
L’Union européenne envisage de renforcer sa coopération sécuritaire au Sahel en s’appuyant principalement sur la Mauritanie et le Tchad.
Baptisée « EUSDI Sahel », cette initiative associerait la lutte contre le terrorisme, le renforcement des capacités nationales et la maîtrise des migrations irrégulières. Elle marquerait une nouvelle étape dans la réorientation de la politique européenne en Afrique de l’Ouest, sur fond de rupture avec le Mali, le Niger et le Burkina Faso.
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Depuis les coups d’État dans ces trois pays, les relations avec les partenaires occidentaux se sont fortement dégradées. Les accords de défense avec la France et les États-Unis ont été remis en cause, tandis que les forces françaises ont quitté le Mali en 2022, puis le Niger et le Burkina Faso en 2023.
La force européenne Takuba a également mis fin à ses opérations antijihadistes au Mali, avant que le G5 Sahel, bébé mort-né de la France, ne finisse par se désagréger, faute d’avoir réussi à s’imposer comme un cadre régional viable de coopération sécuritaire, notamment en raison de la volonté délibérée de Paris de marginaliser l’Algérie dans son environnement stratégique régional.
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Sahel : l’UE doit composer avec la Russie, la Chine, la Turquie…
Face à cette recomposition régionale, et par compensation, Bruxelles cherche désormais à maintenir sa présence en privilégiant les États qui restent disposés à coopérer avec elle, dont la Mauritanie et le Tchad.
L’Union européenne doit toutefois composer avec la présence croissante d’autres puissances.
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La Russie occupe une place de premier plan dans ce paysage. L’Africa Corps, placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense, a pris le relais du groupe Wagner et maintient des effectifs au Niger, estimés à une centaine d’hommes, ainsi qu’au Burkina Faso, où ils seraient compris entre 100 et 300. Au Mali, le contingent russe aurait atteint jusqu’à 2 500 hommes au début de 2026.
La Turquie privilégie une approche pragmatique qui se distingue par son souci affiché de respecter la souveraineté des États partenaires et de répondre à leurs besoins sans leur imposer de conditions politiques comparables à celles qu’ils reprochent aux Occidentaux.
Ce positionnement, associé à une offre concrète en matière d’équipements miliaires efficaces et de formation, contribue à l’accueil favorable réservé à Ankara dans les capitales sahéliennes.
Depuis 2022, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont acquis des drones Bayraktar auprès de la Turquie. Des sociétés turques de sécurité participent également à la formation d’unités d’élite chargées de protéger les dirigeants maliens. En juillet 2024, Ankara a par ailleurs conclu des accords de renseignement avec les autorités militaires nigériennes.
La Chine privilégie une approche davantage centrée sur la protection de ses propres intérêts économiques. Des sociétés privées de sécurité contribuent à la sécurisation de projets pétroliers et miniers, notamment de l’oléoduc Agadem-Sémé au Niger.
Les Émirats arabes unis étendent également leur influence. Ils ont conclu un accord de sécurité avec le Mali, fourni des véhicules blindés au Burkina Faso et investi plus de 500 millions de dollars dans l’or malien.
Ils se sont également imposés comme une plaque tournante du raffinage et du négoce de l’or sahélien, mais aussi de l’or soudanais, notamment celui qui alimente les réseaux des Forces de soutien rapide (FSR), engagées dans la guerre fratricide au Soudan, ainsi que de l’or de la République démocratique du Congo.
Abu Dhabi capte ainsi une grande part des richesses aurifères africaines, y compris par des circuits opaques dont certains sont liés aux conflits armés.
Pour définir son approche au Sahel, Bruxelles compte s’inspirer de son initiative dans le golfe de Guinée.
Lancée le 11 décembre 2023, l’initiative européenne de sécurité et de défense (EUSDI) couvre la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo et le Bénin.
Elle repose sur le conseil, la formation et l’assistance technique aux forces nationales. Elle comprend également des volets civils consacrés à la gouvernance sécuritaire, à l’État de droit et aux relations entre les forces de sécurité et les populations.
Son objectif n’est pas de déployer une force européenne chargée de combattre directement les groupes armés, mais d’aider les États partenaires à contenir la progression des menaces venues du Sahel.
Les avantages de la Mauritanie
La Mauritanie présente plusieurs avantages pour cette stratégie. Située au carrefour du Maghreb, de l’Atlantique et du Sahel occidental, elle partage une longue frontière avec le Mali et occupe une position importante sur les routes migratoires vers les îles Canaries.
Son partenariat avec l’Union européenne dispose déjà d’un cadre formel depuis la déclaration conjointe du 8 mars 2024. Cet accord porte notamment sur la gestion des frontières, la lutte contre les réseaux de passeurs, les retours, la protection des migrants et la mobilité légale. Bruxelles pourrait donc s’appuyer sur cette coopération existante pour élargir ses relations au domaine sécuritaire.
Le Tchad, une position stratégique différente
Le Tchad occupe une position stratégique différente. Situé entre la Libye, le Soudan, le bassin du lac Tchad et l’Afrique centrale, il subit directement les conséquences des conflits régionaux, des déplacements de population et des circulations transfrontalières.
L’Union européenne y finance déjà plusieurs programmes. Le 3 juillet 2026, elle a annoncé avec l’Organisation internationale pour les migrations un financement de 13,3 millions d’euros sur trois ans.
Ce programme vise notamment la stabilisation, le développement des perspectives économiques et l’amélioration de la gouvernance migratoire dans le nord du pays. Ces dispositifs constituent un socle sur lequel Bruxelles pourrait développer une coopération plus étroitement liée aux enjeux de sécurité.
Les limites de la stratégie européenne
Cette stratégie se heurte néanmoins à plusieurs limites. La formation et l’équipement des forces nationales ne suffisent pas à assurer le contrôle de territoires aussi vastes.
Les résultats dépendent également des capacités de renseignement, des moyens logistiques, des ressources publiques et de la présence effective de l’État. Sans ces conditions, le renforcement des appareils sécuritaires risque de produire des effets limités sur le terrain.
La coopération migratoire soulève une difficulté comparable. Le contrôle des frontières et la lutte contre les réseaux de passeurs ne règlent pas les causes des départs, qu’il s’agisse des conflits, des déplacements forcés ou de l’absence de perspectives économiques. Ces mesures risquent aussi de déplacer les itinéraires migratoires plutôt que de les supprimer.
Pour Bruxelles, l’enjeu sera donc de concilier ses objectifs sécuritaires et migratoires avec un soutien durable aux États partenaires, sans réduire sa politique sahélienne au seul contrôle des frontières. La concrétisation de cette ambition dépendra toutefois de sa capacité à surmonter des contraintes politiques, sécuritaires et opérationnelles qui risquent d’en limiter sérieusement la portée.
*Ancien ambassadeur d’Algérie