
À la suite de mon article publié dimanche 11 octobre, intitulé « La Mauritanie et les frontières du Sahara occidental », dans lequel je m’interrogeais sur les raisons ayant conduit Nouakchott à demander la création d’une commission chargée de clarifier, par consensus, les frontières internationales définitives du territoire du Sahara occidental, j’avais notamment soulevé deux hypothèses :
La Mauritanie chercherait-elle à monnayer son maintien à Lagouira dans le cadre d’un deal avec le Maroc ? S’agirait-il plutôt de négocier un modus operandi facilitant le corridor Dakhla-Afrique de l’Ouest, au bénéfice du Maroc, en échange d’arrangements préservant le statu quo à Lagouira ?
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Ces interrogations prennent une dimension particulière au regard de l’histoire de ce territoire occupé par le Maroc.
Lagouira, une position géographique stratégique
Lagouira occupe une position géographique singulière à l’extrémité sud du Sahara occidental, sur la péninsule du cap Blanc, face à Nouadhibou. Sa proximité avec ce grand pôle portuaire mauritanien lui confère un intérêt majeur dans les projections sur le développement des infrastructures maritimes et l’aménagement du littoral.
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Aujourd’hui, selon des informations qui restent à confirmer et qui circuleraient dans certaines chancelleries étrangères, Nouakchott chercherait à obtenir, à défaut d’une reconnaissance improbable de sa souveraineté sur Lagouira, une concession de longue durée sur ce site stratégique, dans le but de soutenir le développement du port de Nouadhibou et son projet d’expansion.
Rappelons que le 10 août 1979, la Mauritanie a signé à Alger un accord de paix avec le Front Polisario, par lequel elle renonçait à toute prétention territoriale sur le Sahara occidental et se retirait du conflit.
Dans ces conditions, une reconnaissance de sa souveraineté sur Lagouira paraît hautement improbable. Une éventuelle concession de longue durée sur ce site constituerait donc une démarche d’une tout autre nature, distincte d’une revendication de souveraineté, dont les modalités et les fondements resteraient à établir.
En contrepartie, la Mauritanie serait disposée à reconnaître, en temps voulu, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et à suspendre, voire à retirer, sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD).
Une telle hypothèse soulèverait une question fondamentale : un éventuel accord bilatéral entre Rabat et Nouakchott pourrait-il redéfinir leurs intérêts territoriaux et stratégiques sans tenir compte des droits du peuple sahraoui ?
Le statut du territoire ne relève pas seulement des relations entre les deux États voisins. Il est également lié au droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, dans le cadre du processus conduit par les Nations unies.
Nouakchott laisserait également entendre aux autorités marocaines qu’elle détient une carte maîtresse : la continuité du corridor routier reliant les zones contrôlées par le Maroc à la Mauritanie, puis aux marchés d’Afrique de l’Ouest, via le poste-frontière de Guerguerat et le point de passage mauritanien PK 55.
La Mauritanie, un verrou pour la stratégie marocain en Afrique de l’Ouest
La dimension énergétique ajoute un autre élément à cette équation du verrou. La Mauritanie figure parmi les pays concernés par le projet de gazoduc atlantique Nigeria-Maroc.
Seul l’engagement plein et entier de la Mauritanie dans les deux projets stratégiques du Maroc, visant à renforcer son influence en Afrique de l’Ouest et à concrétiser son initiative atlantique, pourrait conditionner la réussite ou l’échec de cette stratégie.
Rabat en est parfaitement conscient et sera donc contraint de se montrer accommodant et attentif aux demandes de Nouakchott, dont le soutien constitue un levier stratégique que le Maroc ne peut se permettre de négliger.
En tout état de cause, si ces informations venaient à être confirmées, elles révéleraient l’existence possible d’un marchandage dépassant largement la seule question du tracé frontalier.
Derrière les enjeux portuaires, commerciaux et énergétiques se dessinerait alors une négociation dans laquelle le statut d’un territoire non autonome et les droits de son peuple risqueraient d’être traités comme des variables d’ajustement entre États.
Une telle perspective constituerait un grave problème politique et juridique. Les ambitions stratégiques de Rabat et de Nouakchott pourraient-elles justifier que l’avenir du peuple sahraoui soit négocié sans lui ? Et si Lagouira devenait effectivement la monnaie d’échange d’un accord régional, ne s’agirait-il pas d’un nouveau coup porté aux droits légitimes des Sahraouis ?