
Les équilibres en Méditerranée centrale et orientale évoluent sous l’effet des rivalités énergétiques, des différends maritimes et des rapprochements militaires.
La Grèce, Chypre et Israël renforcent leur coopération avec le soutien américain. La Turquie consolide sa profondeur stratégique, de la Syrie à la Libye. Entre ces deux dynamiques, l’Égypte pratique une diplomatie d’équilibre pour préserver ses intérêts.
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1. Grèce, Chypre, Israël : un axe stratégique soutenu par Washington
Le rapprochement gréco-chypriote-israélien couvre l’énergie, la défense et la sécurité maritime. Le 11 juin 2026, les quatre partenaires ont signé à l’université Rice à Houston aux Etats-Unis, une déclaration d’intention visant à créer l’Eastern Mediterranean Energy Center (EMEC).
Cette initiative institutionnalise le format « 3+1 », sans constituer un traité de défense.
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L’EMEC doit favoriser la coopération dans le gaz naturel, les infrastructures de GNL, les interconnexions électriques et la protection des infrastructures critiques.
Chypre relie le Levant à l’Europe, la Grèce apporte sa profondeur maritime et aérienne, tandis qu’Israël fournit ses ressources gazières et ses capacités militaires et technologiques.
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Le projet de câble électrique Great Sea Interconnector illustre cette ambition, malgré les retards et les contestations turques.
Cette coopération se heurte à la doctrine turque de la Mavi Vatan, ou « Patrie bleue ». Ankara défend une conception extensive de ses droits maritimes fondée sur l’équité et conteste les délimitations abusives grecques. Le différend porte sur les zones économiques exclusives, le plateau continental, les espaces aériens et le contrôle des routes énergétiques entre l’Asie et l’Europe.
Le problème chypriote demeure une autre source majeure de tensions entre Ankara et Athènes depuis 1974. La Grèce et Chypre défendent une réunification fédérale, tandis que la Turquie privilégie une solution fondée sur deux États souverains.
L’accord maritime gréco-égyptien de 2020 répondait au mémorandum turco-libyen de novembre 2019 sur la délimitation des zones de juridiction maritime.
Le Caire maintient toutefois ses relations avec Athènes et Nicosie tout en approfondissant ses liens avec Ankara. Il cherche ainsi à préserver sa marge de manœuvre plutôt qu’à s’aligner exclusivement sur un bloc régional.
2. Turquie : profondeur stratégique de la Syrie à la Libye
Le mémorandum maritime signé en 2019 entre la Turquie et le gouvernement libyen de Tripoli constitue un pilier de la stratégie turque.
Il délimite une zone maritime en faisant abstraction de certaines îles grecques, notamment la Crète. Ankara y voit une reconnaissance de ses droits, tandis que la Grèce, l’Égypte et Chypre contestent ses effets sur leurs propres revendications.
Le 20 octobre 2026, la Chambre des représentants de Libye, siégeant à Tobrouk, a ratifié cet accord, six ans après l’avoir rejeté.
La Turquie a salué cette décision au nom du droit international et de l’équité. La Grèce et l’Union européenne contestent sa légalité. Cette ratification marque un rapprochement substantiel de la Turquie avec le clan Haftar et un réchauffement progressif mais réel des relations avec l’Égypte.
La Turquie étend également son influence au Levant.
Sa coopération militaire avec la Syrie comprend le renforcement de l’armée syrienne et la sécurisation de la frontière. Le ministre turc de la Défense a précisé que le statut des forces turques serait réévalué une fois la menace terroriste éliminée, la frontière sécurisée et l’autorité de l’État rétablie sur l’ensemble du territoire syrien.
Israël redoute cette présence, qu’il juge susceptible de limiter sa liberté d’action (d’agression) . La frappe israélienne contre Abu al-Duhur, le 18 août 2026, a illustré cette rivalité. Ankara contrarie ainsi les ambitions israéliennes de préserver leur supériorité militaire et leur liberté d’action dans l’espace aérien syrien, au mépris de la souveraineté syrienne.
Le 7 août 2026, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan ont conclu à La Mecque un accord prévoyant qu’une attaque contre l’un des partenaires soit considérée comme une attaque contre les autres. Ce rapprochement élargit les options stratégiques d’Ankara et renforce ses garanties de sécurité, sans constituer nécessairement une alliance dirigée contre Israël, l’Iran ou la Grèce.
La doctrine de sécurité israélienne
Parallèlement, Tel-Aviv cherche à consolider son hégémonie régionale à travers un réseau de partenariats stratégiques.
Son « hexagone des alliances » associe notamment l’Inde, la Grèce, Chypre et les Émirats arabes unis, avec des convergences impliquant Bahreïn, l’Azerbaïdjan et l’Éthiopie. Cette architecture s’étend aussi à des acteurs armés en Libye ( Haftar) au Soudan ( FSR) et au Yémen ( Conseil de transition du sud), ainsi qu’au Somaliland.
Les Émirats arabes unis constituent le principal pivot régional de la stratégie israélienne et y entraîne tous les acteurs militaires régionaux qui lui sont inféodés. Abou Dhabi mobilise ses propres réseaux pour renforcer son influence régionale, contrôler les voies maritimes et consolider sa présence dans la Corne de l’Afrique.
En Afrique du Nord, le Maroc s’inscrit également en première ligne dans cette architecture d’alliances, qui contribue à défendre les intérêts et l’influence d’Israël.
3. Égypte : une diplomatie d’équilibre entre rivalités et intérêts
L’Égypte renforce ses liens avec la Grèce et Chypre, consolide sa coopération gazière avec Israël et normalise ses relations avec la Turquie. Le sommet d’El-Alamein, le 8 septembre 2026, a confirmé le rapprochement gréco-égypto-chypriote autour de l’énergie et de la sécurité.
Le projet GREGY doit relier les réseaux électriques égyptien et grec. L’accord-cadre gazier signé le 30 mars entre Le Caire et Nicosie vise à acheminer le gaz chypriote vers les infrastructures égyptiennes, puis vers l’Europe.
La coopération militaire s’est également renforcée lors d’une réunion des ministres de la Défense au Caire, le 22 septembre.
Avec Israël, l’enjeu reste énergétique. En août 2025, les partenaires du champ Leviathan ont conclu un accord portant sur 130 milliards de mètres cubes de gaz, pour une valeur pouvant atteindre 35 milliards de dollars jusqu’en 2040.
La décision d’investissement de Chevron, annoncée en janvier 2026, puis l’achèvement en juillet d’un tronçon de gazoduc entre Ashdod et Ashkelon doivent faciliter les livraisons vers l’Égypte. Le gaz israélien couvrirait environ 15 à 20 % de la demande égyptienne.
Avec Ankara, la visite du président turc Recep Tayyip Erdoğan, le 4 février 2026, a débouché sur dix-huit accords, dont des engagements militaires.
Les deux pays souhaitent porter leurs échanges commerciaux de 9 à 15 milliards de dollars. La participation de l’aviation égyptienne à l’exercice Anatolian Eagle en juin, puis la visite du ministre égyptien de la Défense à Ankara en juillet, ont confirmé ce rapprochement. Les deux capitales ont également rapproché leurs positions sur la Libye en déclarant œuvrer en faveur d’un partage du pouvoir entre l’Est et l’Ouest libyens.
Cette diplomatie opportuniste permet au Caire de tirer parti de plusieurs configurations sans rejoindre un axe exclusif. Mais sa souplesse a ses limites.
En Libye, l’Égypte invoque le sacro-saint « amn al-qawmi », la sécurité nationale, pour justifier son contrôle sur le « glacis » oriental libyen. Elle revendique ainsi une liberté d’action régionale qu’elle semble peu disposée à reconnaître aux autres voisins, dont l’Algérie, qui possède elle aussi des intérêts sécuritaires légitimes.
L’enjeu sera de savoir jusqu’où l’Égypte pourra maintenir cet équilibre et maximiser ses gains, alors que les intérêts énergétiques, militaires et maritimes recomposent les alliances régionales.