search-form-close

« J’ai tué un fellagha sans défense… »

Chronique livresque. Terrible témoignage que celui du journaliste franco-américain Ted Morgan*. Terrible pour son auteur s’entend, terrible pour la désinvolture du récit que le préfacier Serge Berstein, emporté sans doute par son enthousiasme, qualifie de témoignage décalé donc forcément objectif. Objectif quand on trempe sa main dans le0 sang en assassinant de sang-froid un moudjahid sans défense, suspendu à une poutre par les poignets ?

« Je lui décroche un gros coup de poing dans l’estomac.

– Hakarabi. Makache ! dit enfin le bonhomme : « Je jure que je ne sais rien. »

Quelque chose s’est alors rompue en moi. Comme une digue qui se briserait. Je perds pied, je suis hors de moi, transformé, comme si toute fonction mentale avait disparu. Je vois la scène comme de loin, comme une chorégraphie ou un spectacle ; mon rôle est de frapper et le sien de répéter sa ligne. Je cogne, il ânonne. Je cogne de plus en plus fort. Ca dure près de deux minutes, jusqu’à ce qu’il cesse de répéter sa phrase.

Laroche (capitaine) prend le pouls du prisonnier inerte.

– Il est mort. Et il n’a rien dit.

Je suis éberlué, horrifié par ce que je viens de commettre. J’ai tué un homme sans défense. Je n’ai pas voulu le tuer, mais ça ne va pas lui rendre la vie ».

L’auteur est donc un assassin qui a torturé jusqu’à ce que mort s’ensuive un prisonnier. Quel crédit peut-on donc donner à son témoignage dès lors qu’on peut le considérer comme un criminel de guerre ? Quel crédit peut-on accorder aussi à un journaliste chargé de la propagande dans un organe de l’armée, Réalités ? Rien que ces deux faits le disqualifient et rendent son témoignage irrecevable selon le principe américain de justice : messager incrédible, message incrédible.

Et pourtant, si incroyable que cela puisse paraitre, certains journaux français et algériens ont cru son récit, cru ses accusations de traitrise contre Djamila Bouhired, Yacef Saadi et Zohra Drif ! Si pour une certaine presse française on peut à la limite comprendre cette réécriture de l’histoire qui jette l’opprobre sur nos modèles que dire alors de la nôtre, pas toute heureusement ? Bêtise, incompétence et ignorance.

Chaque nation protège et honore ses héros en défendant leur mémoire à la moindre attaque. Sauf nous, qui faisons notre miel de n’importe quelle souillure, pourvu qu’elle vienne du camp d’en face. Comme si la parole de l’étranger vaut plus que celle du patriote. L’Algérien aime-t-il brûler ce qu’il a adoré ? Aux historiens de le dire. Mais quels historiens ? Stora les a tous étouffés. Lui écrit, bon ou mal, il écrit. Eux comptent ses livres en les critiquant. Cette posture de sniper n‘a rien d’un exercice intellectuel fécond.

Ceci posé, rien de mieux pour aller vite au cœur du sujet, que de plonger dans le marécage en gardant à l’esprit que notre guide est un agent de subversion et de manipulation vêtu de la peau du journaliste humaniste et sympa.

« Notre canard publie plus de merde que la presse de Goebbels »

C’est une promenade allègre d’un jeune aristocrate au cœur léger dans Alger sous l’emprise des paras. Il est propagandiste dans un journal qui est selon l’expression d’un de ses collègues : « Notre canard publie plus de merde que la presse de Goebbels. » Très belle définition qui définit collatéralement, ceux qui y travaillent. Jamais témoin, sauf dans le procès de Bouhired, Bouazza et Taleb. Et là il s’en donne à cœur joie. Il raconte que Djamila Bouazza jouant la folle insulte de tous les noms d’oiseaux Djamila Bouhired. Il invente à celle-ci une idylle avec le bourreau, l’ignoble capitaine Graziani qui a réussi, selon lui à mater l’indomptable poseuse de bombes.

Il relate ce qu’il a entendu et pas recoupé, il relate ce qu’il n’a pas vu, ni connu. Ce qui nous donne de la fiction, de l’histoire romancée, réécrite, mais pas la vérité nue, tragique. Un exemple parmi des dizaines : « Zohra Drif arrive au Milk bar de la rue d’Isly à 17h, avec une heure et demie à tuer. La terrasse est pleine de jeunes gens et elle se faufile jusqu’à une salle intérieure, longue et étroite où elle s’assied à une petite table. Elle commande un sorbet, réglant l’addition sur le champ. Et quand l’horloge au mur indique 18h15, elle glisse son sac sous une chaise et file discrètement. »

On a vu dans le livre de Zohra Drif qu’après repérage, elle s’est assise au comptoir et n’est restée en tout qu’une quinzaine de minutes ! Détails tout ça ? Oui, mais le diable, les petits mensonges qui dénaturent tout, se cachent justement dans les détails. Ils sont d’autant plus dangereux qu’ils ont l’apparence de la vérité.

Un autre détail : il précise que Ben M’Hidi a été arrêté à la rue Debussy. Faux, il a été arrêté près du Sacré cœur au 5, rue de Bettignie, comme l’avait précisé Benkhadda qui était hébergé dans ce studio avant Ben M’Hidi. Il écrit-quelle imagination !- que le jour même Benkhedda est passé devant l’immeuble où habitait Ben M’Hidi. Ayant vu deux militaires en faction, il avait compris et pris la tangente hors d’Alger. Benkhedda dit le contraire. Qu’il n’avait pas appris l’arrestation de Ben M’Hidi le jour même sinon il ne serait pas parti le lendemain, au risque de se faire arrêter, frapper à la porte de Ben M’Hidi, démontrant du même coup l’incompétence des parachutistes français qui n’ont pas eu l’idée de surveiller le studio vide pour arrêter, le cas échéant, d’autres compagnons du chef FLN.

Sur l’arrestation de Ben M’Hidi , il précise que c’est un agent de liaison, Hamoud Hachemi, mort sous la torture, qui a dévoilé l’adresse d’une planque. Le capitaine Allaire qui a arrêté Ben M’Hidi reconnait lui-même que c’est un Algérien proche du FLN, courtier d’agence immobilière de son état qui a livré des adresses-refuges sans savoir que Ben M’Hidi y logeait. La main du hasard n’est pas toujours du bon côté.

Sur la relation Ben M’Hidi- Bigeard, il parle avec conviction de ce qu’il n’a pas vu quitte à se contredire par la suite comme on le verra : « Les deux hommes tiennent leurs conversations dans la salle d’interrogatoire du 3ème RPC.. Le chef rebelle parle sans contrainte. Mais les méthodes habituelles ne sont pas employées et c’est comme si quelque chose ressemblant à la « paix de Dieu » du moyen âge allait s’établir pendant dix jours. Mais la situation ne peut pas durer éternellement. Et Bigeard ne veut pas d’un grand procès aux répercussions internationales. Il faut que Ben M’Hidi finisse par disparaitre. »

Retenons cette dernière phrase qui indique que Bigeard voulait l’exécution de son « ami » Ben M’Hidi. Quelques lignes plus loin, il précise que c’est Massu qui a ordonné sa mise à mort. Sur l’exécution de Ben M’Hidi ces quelques phrases sèches comme la mort, la mort d’un héros Algérien : « Dans la soirée du 14 mars, Aussaresses débarque au quartier général de Bigeard à El-Biar avec une dizaine d’hommes, quelques jeeps et un pick-up de marque Dodge. Ils soustraient alors Ben M’Hidi au contrôle plutôt bienveillant de Bigeard et placent le prisonnier à l’arrière du pick-up. Puis ils s’en vont vers une ferme laitière isolée dans la campagne à une vingtaine de kilomètres d’Alger. Dans la grange de la ferme, ils pendent Ben M’Hidi à une poutre et placent à ses pieds un tabouret à traire les vaches. Puis Aussaresses appelle Massu pour l’informer que Ben M’Hidi vient de se suicider ».

Bigeard, Massu et Aussaresses sont morts dans leurs lits, pépés flingueurs bardés de décorations pour leurs bravoures. Et tués les « fels » comme ils disent, torturés et violés des femmes, c’était ça leur bravoure, leurs hauts faits d’armes. Massu et Bigeard ont fait subir aux algériens ce qu’ils ont subi des nazis. Le seul qui a éprouvé des remords est Massu. Ce qui fait une belle jambe à tous les martyrs.

« On leur brûle la plante des pieds avec un fer à souder »

Morgan croise un ancien camarade de chambrée, un certain Jean Berger qui dirige une équipe de tortionnaires. Il raconte sans émotion, avec une certaine gouille même : « On leur fait enlever leurs fringues. Être nu, c’est déjà une humiliation terrible pour un arabe. Et puis on varie les méthodes. Parfois, on leur verse de l’eau dans la gorge avec un entonnoir. D’autres fois, on leur brûle la plante la plante des pieds avec un fer à souder, où les tétons avec une cigarette. Mais c’est la gégéne qui marche le mieux. »

Sur la torture faite aux femmes, la décence nous oblige à ne rien reprendre. Le lecteur peut deviner aisément à quel enfer elles étaient soumises : un mélange du marquis de Sade et de la Gestapo.

Ses portraits sur les héros de la révolution sont à mourir de rire : Abane est un petit maigrichon, Ben M’Hidi un petit maigrichon, Djamila Bouhired « colérique et mal embouchée, mais elle peut être jolie quand il le faut, avec son charmant sourire, ses grands yeux marrons… » Quelques pages précédemment il nous parlait de ses yeux verts et de ses cheveux châtains. Quant à Zohra Drif, elle a « un long nez et des yeux enfoncés un peu trop rapprochés… » En matière de portraits, ce n’est ni Cau, ni Sainte Beuve. Mais le trait est féroce même s’il n’est pas juste. Le seul qui trouve grâce à ses yeux est paradoxalement Ali la pointe qu’il traite par ailleurs de proxénète et d’analphabète: « Athlètique et beau garçon avec une belle tignasse de cheveux gominés… »

Voici Bouhired blessée et arrêtée. On la met entre les mains du plus terrible tortionnaire le fameux capitaine Graziani, (il paiera ses crimes en Kabylie où il sera abattu) qui a droit à ce portrait : « C’est un garçon charmant et bien de sa personne, d’une trentaine d’années, d’allure détendue et peu redoutable. » Peu redoutable, on se pince…Un gentleman quoi ! Sacré farceur de Morgan ! Quant à Bigeard, le bourreau de milliers d’Algériens, il fait battre son cœur : « Je ne peux m’empêcher d’admirer le courage et l’indépendance d’esprit de Bigeard… ».

Et puis c’est l’arrestation du sinistre Ghendriche Hacène, chef du secteur Est d’Alger, prénommé Zerrouk ou Safi, ou Judas, comme dirait Yacef Saadi. Ghendriche ne se fait pas prier pour donner les caches de Yacef Saadi et Zohra Drif et par la suite de Ali la pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud et Petit Omar. Arrive cette affirmation qui a fait son chemin ici ou là : « Selon ce que m’ont raconté les officiers de l’état-major de Massu, Yacef Saadi décide qu’il peut faire quelque chose : il révèle la cachette d’Ali la pointe, au 5, rue des Abderames. » Grave accusation sur la base de racontars. Leger comme témoignage. Mais redoutable puisqu’il s’insinue ici et là, là-bas et ailleurs…

Dans ses mémoires Yacef Saadi raconte qu’il avait laissé Ali la pointe dans la maison du 4, rue Caton et qu’il ignorait, étant alors prisonnier, vers quel autre refuge il allait se cacher. Yacef et Drif accusent aussi Ghendriche que cite Morgan comme un traitre imbibé à l’anisette.

Tueur, manipulateur, menteur, arrangeur, Morgan qui a choisi le journalisme à cause de Camus : « Le journaliste est l’historien de l’instant » », est aussi un grand séducteur même s’il n’en a pas le physique si on en juge d’après ses portraits. Aucune femme ne lui résiste fut-elle mariée, pas même une belle algérienne, proche du FLN, qu’il croyait pourtant farouche et qui le pelote devant son père aveugle au point de le gêner lui qu’aucun crime ne gêne! On aura tout vu : même les combattantes deviennent folles de lui ! C’est Casanova à Alger.

Rien ne manque dans ce roman, car il faut le prendre comme tel, ni le sexe, ni le sang, ni les intrigues, ni même une promenade en douce compagnie à Tipaza sur laquelle plane l’ombre de Camus dont l’auteur évoque à plusieurs reprises la figure. Au final, c’est une carte postale de l’Algérie coloniale, celle de la Fatma. La seule couleur qu’on trouve, c’est le rouge du sang des victimes.


*Ted Morgan
Ma bataille d’Alger
Tallandier
close