en Algérie. Mais face à un tel drame, la solidarité n’est une question ni d’origine ni de nationalité. Elle est simplement humaine.
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Mes premières pensées vont aux victimes, à leurs familles, aux blessés et à toutes les populations sinistrées.
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Ma profonde reconnaissance va également aux pompiers, aux équipes de la Protection civile, aux services de secours, au personnel de santé, aux agents forestiers, aux bénévoles et à tous ces citoyens anonymes qui affrontent les flammes ou viennent en aide aux populations.
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Pendant que nous regardons les images, eux affrontent la chaleur, la fumée, l’épuisement et le danger. À toutes et à tous : respect et reconnaissance.
Quand la forêt brûle, tout un monde vivant brûle avec elle
Le bilan est humain et matériel. Mais il est aussi environnemental et animal. Lorsque nos forêts brûlent, ce ne sont pas simplement des arbres et des hectares de végétation qui disparaissent. C’est tout un écosystème qui est frappé.
Des animaux périssent dans les flammes. D’autres tentent de fuir. Ceux qui survivent peuvent perdre leur habitat, leurs ressources alimentaires et leurs zones de reproduction. Et cette biodiversité varie selon les régions touchées.
Dans les massifs de Kabylie, de Béjaïa et de Jijel, on retrouve notamment le singe magot, ou macaque de Barbarie, emblématique des montagnes du nord de l’Algérie.
Dans certains massifs forestiers de Jijel, Béjaïa et de la région des Babors vit également un véritable trésor de notre patrimoine naturel : la Sittelle kabyle, ce petit oiseau endémique que l’on ne trouve naturellement nulle part ailleurs au monde qu’en Algérie et dont l’aire de répartition est particulièrement restreinte.
Plus à l’est, dans les grands espaces naturels d’El Tarf et d’El Kala, vit notamment le cerf de Berbérie, devenu extrêmement rare et dont cette région constitue l’un des derniers refuges. Ces écosystèmes abritent également le chat sauvage d’Afrique du Nord ainsi que des oiseaux rares ou menacés, parmi lesquels l’Érismature à tête blanche, la Sarcelle marbrée et le Fuligule nyroca.
Sans oublier les genettes, les mangoustes, les porcs-épics, les rapaces et toutes ces espèces, parfois beaucoup moins visibles, qui participent à la richesse exceptionnelle de la biodiversité du nord algérien.
Toutes ne vivent pas dans les mêmes régions, mais toutes nous rappellent une même réalité : lorsqu’une forêt brûle, c’est tout un habitat qui disparaît et tout un patrimoine vivant qui est menacé.
Cette solidarité qui nous rassemble
Au milieu du drame, nous assistons aussi à une formidable mobilisation citoyenne et associative. Collectes, dons, hébergement, entraide, bénévolat : de toutes parts, des femmes et des hommes se mobilisent.
Et il faut le souligner : cette solidarité est avant tout citoyenne et nationale. Des quatre coins de l’Algérie, des citoyens, des associations, des collectifs et des bénévoles s’organisent spontanément pour venir en aide aux populations touchées. Les initiatives dépassent largement les seules régions sinistrées et dessinent, à travers tout le pays, une véritable chaîne d’entraide.
La diaspora, en Belgique comme ailleurs dans le monde, vient naturellement prolonger et renforcer cet élan. Mais la première mobilisation est bien celle qui naît ici, sur le terrain, portée par les Algériennes et les Algériens eux-mêmes.
Cette solidarité doit être saluée et encouragée. Mais la générosité, aussi spontanée et sincère soit-elle, gagne à être coordonnée et guidée par les besoins réels exprimés sur le terrain.
Dans l’urgence, envoyer ce dont les populations n’ont pas ou plus besoin peut mobiliser inutilement des transports, des bénévoles et des espaces de stockage alors que d’autres besoins sont prioritaires.
Depuis la Belgique, comme depuis les autres pays où vit une importante diaspora algérienne, nous pouvons aussi nous interroger sur la meilleure manière d’aider.
Faut-il systématiquement acheminer des marchandises depuis l’étranger lorsque certains produits peuvent être achetés directement en Algérie ?
Acheter localement, lorsque cela est possible et pertinent, c’est aussi être solidaire.
Cela permet de répondre plus rapidement à des besoins identifiés, de réduire les contraintes de transport et de logistique, tout en soutenant les commerçants et l’économie locale.
Lorsque certains produits ou équipements spécifiques sont nécessaires et ne sont pas disponibles en quantité suffisante, leur acheminement reste bien entendu indispensable.
Aidons, oui. Mais aidons utilement et efficacement
Après l’urgence, l’épreuve continuera. Car il faut déjà penser à l’après. Aujourd’hui, l’urgence est de sauver, évacuer, soigner, nourrir, héberger et protéger. Mais lorsque les flammes seront éteintes, une autre bataille commencera : celle de la reconstruction.
Il faudra trouver des solutions d’hébergement pour les familles dont les logements ont été détruits ou rendus inhabitables.
Il faudra évaluer les dégâts, réparer, reconstruire et accompagner les sinistrés.
Il faudra soutenir les agriculteurs qui ont perdu leurs récoltes, les éleveurs qui ont perdu des animaux, celles et ceux dont les terres, les arbres fruitiers, les oliviers ou les moyens de subsistance ont été touchés.
À l’heure où ces lignes sont écrites, le bilan matériel complet reste encore à établir. Gardons-nous donc d’avancer des chiffres qui ne seraient pas encore consolidés.
Mais une chose est certaine : derrière chaque maison détruite ou endommagée, il y a une famille. Et derrière chaque famille, il y a une vie à reconstruire.
La solidarité ne devra donc pas s’éteindre avec les dernières flammes ni disparaître lorsque les images quitteront nos écrans.
Reconstruire une habitation ou une exploitation prendra du temps. Faire renaître une forêt prendra des années, parfois des décennies. Et reconstruire une vie peut prendre bien davantage encore.
Le droit de comprendre… et le devoir de rester vigilants
Puis viendra nécessairement le temps des questions. Pas celui des rumeurs ni des conclusions précipitées, mais celui des faits. Dans un contexte où la chaleur, la sécheresse et les vents peuvent favoriser le déclenchement et surtout la propagation des incendies, il faudra comprendre précisément ce qui s’est passé.
Quelle part relève des conditions naturelles et climatiques ? Quelle part pourrait relever de l’accident ou de l’imprudence humaine ? Certains départs de feu ont-ils pu être provoqués volontairement ?
Si tel devait être le cas, il appartiendra aux enquêtes de l’établir et d’en déterminer les responsabilités.
S’interroger est légitime. Mais je dois aussi avouer qu’un autre phénomène m’inquiète profondément : certains discours qui circulent et qui présentent ces catastrophes comme une forme de châtiment divin, notamment en réaction au retour des festivals, des concerts et des manifestations musicales qui connaissent aujourd’hui un véritable succès à travers le pays et rassemblent parfois des milliers de personnes.
Utiliser une catastrophe telle que ces incendies pour culpabiliser une société, condamner la musique, la culture ou ceux qui y participent doit nous interpeller.
Plus encore lorsque ces discours laissent entendre que les libertés culturelles, la fête, la musique ou simplement une certaine manière de vivre seraient responsables des malheurs qui frappent le pays.
Pour moi, Belgo-Algérienne attachée à cette terre et à son histoire, cette rhétorique réveille inévitablement de douloureux souvenirs : ceux des prémices de la décennie noire.
Notre histoire devrait précisément nous avoir appris à reconnaître les mots qui divisent, culpabilisent, intimident ou cherchent à imposer à toute une société une seule manière de penser et de vivre.
La culture et la musique ne sont pas des ennemies de l’Algérie. Voir des milliers de jeunes, des familles et des générations différentes se retrouver autour de manifestations culturelles, c’est aussi voir une société qui vit, qui se rencontre et qui partage.
Face aux discours qui chercheraient à exploiter la peur, le deuil ou la catastrophe pour remettre en cause ces espaces de liberté, une vigilance et une mobilisation citoyennes sont nécessaires.
Une mobilisation pacifique, démocratique et responsable. Non pas contre une religion ou contre des croyants, mais contre l’extrémisme, l’intimidation et toute instrumentalisation de la religion pour imposer la peur ou restreindre les libertés.
Notre réponse doit rester celle de la raison, de la citoyenneté, de la culture, du débat et du respect de chacun.
Demander que toute la lumière soit faite sur l’origine de ces incendies est également une exigence citoyenne.
La question des responsabilités ne s’arrête d’ailleurs pas nécessairement à l’origine d’une flamme.
Elle concerne aussi notre capacité collective à prévenir, surveiller, anticiper, alerter, évacuer, intervenir suffisamment vite et protéger les populations ainsi que notre patrimoine naturel.
S’il existe des insuffisances, elles doivent pouvoir être identifiées, évaluées et corrigées.
Comprendre ce qui s’est passé ne doit pas seulement servir à expliquer hier. Cela doit surtout nous permettre de mieux protéger demain.
Une solidarité qui m’engage aussi
Cette épreuve me touche personnellement, mais également dans les responsabilités associatives qui sont les miennes.
En ma qualité de Présidente de LABA asbl, je tiens à exprimer toute ma solidarité aux victimes, à leurs familles et aux populations sinistrées.
Notre association s’est toujours investie, à son niveau et selon ses possibilités, lorsque des populations traversaient de pareilles épreuves.
Nous resterons donc attentifs aux besoins qui émergeront et aux initiatives auxquelles nous pourrons utilement contribuer, dans l’urgence comme dans le temps plus long de la reconstruction.
Car il faudra être présents aujourd’hui. Mais il faudra aussi être capables de l’être demain, lorsque les caméras seront parties.
Et demain ?
Aujourd’hui, il faut combattre les flammes et protéger les vies.
Demain, il faudra comprendre.
Puis héberger.
Accompagner.
Réparer.
Replanter.
Reconstruire.
Et surtout, ne laisser personne seul au milieu des cendres. Parce que lorsque la maison brûle, chacun peut apporter son seau d’eau.
Et lorsqu’il faut la reconstruire, chacun peut apporter sa pierre.
À toutes les victimes, à leurs familles et aux populations sinistrées : mes pensées et toute ma solidarité.
À celles et ceux qui se battent sur le terrain : respect et reconnaissance.
À l’Algérie meurtrie aujourd’hui, toute notre solidarité et toute notre énergie pour se relever demain.
Car après les flammes viendra le temps de reconstruire. Et notre solidarité, elle, devra rester intacte.
*Présidente de l’association Les Amitiés Belgo-Algériennes (LABA Asbl)